REVUE N° 34 | ANNÉE 2026 / 1
INTRODUCTION
Introduction au numéro “Hommage à RenéKaës”
René Kaës, un chercheur de paradigmes, un maître de l’humain
Irma Morosini[1]
René Kaës se décrivait lui-même comme un “être des frontières” qui osait les explorer, tant vers l’extérieur que vers l’intérieur, forgeant ainsi son essence de chercheur qui ose aller plus loin. Il appliquait cette capacité à sa pensée, rigoureuse et forte, comme en témoignait la cohérence de ses débats. Il ne se mettait pas en colère, mais défendait sa position avec une patience et une fermeté peut-être héritées de ses grands-parents agriculteurs persévérants, qui attendaient que la graine germe dans la terre.
Son amour pour le cinéma, tel qu’il l’exprime dans son autobiographie, témoigne de l’importance qu’il accordait à l’art, tout comme à la science, et de la valeur qu’il accordait aux images et à leur signification dans les représentations. Son intérêt pour le psychodrame en est un exemple: il s’étonnait de la “force créatrice qui émanait de ces expériences”.
Il en a fait l’expérience en tant que sujet, ce qui lui a permis d’en évaluer l’application et l’utilité, ouvrant un autre niveau de compréhension à partir d’un corps impliqué dans la re-visitation du vécu et de ses significations.
Pour Kaës, les “représentations sociales” occupaient une place d’intérêt particulier, ainsi que, et en relation avec, l’étude de la dynamique des groupes.
Il avançait en cherchant à comprendre et à approfondir, et bien que ses observations ne correspondaient pas toujours à ce qui était “politiquement acceptable” au sein du courant de pensée psychanalytique, il restait fidèle à ses observations consignées dans ses Chroniques.
Confrontatif mais pas obstiné, sa capacité d’écoute et de dialogue ouvert a fait de ses débats scientifiques un terrain de réflexion fertile et d’apprentissages fructueux.
Sa conception de l’intersubjectivité comme espace différent a redéfini le lien d’une autre manière, occupant davantage d’espaces que ce qui était perçu, avec de multiples connotations, particulièrement dans les groupes qui nous occupent: le couple et la famille. Il a mis au centre l’importance des alliances inconscientes et la manière dont la transmission intergénérationnelle et transgénérationnelle opère à travers elles et à partir d’elles.
Kaës nous a enseigné la valeur indiscutable de la transformation en tant que travail psychique indispensable à l’œuvre dans l’intimité des liens intersubjectifs, capacité qui peut – et mérite – d’être travaillée dans le cadre psychanalytique pour produire ses effets, ouvrir de nouvelles possibilités, pour favoriser le changement psychique recherché vers un mieux-être avec les autres et avec soi-même.
Il a ouvert le champ de la complexité intersubjective avec sa métapsychologie, en pensant l’imbrication entre les espaces de telle manière qu’il travaille les frontières à partir de leur perméabilité.
C’est par ces lignes que j’introduis ce 34e numéro de notre revue consacré à l’œuvre de René Kaës. Le lecteur y trouvera des articles publiés sur le site Kaës, tels que «Filiation et affiliation», ainsi que d’autres fournis par des revues partenaires, en plus de rééditions de travaux que nous avons décidé de republier, car c’est Kaës lui-même qui nous les avait envoyés pour publication:
- «Le problème psychanalytique de la transmission de la vie et de la mort psychique entre les générations»
- «Notes sur les espaces de la réalité mentale et le malaise en temps de pandémie».
- «La pluralité des espaces et des temporalités psychiques».
- «Quelques effets dans la fratrie à la suite du décès d’un parent. Le travail de l’héritage».
