REVISTA N° 6 | AÑO 2009 / 2
Resumen
Transmisión De La Vida Psíquica Y Vínculos Familiares
La transmisión de la vida psíquica y el trabajo de apropiación subjetiva del pasado conciernen a la familia. La transmisión generacional es un organizador de la vida psíquica familiar.
Los vínculos y las alianzas inconscientes del grupo familiar participan de los procesos de transmisión y elaboración psíquica. Y si el vínculo familiar aparece como depósito de la memoria transgeneracional, es también el lugar del trabajo de la memoria familiar.
El sufrimiento familiar, en sus diversas manifestaciones grupales e individuales, nos alerta sobre los disfuncionamientos y los fallos de las alianzas inconscientes.
La situación y las condiciones de la Terapia Familiar Psicoanalítica nos permiten abordar y tratar, en este “neo-grupo”, lo que queda pendiente en los vínculos y hace sufrir al grupo familiar y a sus miembros.
Palabras clave: Vinculas familiar ; alianzas inconscientes ; transmisión psíquica ; conteniente de negativo ; sufrimiento familiar ; neo-grupo.
Résumé
Transmission De La Vie Psychique Et Liens Familiaux
La transmission de la vie psychique et le travail d’appropriation subjective du passé concernent la famille. La transmission générationnelle est un organisateur de la vie psychique familiale.
Les liens et les alliances inconscientes du groupe familial participent aux processus de transmission et d’élaboration psychiques. Et si le lien familial apparait comme le réservoir de la mémoire transgénérationnelle, c’est aussi le lieu du travail de la mémoire familiale.
La souffrance familiale, dans ses diverses manifestations groupales et individuelles, nous alerte sur les dysfonctionnements et les défaillances des alliances inconscientes.
La situation et les conditions de la Thérapie Familiale Psychanalytique nous permettent d’aborder et de traiter, dans ce « néo-groupe », ce qui est en souffrance dans les liens et qui fait souffrir le groupe familial et ses membres.
Mots-clé : Lien familial ; alliances inconscientes ; transmission générationnelle ; contenant de négatif ; souffrance familiale ; néogroupe.
ARTÍCULO
Transmission De La Vie Psychique Et Liens Familiaux
Evelyn Granjon[1]
La transmission de la vie psychique et le travail d’appropriation subjective de l’héritage du passé concernent le groupe familial. C’est un travail créateur auquel participent tous les membres de la famille et source de la créativité individuelle.
Ce travail groupal et individuel nécessite certaines conditions et requiert certains processus qu’assurent les enveloppes et les liens du groupe familial.
Cependant, nous savons que des familles ont parfois du mal à assumer cette charge ou ne peuvent assurer ce travail. Quelles réponses pouvons-nous alors apporter à cette souffrance familiale et à ses conséquences individuelles ?
C’est à partir de mon expérience de TFP que je vous propose d’aborder ce thème.
Dès leur arrivée au monde et durant toute leur vie, les humains se lient les uns aux autres, se groupent, s’associent. La vie psychique singulière a besoin du groupe et implique des autres et des liens qui la précèdent et qui la tiennent. La famille participe à la continuité, à l’évolution et à la singularité de la vie psychique.
Entrer dans la vie psychique, devenir sujet ne dépend pas que de soi. C’est dans et grâce au groupe primaire, le groupe familial, que se tissent les liens premiers, et que le Je peut advenir. Les processus de subjectivation impliquent l’inscription dans une chaîne de filiation, et l’appartenance à un groupe.
