REVUE N° 34 | ANNÉE 2026 / 1

René Kaës: le Maître

René Kaës: le Maître

Dans cet article, l’auteure résume les principales théories de René Kaës et met particulièrement en lumière l’originalité et l’importance de la pensée de ce Maître pour la psychanalyse, en particulier dans le travail clinique avec le couple et la famille. La portée la plus significative de la pensée de Kaës réside dans l’idée qu’il faut fonder une troisième topique qui repose sur l’articulation entre le monde intérieur du sujet singulier et l’espace du lien entre les sujets. Kaës commence ainsi à postuler une métapsychologie de troisième type, qui s’intéresse aux relations et aux conflits entre les différents espaces psychiques, ce qui l’amènera ensuite à affirmer que l’inconscient du sujet est à la fois intrapsychique et extratopique.

Mots-clés: métapsychologie de troisième type, inconscient ectopique, alliance inconsciente.


René Kaës: el Maestro

La autora resume en este artículo las teorías más importantes de René Kaës y destaca especialmente la originalidad y la importancia del pensamiento de este maestro para el psicoanálisis de pareja y familiar. El aspecto más significativo del pensamiento de Kaës es la idea de que debe fundarse una tercera tópica basada en la articulación entre  el mundo interno del sujeto individual y el espacio del vínculo entre los sujetos. Kaës comienza así a postular una metapsicología de tercer tipo, que se fije en las relaciones y los conflictos entre los diferentes espacios psíquicos, lo que le llevará a afirmar que el inconsciente del sujeto es a la vez intrapsíquico y extratópico.

Palabras clave: metapsicología de tercer tipo, inconsciente ectópico, alianza inconsciente.


René Kaës: The Master

In this article, the author summarises René Kaës’s most important theories and highlights in particular the originality and significance of this master of  psychoanalysis. The most significant aspect of Kaës’s thinking is the idea of  the articulation between  the inner world of the individual subject, and the space of the link  between subjects. Kaës thus begins to postulate a third-type metapsychology, which looks at the relationships and conflicts between the different psychic spaces, leading him to assert that the subject’s unconscious is at once intrapsychic and extratopic.

Keywords: third-type metapsychology, ectopic unconscious, unconscious alliance.

 


ARTICLE

René Kaës: le Maître

Anna Maria Nicolò[1]

La mort de René Kaës nous a privés d’un grand penseur, généreux et profond, capable d’atteindre de nouvelles frontières et d’éclairer des aspects du fonctionnement mental jusqu’alors inconnus.

Ses œuvres principales, depuis L’appareil psychique groupal (1976); puis Le groupe et le sujet du groupe (1993), La parole et le lien (1994), La polyphonie du rêve (2002), Un singulier pluriel (2007) et Les alliances inconscientes (2009),

L’extension de la psychanalyse (2015), jusqu’à ses dernières œuvres, Le malaise et Utopies, nous montrent l’évolution d’une pensée créative, riche et rigoureuse vers ce que Kaës lui-même définira comme une métapsychologie de troisième type.

Issu du groupe de Piera Aulagnier, collègue et ami de Didier Anzieu, il a fondé le

CEFFRAP (Cercle d’Études Français pour la Formation et la Recherche Active en Psychologie[2]) et il s’est ainsi engagé dans une voie de recherche qui, partant de l’analyse des dynamiques groupales, le mènera à approfondir de plus en plus la relation entre le sujet et la réalité psychique du groupe.

Dans les années 1970, il propose le modèle de l’appareil psychique groupal, mettant en évidence la structure groupale de la psyché et de l’inconscient, concepts qui constituent les bases fondamentales de son modèle et qu’il articulera de diverses manières jusqu’à nous offrir une théorie cohérente de l’appareil psychique du couple et de la famille, ainsi que des institutions.

Dans un article remarquable publié initialement dans Interazioni, en 2021, Kaës illustre de manière claire et précise de nombreux aspects de sa pensée. Tout d’abord, il part des prémisses qu’il trouve chez Freud concernant le mécanisme d’étayage dans la psyché de l’autre (la mère) et, plus largement, concernant la réalité intersubjective ; Il affirme ainsi trouver chez Freud ce principe organisateur.