- «La realidad psíquica del vínculo» – «Polyphonie et polytopie du rêve»
- «Filiation and affiliation. Some aspects of the reworking of the family romance in adoptive families, groups, and institutions»
- «La diffraction des groupes internes»
À ces articles déjà publiés dans les numéros précédents de notre revue, s’ajoutent de nouveaux articles, comme celui de Rosa Jaitin intitulé: «Parcours de la vie et de l’œuvre de René Kaës», dans lequel elle évoque le lien affectif étroit qui s’est tissé au cours des années de formation sous sa supervision, et qui a donné naissance à une solide amitié. Rosa retrace des pans de son histoire et met en lumière certaines expériences vécues au cours du chemin qu’ils ont parcouru ensemble. Elle nous parle non seulement du professionnel mais aussi de l’être humain qui l’habite, tout en faisant un récit détaillé de l’évolution de sa pensée à travers ses œuvres, ses contributions scientifiques et ses débats. Sa présentation suit les lignes des thèmes qui ont intéressé Kaës et sur lesquels il a concentré ses recherches: la dynamique spécifique des groupes et leurs contextes; les questions de méthodologie et de positionnement du psychodrame psychanalytique; l’importance du groupe familial en tant que lieu d’avènement et de formation de la subjectivité; l’importance de la réalité psychique comme réalité différente et déterminante dans l’intersubjectivité; le nouage des liens; le poids et l’importance des alliances inconscientes et des contrats sociaux, ainsi que les mécanismes qui opèrent dans le processus de transmission inter- et transgénérationnelle. Dans son article intitulé «Les alliances inconscientes dans la relation de couple», elle souligne l’importance qu’elles revêtent dans le maintien du tissu relationnel, car elles sont productrices d’inconscients. À partir de ce tissu, elles s’associent à des obligations de réponse mutuelle dans la relation intersubjective, préparant le terrain pour créer une communauté de déni comme défense entre les soutiens du lien. Dans ce fonctionnement, les garants métapsychiques et métasociaux agissent comme des protecteurs. Elle expose ensuite la place qu’occupe la transmission dans ce processus.
L’étendue des thèmes abordés par Kaës est vaste, et les auteurs qui écrivent à son sujet empruntent divers chemins pour les exposer.
Anna María Nicoló rend hommage à Kaës dans un article intitulé «El Maestro». Elle y passe en revue ses œuvres, ses concepts et ses développements, et pour chacun d’entre eux, les contributions qu’ils apportent à l’approfondissement des relations au sein des différents groupes, et en particulier au sein de la famille, avec ses nœuds relationnels, ses caractéristiques spécifiques et les variations propres à chaque histoire. Pour nous, psychanalystes intéressés par les processus relationnels au sein de la famille et du couple, ses recherches, ses concepts et ses découvertes apportent un éclairage plus clair pour comprendre le cheminement complexe de chaque histoire, ses significations, ses sens, ses répétitions et les circuits parcourus, où les contenus inconscients expriment leur trame et laissent entrevoir certaines clés pour les comprendre et travailler avec eux.
Dans «René Kaës, por un psicoanálisis resueltamente intersubjetivo», Denis Mellier propose un récit engagé dans lequel il retrace son histoire, ses écrits, ses apports théoriques et, en les évoquant, il nous permet de percevoir l’empreinte qu’ils ont laissée sur sa propre pensée. Il passe en revue les apports concernant l’appareil psychique groupal, l’objet groupe, ses processus et les dispositifs que Kaës formule avec une grande et efficace créativité. Le travail avec les institutions et leurs analyses suscite un grand intérêt pour suivre le cheminement de sa pensée qui explore des frontières nécessitant parfois d’autres connaissances issues de sciences connexes, sans jamais s’éloigner du cœur de la psychanalyse. Enfin, Mellier souligne chez Kaës “une conscience aiguë de notre temps”, mettant en évidence la lecture du travail constant et inexorable de la culture propre à chaque époque, de son action sur nous, des interdépendances réciproques et de leurs effets, ainsi que des paradigmes qui se constituent comme lignes directrices d’une période historique.
Christiane Joubert a consacré un article à René Kaës dans un livre intitulé Les apports de René Kaës à la psychanalyse de couple et de famille dont on trouvera un compte rendu dans ce même numéro. Elle y évoque également sa relation personnelle avec lui, que ce soit dans le cadre universitaire, lors de journées, de congrès, ou encore en acceptant d’être membre de son jury d’évaluation. Dans ce texte, Christiane Joubert aborde la théorisation de Kaës sur les liens, les productions oniriques du groupe familial, les alliances inconscientes, les contrats et les pactes narcissiques, et les expose à partir du travail clinique avec les familles, offrant un témoignage de ce qu’elle a appris grâce aux apports de Kaës.
Dans la section «Conférences», nous présentons quatre thèmes développés par René Kaës à diverses occasions, les trois premières correspondent aux conférences données les 16, 18 et 20 avril 2007 à l’Association Argentine de Psychologie et Psychothérapie de Groupe (AAPPG) de Buenos Aires sur les thèmes:
- «El malestar en el mundo moderno y trastornos psíquicos: un interrogante del psicoanálisis»
- «El duelo de los fundadores de las instituciones. Trabajo de lo originario y traspaso de generación».