Pris dans la trame des liens familiaux, tenu par des alliances et contrats, l’enfant naît psychiquement et se développe dans le berceau psychique de la famille où il puise son héritage, dans cette nacelle protectrice et source de sa vie psychique. Là se construit son devenir et se tissent les liens précoces. Inscrit dans une filiation et « chargé d’histoire », membre d’un groupe, engagé dans le jeu des reconnaissances mutuelles, l’enfant va bénéficier des investissements conscients et inconscients de chacun et des identifications réciproques. Devenir sujet du groupe, construire sa propre subjectivité et s’approprier son histoire correspondent à son « projet » de vie psychique. Il s’agit d’une « co-naissance ». Et d’une aventure qui lui permettra ensuite de quitter ce groupe en quête de nouvelles affiliations où il tentera de régler ses comptes filiatifs.
Cette aventure concerne l’organisation et les fonctions des liens familiaux, l’assujettissement de chacun à cet ensemble, son inscription et sa place dans la trame intersubjective, ainsi que le « travail du lien familial », fondé sur la structure et le fonctionnement de l’appareil psychique familial (APF) qui lie, accorde, métisse, transforme et transmet la matière psychique qui le constitue.
Pour les psychanalystes, s’intéresser au groupe familial, c’est interroger cette part originaire de l’inconscient qui échappe à l’individuel mais implique les sujets dans des nouages, des attaches et des entraves pour chacun et ensemble. Car le sujet de l’inconscient est tenu, façonné et pris dans les liens de son groupe d’appartenance, et les alliances qui les constituent. Travailler avec les membres d’un groupe familial c’est donc permettre d’avoir accès aux conditions de leur désaliénation et aux processus d’individuation.
Liens et alliances inconscientes
Arrêtons-nous quelques instants sur certaines hypothèses : René Kaës [2009] souligne l’intérêt et l’importance des « alliances inconscientes, véritable substance du lien groupal » et leur nécessité pour la vie psychique du groupe et en groupe, en particulier pour la formation de la vie psychique de l’enfant : le lien groupal familial participe à la formation et à la transmission de l’inconscient.
Dans le groupe familial, des alliances, pactes et contrats, conscients et inconscients, co-construits par les sujets du groupe à partir des éléments psychiques que chacun y dépose, y cache ou met en jeu, sont scellés ou noués entre les tenants des liens. Certaines de ces alliances sont structurantes ou défensives, d’autres sont aliénantes ou pathogènes ; mais elles constituent, dans leur complexité, leurs articulations et leurs nouages, des compromis qui unissent et excluent. Lorsqu’elles sont structurantes, conclues et maintenues par les sujets, les alliances inconscientes organisent la reconnaissance et la méconnaissance dans la famille ; elles permettent des alliages ou masquent ce qui ne doit pas être mis à jour dans l’intérêt de tous ensemble, constituant la trame du lien familial dont chacun est redevable et définissant un espace psychique commun et partagé.
Dans la famille, constituées à partir des investissements de chacun en fonction de leurs attentes et de leurs espoirs, les alliances inconscientes, pacte dénégatif d’alliance et contrats narcissiques en particulier, maintiennent hors-jeu (et hors-Je) certains éléments psychiques dans l’intérêt et avec l’accord de ceux qui se lient : ces conditions et ces réserves sont nécessaires pour que le lien transmette et produise de l’inconscient ; le pacte fondateur des liens du groupe familial, véritable Boite de Pandore, ainsi que le contrat narcissique scellant l’accueil du nouveau venu et matrice des liens premiers, ont ainsi un rôle structurant pour les psychés et défensif pour le lien.
En particulier, ces alliances inconscientes gardent hors sujet, enfermées et enkystées, certains éléments psychiques refoulés ou déniés aux effets violents et destructeurs, issues de la transmission psychique transgénérationnelle. Ces formations constituent « le ciment de la matière psychique qui lie les membres de la famille les uns aux autres » en les articulant ou les nouant entre eux et au groupe. Elles sont des interfaces entre la réalité psychique du groupe et celle de chaque sujet singulier.