Dans cet article, dont je reprends quelques affirmations importantes pour la commodité du lecteur, Kaës montre comment l’inconscient et ses effets se manifestent différemment dans les différents espaces psychiques, chacun doté d’une topologie, d’une dynamique et d’une économie spécifiques. Il illustre ainsi l’inconscient dans les ensembles plurisubjectifs et, en particulier, les trois espaces de la réalité psychique: l’espace du sujet considéré dans sa singularité, l’espace des liens intersubjectifs qui se nouent entre un sujet et un autre dans l’ensemble et l’espace de l’ensemble spécifique (le groupe, le couple et la famille), précisant que ce dernier contient les deux autres. Kaës parvient ainsi à l’une des découvertes qui caractérise le mieux la psychanalyse du couple et de la famille: le concept des liens. La théorie du lien a, par ailleurs, des origines anciennes et plusieurs auteurs (Bion, Pichon Riviere, Berenstein, Puget) la repensent de manière différente. Pour Kaës, le lien est «la réalité psychique inconsciente spécifique construite par la rencontre entre deux ou plusieurs sujets et ; le lien est le mouvement plus ou moins stable des investissements, des représentations et des actions qui associent deux ou plusieurs sujets pour la réalisation de certains de leurs désirs […]. Distincte de celle qui organise l’espace intrapsychique du sujet individuel, la logique du lien est celle des implications réciproques, des inclusions et exclusions mutuelles » (Kaës, 2008, p. 770-771).

Parmi les nombreuses observations que nous pourrions faire sur cette définition, celle du mouvement des investissements, des représentations et des actions me semble intéressante. Et, de fait, les liens sont en mouvement constant et expriment le va-et-vient continu du sujet avec l’autre, que celui-ci se situe dans le présent, dans le passé ou dans le futur.

Kaës illustre comment un lien ne se réduit pas à la somme de ses sujets constituants et définit le lien dans ses trois dimensions: comme espace de réalité psychique spécifique, comme processus et comme logique. Dans la deuxième dimension, le lien est le mouvement constitué par les alliances inconscientes et les fonctions phoriques, c’est-à-dire ces fonctions par lesquelles un sujet peut être porteur des angoisses et des souffrances de tous les autres, ou porteur de rêves, de symboles, de symptômes ou d’idéaux. Cette façon de concevoir les choses illustre comment le sujet, dans la réalité, est toujours “singulier pluriel”, comme le dit l’un de ses livres, et comment l’inconscient est polytopique.

Le concept d’inconscient polytopique révolutionne la notion de sujet car il voit à la fois le sujet dans le groupe et le groupe dans le sujet. Comme il l’affirme, le sujet de l’inconscient est à la fois sujet de ces liens et sujet de ces ensembles. “Plusieurs concepts décrivent cette polytopie de l’inconscient: les alliances inconscientes, les fonctions phoriques, la polyphonie du rêve et le deuxième ombilic du rêve, c’est-àdire l’ombilic entre l’espace intrapsychique et l’espace partagé entre plusieurs rêveurs, les lieux de dépôt, de chiffrement et d’exportation”. Dans son travail sur la Polyphonie du rêve (2002), il parle du deuxième ombilic du rêve, c’est-à-dire ce point où le rêve, d’une part, s’ancre au corporel et, d’autre part, “s’enfonce dans l’inconnu”, mettant en évidence la relation réciproque entre les sujets, grâce à la résonance identificatoire et fantasmatique qui unit les membres du groupe entre eux. Reprenant l’idée de Ruffiot concernant le holding onirique familial, Kaës parle d’un “espace onirique commun et partagé” dans la famille.

En approfondissant les travaux sur la transmission de la vie psychique entre générations ou sur les dépressions conjointes, il affine ainsi son idée de l’extension des limites du moi et, plus généralement, de l’espace intrapsychique, qui trouvera son développement dans le livre L’extension de la psychanalyse.

Outre la théorie sur le lien, deux théorisations sont particulièrement importantes pour les psychanalystes de couple et de famille: les alliances inconscientes et le pacte de déni. Dans le livre sur les alliances inconscientes, il les décrit comme des formations psychiques intersubjectives construites “par les sujets d’un lien pour établir les investissements narcissiques objectaux dont ils ont besoin, les processus, les fonctions et les structures psychiques qui leur sont nécessaires…”. “Les alliances inconscientes s’inscrivent de manière fondamentale dans la formation psychique du lien intersubjectif… elles sont l’agent et la matière de la transmission de la vie psychique entre générations et entre contemporains… chacun de nous est sujet de l’inconscient par l’effet des alliances inconscientes”. Le groupe, la famille et le couple se fondent – selon Kaës – sur des alliances inconscientes, des contrats narcissiques et des pactes que les membres établissent inconsciemment et qu’ils sont, en même temps, obligés de respecter.

La deuxième hypothèse que Kaës avance à ce sujet est celle du pacte dénégatif.