- «Estructura, función y transformación de las alianzas inconscientes»
Dans ces conférences, Kaës a eu le courage de relier le malaise des temps actuels à un déficit épistémologique, et dans l’espoir d’encourager la réflexion, en validant la place des certitudes même face aux prémices de nouveaux paradigmes, de nous ouvrir à une polyphonie pluri-subjective. Dans la conférence sur les alliances inconscientes, il affirme que ce qui est structurant, c’est la relation avec une loi génératrice d’ordre symbolique. C’est une structure qui clarifie sans confondre. Dans cette perspective, la présentation clinique interroge toujours et permet d’organiser les conditions. René Kaës a ici mis l’accent sur le concept d’étayage, en l’incluant parmi les conditions de formation de l’inconscient; en ce sens, c’est un élément constitutif de la manière dont s’opère l’intersubjectivité. Concernant le thème du deuil des fondateurs, il a développé des idées sur la nécessité de transformer l’héritage en quelque chose d’actuel et de vivant, ainsi que sur la manière dont opère l’attachement aux figures qui ont été capables de fonder et, à partir de là, d’ouvrir de nouvelles interrogations, puis à la nécessité d’aller au-delà de ces personnes afin de poursuivre et de transmettre leur démarche. C’est ce qui nous arrive aujourd’hui avec la figure de René Kaës. Nous essayons de suivre les chemins qu’il nous a tracés.
La conférence suivante «La réalité psychique inconsciente du lien intersubjectif» a été donnée par René Kaës dans le cadre d’un Séminaire Interrégional de l’International Psychoanalytic Association (IPA) organisé par le COFAP le
26 novembre 2021, et les responsables du COFAP, par l’intermédiaire d’Elizabeth Palacios, nous ont gracieusement autorisés à la publier dans ce numéro d’hommage à René Kaës. Il y aborde la réalité psychique inconsciente propre et constitutive du lien intersubjectif, en exposant ses idées pour formuler sa théorie psychanalytique du lien. Kaës y expose les formations de compromis (fantasmes, rêves, symptômes) qui expriment les pulsions plaisir/déplaisir, désirs et défenses, en tant que manifestations de la réalité psychique, si réelle et si différente de la réalité matérielle. Il propose les trois espaces de la réalité psychique qui définiront progressivement sa métapsychologie.
Les quatre conférences incluses dans ce numéro hommage sont en accord avec les thèmes abordés.
Dans la section «Dictionnaire», nous présentons deux notions clés pour Kaës, celle de “Crise”, sur laquelle écrit Rosa Jaitin, et celle du “Porte-parole” développée par Raffaele Fischetti.
Pour Kaës, la crise est aussi une opportunité issue de la rupture d’un équilibre apparent qui peut remettre en question les schémas répétitifs; c’est une possibilité de mettre en œuvre d’autres modes de régulation et d’autorégulation. Il est très intéressant de lire la description de Rosa Jaitin de la manière dont René Kaës articule ce concept avec d’autres issus de la pratique clinique.
René Kaës inclut le concept de porte-parole dans ce qu’il appelle les fonctions phoriques qui intègrent des dimensions intermédiaires. Nous avons décidé de publier ces deux concepts car ils sont liés. Le membre du groupe qui occupe la fonction de porte-parole émerge lorsqu’une rupture se produit en situation de crise. Quelqu’un se charge alors d’énoncer, de dénoncer, de signaler quelque chose qui se passe. Cela peut se manifester de différentes manières. Plus loin, Fischetti explique d’autres développements du concept qui méritent d’être examinés.
La section «Entretiens» présente celui réalisé par Ezequiel Jaroslavsky et publié dans la revue Psicoanálisis & Intersubjetividad qu’il dirige, et qu’il nous a aimablement apporté, ainsi que l’entretien avec Adele Nunziante Cesaro publié par la revue italienne Rivista italiana di gruppoanalisi. Tous deux parcourent la vie et la trajectoire professionnelle de René Kaës, tout en abordant des aspects différents qui, pour le lecteur, complètent les informations, raison pour laquelle nous les avons choisis. Nous remercions nos collègues pour leurs offres respectives et nous savons que leur collaboration est une façon de participer à cet hommage à René Kaës.