Ainsi, investissements et renoncements de chacun, participent à la construction du lien familial qui enveloppe et fait tenir ensemble les membres du groupe ; ce lien définit l’identité familiale, organise la vie psychique de la famille et de ses membres et participe à la transmission. Lors de la naissance d’un enfant, cet alliage transsubjectif constitue le cadre, la scène préexistante, lieu de la première rencontre. C’est sur ce fond silencieux que se tissent les liens primaires.
Cette trame, dont, rappelons-le, les enjeux doivent rester inconscients et inaccessibles aux sujets concernés, est source et ressources de la vie psychique. Elle constitue un espace psychique commun et partagé par les membres du groupe qui permet le stockage et/ou les transformations successives des formations psychiques en dépôt ou en jeu et favorise la restitution autrement aux sujets de ce qui a été confié au groupe. Chacun pourra reprendre et s’approprier des éléments de ce qui a été déposé et travaillé dans et par le groupe. Cet accueil et ce travail participent aux processus de subjectivation et à la production d’inconscient, tout en maintenant le lien. Cet espace psychique, ce fond silencieux de tout groupe et de toute relation, s’il est un réservoir de mémoire est aussi un puits d’oubli, reliant chacun à ce qui l’origine.
C’est ainsi que se constitue une chaîne de transmission assurant une continuité entre les générations et entre les sujets par l’intermédiaire des alliances et des liens générationnels et groupaux. Et ce qui fait lien est essentiellement ce qui est inaccessible aux sujets mais les concerne.
Ainsi, si l’ordre ancestral assigne chacun à une place et lui impose une charge, le groupe familial offre à chacun les moyens de traiter et d’acquérir cet héritage.
Transmission de la vie psychique dans la famille
La transmission de la vie psychique correspond à une des fonctions essentielles de l’Appareil Psychique Familial (APF) et concerne les liens familiaux.
Nous savons, depuis Freud, que toute subjectivité singulière s’inscrit dans une chaîne, que chacun vient au monde héritier de ceux qui l’ont précédé, « issu de plus d’un autre avant lui », comme le dit René Kaës ; accueilli dans le berceau psychique familial, inscrit dans une histoire, un système de pensée, une culture, et membre d’un groupe, d’une famille qui l’accueille : c’est dans cette appartenance et ce partage que l’enfant trouve et acquiert ce qui le constitue, s’approprie ce qui lui appartient. Etre sujet du groupe précède la subjectivité singulière. C’est de cette place que l’enfant devient ce qu’il est.
‘’Maillon’’ de la chaine générationnelle, héritier obligé ou bénéficiaire mais aussi serviteur de l’ensemble qui le fonde, l’individu est aussi « à lui-même sa propre fin » et se constitue comme sujet de l’inconscient. C’est le double projet que mène tout individu [S. Freud 1914].
Par l’intermédiaire du groupe familial, chacun est inscrit dans une chaine de filiation, à l’origine du sentiment d’appartenance et de l’identité du sujet ; et nul ne peut échapper à la dette qu’impose ce qui lui fut donné.
Sans revenir sur ce sujet largement débattu et développé ailleurs [R. Kaës 1993, A. Ciccone 1999, Eiguer 2006, E. Granjon 2006], et pour introduire quelques réflexions que pose la transmission de la vie psychique, je vous propose trois citations car nombreux sont les proverbes, dictons ou phrases qui évoquent et disent, mieux parfois que des discours, l’obligation de la transmission psychique, ses conditions et son devenir :
- la 1° est un proverbe arabe : « ce que tu as enterré dans ton jardin ressortira dans celui de ton fils ».
- la 2° est la célèbre phrase de Goethe, reprise par Freud : « ce que tu as hérité de tes pères, afin de le posséder, gagne-le ».
- la 3° est biblique, tiré du texte de Jérémy : « en ce temps-là, on ne dira plus les pères ont mangé les raisins verts et les dents des fils ont été agacées, mais chacun mourra pour sa propre faute ».
Ces trois citations disent l’implication familiale, et évoquent les conditions de la transmission qui impose continuité et nécessite transformation de ce qui est transmis.