En contrepoint de la thèse de Piera Aulagnier sur le contrat narcissique, Kaës décrit le pacte dénégatif comme une alliance inconsciente entre les membres d’une famille ou d’une institution, en général d’un groupe, basée sur des défenses communes comme le renoncement et le rejet, la répression commune de pensées, de désirs ou d’actes violents. Son but est de maintenir l’illusion d’unité, la cohésion du groupe et le lien lui-même, créant des “zones de silence”, des secrets et des fantasmes non élaborés qui se transmettent de génération en génération.

L’extraordinaire créativité qui le caractérise a conduit Kaës à examiner deux autres aspects du fonctionnement familial: le complexe du grand-père, dans lequel il analyse avec une grande subtilité et profondeur la présence émotionnelle et relationnelle du grand-père dans la famille et sa relation avec le parent; mais, surtout, les dynamiques entre frères et sœurs, allant jusqu’à poser l’existence d’un complexe fraternel.

Ce n’est pas seulement la réalité clinique qui inspire les observations de Kaës, mais aussi la réalité sociale; par exemple, la pandémie de COVID-19 l’amène à réfléchir sur la question des transformations des espaces de la réalité psychique en relation avec la réalité matérielle, biologique, écologique, sociale et culturelle. Avec son livre sur le malaise, il nous offre des réflexions extraordinaires sur l’idée de crise de la société contemporaine, en référence à la crise des processus identificatoires. Dans cet ouvrage, Kaës étudie le malaise de la société actuelle, introduisant le concept de crise des garants métapsychiques et métasociaux qui, selon le psychanalyste français, sont les pactes et les interdits fondamentaux qui structurent non seulement la vie psychique individuelle, mais aussi la société, garantissant la continuité psychique et le lien social. Dans ce livre, il s’attarde sur la crise et l’effondrement de ces pactes, capables de générer le malaise de la société.

Ces réflexions qui, en un certain sens, poursuivent le travail de Freud sur Le malaise dans la civilisation, expliquent la crise de la postmodernité en soutenant que les changements sociaux actuels ont remis en question les processus de structuration des espaces psychiques et les fondements du sens de l’identité. Les croyances mythiques qui assuraient les bases narcissiques de notre être en tant que membres d’une famille et d’un ensemble social ont été remises en question, et la déstabilisation de ces garants métapsychiques et métasociaux a produit la crise d’identité des groupes et de la collectivité.

Il en arrive ainsi à cette conception finale dont il parle dans L’extension de la psychanalyse, où il commence à jeter les bases d’une métapsychologie de troisième type, c’est-à-dire une métapsychologie qui illustre les différentes thématiques de l’inconscient. En premier lieu, il se pose des questions cruciales à ce sujet.

Après s’être demandé, en comparant sa conception à celle de Freud à laquelle, en tant que psychanalystes, nous sommes habitués, si «l’inconscient est seulement de nature psychosexuelle ou s’il n’est pas aussi, et conjointement, fondé sur l’intersubjectivité», il conclut que l’extension de la pratique psychanalytique à des dispositifs pluripsychiques impose un autre modèle de compréhension, c’est-à-dire “une autre métapsychologie”.

Reprenant sa distinction entre différents espaces psychiques, dans d’autres travaux, Kaës (2001) affirme que «la réalité psychique du lien renvoie à une réalité psychique sans sujet». Et il se demande si «cela implique inévitablement que l’Inconscient du sujet individuel de l’inconscient se situe dans un lieu ectopique ou extratopique, dans un topos externe, impensable pour les catégories de la métapsychologie construite sur la cure classique et inaccessible avec les instruments habituels de sa méthode».

La portée la plus significative de la pensée de Kaës est l’idée qu’une troisième topique doit être fondée sur «l’articulation entre la réalité psychique commune et partagée, le monde interne du sujet individuel et l’espace du lien entre les sujets». C’est dans cette articulation que se forme le sujet, comme sujet de l’inconscient. Poser la question de l’intersubjectivité, selon Kaës, signifie reconnaître l’articulation d’«espaces psychiques hétérogènes et dotés chacun de sa propre logique».

Ainsi, il commence à postuler une métapsychologie de troisième type, qui se concentre sur les relations et les conflits entre les différents espaces psychiques. Kaës (2015) affirme, par conséquent, que “l’inconscient du sujet est, en même temps, intrapsychique et extratopique: il est dans le sujet, soumis à ses déterminations endogènes; il est entre les sujets, où il se rapporte à l’autre et à plus d’un autre; et il est hors du sujet, dans le lien comme espace spécifique, un couple, une famille, un groupe, une institution”. Le sujet doit, par conséquent, réaliser un double travail psychique, l’un dirigé vers l’intérieur et l’autre vers l’intersubjectif, jusqu’à englober l’espace socioculturel.