Enfin, nous clôturons ce numéro avec trois critiques de livres. Deux de ces livres ont été écrits par René Kaës. Le troisième réunit les contributions de plusieurs collègues sur des thèmes largement développés par René Kaës. Conçu et dirigé par Rosa Jaitin, à qui l’on doit l’article que j’ai commenté plus haut «Parcours de vie et œuvre de René Kaës» , ce livre s’intitule Les apports de René Kaës à la psychanalyse de couple et de famille. Rosa Jaitin y a invité 13 collègues – Pierre Benghozi, JeanLouis Dorey, María Inés Assumpçao Fernández, Evelyn Granjon, Rosa Jaitin, Ezequiel Jaroslavsky, Christiane Joubert, Roberto et Ana Losso, Irma Morosini, Anna María Nicoló, Françoise Payen et Massimiliano Sommantico – à écrire un article sur un concept spécifique de René Kaës, non seulement qu’ils connaissent mais avec lequel ils travaillent. Le livre a été validé et révisé par René Kaës et ce fut aussi un hommage qu’il a pu être témoin de son vivant. La note de lecture a été écrite par Édith Lecourt et déjà publiée dans notre revue dans le volume 2 de 2022.
L’extension de la psychanalyse. Pour une métapsychologie du troisième type est commenté par Massimiliano Sommantico qui souligne le travail psychique généré par les chaînes associatives et qui donne naissance aux représentations de chaque sujet et entre un groupe d’entre eux, ce que Kaës appelle l’inter-discursivité polyphonique et qui doit être écouté par l’analyste de groupes en centrant le lien qui intègre les sujets du lien et les chaînes entre leurs inconscients, aux corrélations de subjectivité dans leurs a-assujettissements en réciprocité. Cette conception est le fondement de sa métapsychologie car elle soutient que les alliances inconscientes se déploient dans plusieurs espaces psychiques (intra-, inter- et extra-psychique), donnant lieu à de multiples scénarios et impliquant un travail d’économie pulsionnelle.
Dans son compte rendu du Malêtre, notre collègue David Benhaïm souligne la référence que fait Kaës au paradigme de la complexité d’Edgar Morin et qui organise les niveaux méta. Il examine les changements produits par la culture au cours des diverses périodes historiques, affirmant que la psychanalyse de la postmodernité est confrontée, en clinique, à la manifestation d’autres pathologies qui nécessitent de nouveaux dispositifs, tandis que, dans l’hypermodernité, c’est la culture des excès, de l’hypertrophie qui balaye les limites. Il cite les écrits de Norbert Elias et du politologue italien R. Esposito en pour décrire la société de l’individualisme comme un négatif de la communauté et mentionne les situations qui doivent nous inciter à rester vigilants face aux signaux qui la dénoncent. Kaës écrit sur les processus sans sujet et le manque de réponse, processus qui attaquent le social, les liens intersubjectifs et la possibilité de subjectivation qui est l’essence même du malaise contemporain. Nous espérons que cette critique suscitera l’envie de rechercher et de lire ce livre dans lequel Kaës tente de répondre aux questions suivantes: quel est l’impact des mutations sociohistoriques sur le malaise psychique de notre temps et les formes de subjectivité qu’il suscite? Comment le travail de la culture interprètet-il les changements et conçoit-il les indices de ce malaise?…
Je conclurai cette introduction au numéro en affirmant que toutes les contributions qui nous sont parvenues pour co-construire ce numéro, ainsi que toutes les volontés qui y ont participé, sont une manière de dire “présent” au nom de nombreux collègues, revues et associations de divers pays, unis dans un profond respect et une profonde reconnaissance pour le travail d’un maître qui a ouvert sa pensée et nous a légué ses idées, mais surtout nous a enseigné, par son humilité, à transmettre. Beaucoup d’entre nous se souviennent sans doute aujourd’hui à quel point son travail est significatif lorsqu’il évoque le “deuil des fondateurs et le passage de génération”. Laissons le lecteur écouter René à travers la modération de ses paroles. Merci, Maître!
Ce numéro de la revue offrira l’occasion de parcourir une grande partie de cette multiplicité thématique grâce aux contributions des psychanalystes de famille et de couple qui ont élaboré des théories et des pratiques cliniques.
Je remercie Rosa Jaitin pour sa collaboration à la coordination de ce numéro – Hommage à Kaës.
[1] Diplômée en Psychologie (UBA). Directrice de Psychodrame. Spécialiste en Psychanalyse de Famille et de Couple. Enseignante à l’Université de Buenos Aires et à l’Université Catholique Argentine (premier et troisième cycles). Membre de l’IAGP; de l’AIPPF; de l’AAPFyP. Fait partie du
Comité de Rédaction et du Secrétariat de Rédaction de la Revue Psychanalyse & Intersubjectivité. Directrice de la Revue de l’Association Internationale de Psychanalyse de Couple et de Famille. Ancienne membre du Conseil d’Administration et Vice-présidente de l’AIPPF (langue espagnole). Auteure du livre Clínica de la Terapéutica Familiar, EAE, 2020. irmamorosini@hotmail.com; ilmorosini@gmail.com