On pourrait dire que le passé ne se laisse jamais oublier, et qu’il est en perpétuel devenir.
La transmission de la vie psychique impose donc continuité, nécessite transformations et requiert appropriation par les sujets, définissant ainsi des modalités intergénérationnelles (où ce qui est transmis est transformé et peut être dit, raconté, rêvé, représenté, pensé) et des modalités transgénérationnelles de transmission psychique (où ce qui a été vécu par les uns est transmis aux autres tel quel, sans ou avec peu de transformations et sans écart de reprise, imposant répétition et aliénation). Ces deux modalités complémentaires et intriquées constituent la transmission générationnelle où se confrontent, s’affrontent, se complètent ou s’annulent, histoire, souvenirs, mythes et légendes, avec des silences, pertes, restes et traces d’un passé oublié ou perdu. Cette charge, mais aussi ce travail, concernent les liens et font lien entre les générations et les sujets, inscrivant chacune et chacun dans une continuité et une différenciation.
L’obligation de transmission et la nécessité de transformation alimentent le travail de l’APF et sollicitent les alliances inconscientes du groupe. Et si le lien familial est le réservoir de la mémoire transgénérationnelle, c’est aussi le lieu du travail de la mémoire familiale.
Tant qu’un évènement advenu ne peut être représenté, rêvé ou pensé, il reste présent, ‘’vivace’’, persistant et tenace, et s’impose non seulement aux sujets concernés, mais aussi à ceux qui en héritent ou l’ont en partage. C’est le cas des évènements traumatiques. Les restes, les tentatives d’oubli, de gommage ou d’élimination de ce qui est advenu aux uns, de ce qui fut traumatique ou honteux, laissent des traces, du «négatif » non représenté. Agglutinés ou fragmentés, ou bien encore masqués ou cachés, ces restes insignifiants seront transmis et imposés aux héritiers, individuellement et en groupe, renvoyant à une préhistoire indéchiffrable et les aliénant aux générations précédentes (comme le dit si bien le proverbe arabe). Ce qui ne peut se figurer, se représenter ni se dire : les silences, les blancs, les objets perdus des ancêtres ou les deuils impossibles, se transmettent d’une génération à l’autre par dépôt, projection, et diffraction dans les groupes héritiers. Ces ‘’traces sans mémoire’’ (E. Granjon 1998), véritables ‘’embryons de sens’’ (comme le propose Alberto Konicheckis 2005) s’imposent par différentes voix(es), tels quels, amalgamés ou en fragments non modifiés avec leur charge de violence et leur potentiel destructeur et empêchant tout processus de symbolisation. Ces restes et traces sont parfois contenus dans certaines formes ou figures qui expriment et masquent ce qu’ils contiennent et l’actualisent tout en protégeant la vie psychique du groupe ; ils constituent des ‘’contenants de négatif’’ (E Granjon 1998) tels que cryptes, fantômes, secrets ou encore certains objets concrets, qui parfois encombrent mais sont nécessaires au fonctionnement de l’APF et à la poursuite de la vie psychique du groupe. C’est le défaut de la transmission qui se transmet.
Et lorsqu’un enfant interroge sur le sens du passé ou demande certaines significations qu’on ne peut lui donner, faute de mots ou pris par la censure familiale, ce sont ces restes vivaces, figurés ou silencieux qu’on lui transmet : traces insensées et fragments indéchiffrables d’un passé inaccessible infiltrent les discours et les réponses et s’offrent aux identifications de l’enfant ; et ceci avec le secret espoir inconscient qu’il en devienne le ‘’déchiffreur’’.