Ces affirmations reflètent clairement la pensée d’Aulagnier, selon laquelle l’autre, la mère, précède le sujet et l’enveloppe en l’introduisant dans l’ordre symbolique. Même le corps, pour la psychanalyste italo-française, est précédé par un corps imaginé par la mère pendant la grossesse, et le corps est un médiateur et un point de relation entre deux psychés et entre la psyché et le monde. La leçon de Winnicott et sa conception de l’espace transitionnel, qui n’est ni complètement subjectif ni objectif, et qui ne disparaîtra jamais au cours de notre vie, pouvant resurgir dans l’art, dans la vie imaginative et dans l’œuvre créative, est très pertinente, du moins pour moi.

Ainsi nous est présentée la multidimensionnalité de la réalité et l’importance pour notre perception et notre pensée d’accepter cette multidimensionnalité pour la comprendre. Edgar Morin (1997) affirmait que Freud était un anthropologue multidimensionnel. Ne pourrions-nous pas affirmer la même chose de Kaës? Mais nous pouvons affirmer que, tout comme Freud a ouvert les portes de notre compréhension de la réalité interne, Kaës a fait de même avec la psyché de groupe, élargissant le concept de réalité psychique inconsciente à des espaces psychiques autres que ceux du sujet singulier.

Une approche multidimensionnelle et la théorie de l’inconscient polytopique et du lien nous permettent de comprendre de nouvelles pathologies ou, mieux encore, d’apporter un nouvel éclairage sur d’anciennes pathologies, mais surtout de nous doter de nouveaux outils pour y faire face. Quel usage faisons-nous de l’autre? comment l’autre est-il impliqué dans l’origine et le maintien de troubles graves? Et, surtout, dans quelle mesure les troubles graves sont-ils l’expression du fonctionnement global du groupe, de la qualité et du type de liens qui existent au sein du groupe entre ses membres? Telles sont quelques-unes des questions que ce type d’approche nous permet de nous poser. Ceci, non pas pour substituer la logique de l’intersubjectif à celle de l’intrapsychique, mais pour observer la coexistence des deux niveaux. Comme je le disais dans l’introduction du livre L’extension de la psychanalyse, “Cela implique d’observer les liens au sein de l’esprit du sujet et d’intervenir non seulement sur la géographie des relations internes, mais aussi sur les processus de scission, de dissociation, de déni et de rejet, par lesquels le patient n’apporte jamais certaines parties de lui-même en séance, car dans la vie quotidienne elles sont externalisées et immobilisées chez l’autre et dans sa vie relationnelle en dehors de l’analyse”. C’est une conséquence inévitable du fait que chacun de nous est porteur non seulement de son propre espace psychique, mais aussi d’un autre espace qu’il partage avec d’autres sujets.

Son dernier ouvrage porte le titre évocateur: Utopie. S’appuyant sur les conceptions philosophiques de Thomas More et de Tommaso Campanella, Kaës examine l’origine et l’utilité de l’utopie sur le plan social et clinique, qui se révèle finalement être un puissant mécanisme de défense. Il affirme que l’utopie résulte d’un processus de mentalisation qui transforme les fantasmes inconscients en représentations communicables et partagées. Elle découle du travail psychique de transformation entre l’inconscient, le corps et le groupe.

La position utopique repose sur un idéal de changement qui oscille entre l’espace potentiel et la raison délirante. Dans sa nature paradoxale, la clinique enseigne que l’imagination utopique peut être un moyen de grande transformation intérieure.

Pour conclure, Kaës rappelait comment la pratique psychanalytique, en se modifiant, pousse à réviser la métapsychologie. Le travail clinique avec les couples et les familles, les groupes et les institutions a trouvé en René Kaës l’un de ses penseurs les plus importants. Ce travail clinique, qu’il considérait comme une extension du cadre et de la psychanalyse elle-même au-delà des limites de l’intrapsychique, constitue de plus en plus un enseignement utile pour les jeunes, afin qu’ils puissent être préparés aux défis que leur posent certaines pathologies.


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[1] Docteur en médecine, neuropsychiatre infantile, ancienne présidente et psychanalyste de formation de la Société psychanalytique italienne (SPI/IPA), psychanalyste spécialisée dans l’enfance et l’adolescence (IPA), psychothérapeute de couple et de famille. Présidente de l’Association

Internationale de           Psychanalyse       de           Couple et            de           Famille (AIPCF). annanicolo.presidentaipcf@gmail.com  https://doi.org/10.69093/AIPCF.2025.33.04 This is an open-access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution License (CC BY).

[2] Renommé plus tard Cercle d’Études Français pour la Formation et la Recherche: Approche Psychanalytique du groupe, du psychodrame, de l’institution.


Revue Internationale de Psychanalyse du Couple et de la Famille

AIPPF

ISSN 2105-1038