Dans la famille, donc, ce que chacun exporte, projette ou dépose dans les liens du groupe, c’est-à-dire ce qu’il ne peut traiter à lui tout seul, en particulier issu de la transmission transgénérationnelle, peut être stocké et fera l’objet d’un co-déni ou d’un co-refoulement, ou bien bénéficiera d’un travail d’élaboration groupal, fonctions auxquelles participent les alliances inconscientes ; mais parfois, lors de défaillances de celles-ci, cette charge peut être assumée par un des membres du groupe. Et ce que les uns dénient peut être halluciné par d’autres, de même que quelques rejets ou oublis peuvent se répéter ou faire symptôme ailleurs. Car certains membres de la famille peuvent être désignés, délégués par l’ensemble et avoir pour fonction d’être « porte-parole », « porterêve », « porte-symptôme », mais aussi « porte-mémoire » ou « porte-négatif » du groupe. Fonction phorique qu’assurent certains sujets du groupe, en incarnant, représentant et assumant la fonction groupale défaillante, se trouvant ainsi en position d’intermédiaire dans le groupe.
Toute cette alchimie complexe correspond à la spécificité du travail de l’APF, lieu de transfert, de transformation et de formation de la matière psychique, grâce à des liaisons, nouages et articulations entre des espaces psychiques différents.
Et c’est à cette place de dépendance et d’assujettissement au groupe, dans cet espace psychique qu’il partage avec les autres membres de la famille, que va se structurer le psychisme de l’enfant, tenu et façonné dans et par les liens et les alliances inconscientes qui le précèdent et celles qu’il contracte.
Comment se tissent les liens premiers, comment se nourrit, se forme, se transforme ou s’aliène la psyché de l’enfant ?
L’enfant, passeur du temps
A l’occasion de l’arrivée d’un enfant, de sa naissance, le ‘’mandat familial’’ lui est transmis par l’intermédiaire d’un ‘’contrat narcissique’’ lui offrant une place dans l’ensemble et l’invitant à prendre la parole dans la suite de la chaîne des discours de ceux qui l’ont précédé. Mais ce contrat, constitutif des liens précoces, n’est possible que dans la mesure où l’enfant prend en charge le ‘’pacte dénégatif’’ fondateur de la famille, la « Boite de Pandore » fondatrice du lien familial, dans la mesure où il en accepte les termes et les obligations, sans en dévoiler le contenu puisqu’il doit rester inconscient et inaccessible. Porteur de la mission d’assurer la continuité filiative et le maintien de l’être-ensemble du groupe, l’enfant est aussi chargé de cette part d’héritage caché, scellée, dans les fondements des liens familiaux. A cette place et dans cette fonction phorique il sera reconnu comme enfant de cette famille et pourra entrer dans le jeu des identifications. L’enfant est ainsi un passeur du temps… C’est le prix à payer pour son entrée dans le groupe et ses liens, et dans la vie psychique.
Assujetti mais aussi aliéné à l’inconscient de ceux qui le précèdent ou qui sont déjà là, l’enfant se trouvera relié à l’Origine, pris dans la chaîne filiative et inscrit dans la trame du groupe.
Cependant, si l’enfant apparaît comme une création du groupe – puisqu’il donne forme à ce qui est absent, ‘’figure’’ une partie du transgénérationnel, sorte de réponse donnée au poids et à la dette des ancêtres et à ce qu’impose la transmission — il est aussi un étranger, un autre radicalement différent qui se présente. C’est entre ces deux composantes que vont se développer les liens précoces et sa subjectivité, et entre ces deux pôles que devra s’exercer la parentalité ; le poids de l’héritage, de l’appartenance partagée, de l’identique, doit malgré tout permettre de respecter la part d’inconnu et d’inconnaissable de l’enfant.
On le voit, dans la famille, l’héritage du passé conditionne et structure ce groupe, contribue à la constitution des liens, mais aussi participe (ou perturbe) et organise (ou désorganise) sa vie psychique présente et la construction du devenir de chacun et de l’ensemble.
Ces fonctions et cette exigence de travail appartiennent à l’APF.
La vie psychique s’inscrit dans la continuité et dépend du groupe. Et l’on comprend que toute modification, mais aussi tout défaut ou déficit des alliances inconscientes constitutives des liens familiaux touchent ou bouleversent les psychés ; de même, certaines perturbations ou dysfonctionnements psychiques peuvent entraîner des désordres et des manifestations de souffrance de l’APF.
Ces quelques précisions – que je n’ai fait qu’évoquer — nous amènent à nous interroger sur les dysfonctionnements de l’APF, source de la souffrance familiale, sur leurs causes et leur traitement, dans leurs rapports avec ce qu’ont transmis ceux d’avant.
Cette approche groupale s’inscrit dans le champ des recherches sur la métapsychologie des liens et amène à reconsidérer certains aspects de la psychopathologie.
Souffrance familiale
La clinique nous rappelle quotidiennement que ce qui fait souffrir les familles et les couples, et les sujets qui en font partie, est en rapport avec leur travail d’héritage, ses difficultés, ses défauts ou ses défaillances.
Ce que les ancêtres transmettent à leurs descendants est certes fondateur, structurant, mais peut aussi être encombrant et aliénant ; et c’est au groupe, et au groupe familial en particulier, qu’est confiée cette part là de l’héritage.
Car « si aucune génération ne peut dissimuler à ses descendants les événements psychiques importants qu’elle a vécus » comme le notait déjà Freud, il est aussi nécessaire pour ‘’chaque un’’ d’acquérir cet héritage imposé, de le faire sien, d’en faire son histoire, c’est-à-dire de le transformer pour permettre son appropriation et le dégagement de la dette qu’il impose. C’est à ce travail que participe le groupe.
Par ailleurs, tout événement dans la vie familiale touchant un ou plusieurs de ses membres, toute modification portant sur la structure, la dynamique ou l’économie groupales, bouleverse l’équilibre et l’homéostasie familiale et affecte les psychés singulières ; mais sert aussi de point d’appel à ce qui est déjà là, à ce qui est inclus ou inscrit dans les liens et l’espace psychique familial ; l’actualité sollicite les souvenirs, sert de capteur de mémoire et peut réveiller l’oubli. Elle favorise la répétition du passé qui ne peut se dire, offrant dans cette réactualisation, l’occasion d’une reprise, d’une re-présentation du passé, en vue de sa représentation.
En particulier, des évènements vécus en famille offrent aux restes et traces des pertes ou transgressions de ceux d’avant l’opportunité d’une reprise d’un travail de transformation inachevée, ou la poursuite d’un travail de deuil interrompu, voire empêché, dans les générations précédentes ; dans ce travail groupal familial, passé et présent entrent en écho, sont traités ensemble, et s’influencent mutuellement.
La transmission générationnelle est un organisateur de la vie psychique familiale.
Et l’héritage psychique organise les liens de la famille.
Mais parfois certains évènements réveillent ou révèlent des éléments forclos du passé, ou des noyaux traumatiques enkystés ; des restes fossiles ou vivaces du passé, potentiellement destructeurs, sont susceptibles d’être réactivés, avec leur charge de détresse, d’effroi ou de honte et s’imposent de façon persistante et répétitive. Les effets de tels retours et de telles collusions envahissent alors et perturbent la vie psychique individuelle et groupale. Et parfois la vie familiale devient un théâtre d’ombres où silences, cris et chuchotements se mêlent aux échanges et empêchent sa créativité fantasmatique. Des traces de traumatismes, des oublis ou des pertes du passé envahissent les échanges et la vie psychique familiale, ou s’imposent dans des formes figuratives ou corporelles, dans des symptômes, des comportements ou des actes insensés, mais demeurent innommables, impensables, inappropriables.
Si l’APF, ne peut contenir, stocker ou transformer ces « résurgences » d’un passé non pensé, issu d’une transmission transgénérationnelle, ce qui manque ou fait défaut, ce qui ne peut être dit ni raconté, risque de s’imposer aux héritiers, parfois sur plusieurs générations. Des restes, traces et pertes du passé, figurés ou silencieux, s’imposent mais en interdisent l’accès. Et cet héritage, s’il ne peut trouver des espaces de dépôt et de stockage, ou des lieux de transformation, gêne la construction des liens et des alliances inconscientes, fragilise le groupe et fait prendre le risque à quelque descendant d’en avoir la charge, d’assumer cette fonction phorique et d’incarner le défaut de transformation.
La vie psychique individuelle et en groupe est alors difficile. Car la famille et ses membres ont à charge une part inaccessible ou interdite de l’héritage et se trouvent privés des possibilités de régler les comptes du passé et de se dégager de la dette qui les aliène. [A. Eiguer 2006].
Alors, pour protéger sa vie psychique et celle de ses membres, le groupe familial offre des voiles aux morts sans sépultures qui deviennent des fantômes, construit des cryptes ou des oubliettes pour contenir secrets ou silences, propose des objets qui concrétisent des fragments d’une histoire insensée ; mais tous ces « contenants de négatif » qui contiennent et transportent le passé, mais ne s’en souviennent pas, sont déposés dans les liens du groupe familial et à sa charge. Certes, ces formes et figures qui isolent et protègent le groupe de l’intolérable et de l’impensable, ces constructions groupales que nous devons parfois respecter, permettent de restaurer la cohésion et la solidité des liens, et favorisent la reprise de la vie psychique du groupe, mais ce sont aussi des manifestations de souffrance de l’APF.
Dans certains cas, ce sont des symptômes individuels qui viennent figurer ce qui ne peut se penser ni se souvenir, faisant d’un des membres de la famille le porteur de « la mémoire de l’oubli ». Dans cette position phorique, il exprime les défaillances des alliances inconscientes et replace dans l’intersubjectivité du groupe, et sous une autre forme, le défaut de transformation de l’ensemble. Ses symptômes alors font lien dans le groupe.
Alors, ces familles en souffrance viennent nous voir et nous disent leurs difficultés à vivre ensemble et à se séparer, soudées par leur passé et incapables de poursuivre leur projet de vie psychique permettant à chacun « d’être à lui-même sa propre fin, ainsi que membre d’un groupe et maillon d’une chaîne à laquelle il appartient » [Freud].
Conflits, ruptures ou relations fusionnelles familiales sont des signes de la souffrance des liens, de fragilité ou de pathologie des alliances inconscientes ; clivages, confusion et indifférenciation règnent entre les espaces psychiques et les générations se télescopent. Et certains symptômes individuels viennent exprimer la souffrance familiale. Cette souffrance insupportable, cette impossibilité à élaborer et ces difficultés relationnelles sont des manifestations de la souffrance du lien ; mais disons-le, cette souffrance fait lien.
Des systèmes de protection et des mécanismes de défense tant au niveau groupal qu’individuel apparaissent. En particulier, l’ensemble, couple ou famille, devant la faillite des alliances inconscientes défensives, tente de circonscrire, isoler, et maintenir à l’écart de la vie psychique les parties en souffrance : clivages, mécanismes de déni et projections tentent de sauvegarder la vie psychique familiale.
Situations de crise, familles forteresses « aux portes fermées et au volets clos », enfermées dans leurs confusions et leur secret, ou bien éclatés ou encore déracinés : nous avons tous de nombreux exemples de ces manifestations de souffrance des liens.
Collage ou déliaison, porosité ou hermétisme de l’enveloppe sont des signes de souffrance ensemble en rapport avec les difficultés ou impossibilités d’articuler et de traiter le passé avec le présent ; ces dysfonctionnements engendrent la répétition douloureuse et traumatique de traces pictogrammiques du passé qui envahissent le présent et se confondent avec certains évènements actuels.
Dans ces cas, les familles semblent aux prises avec l’impossible gestion d’une situation qu’impose un passé non pensé et le dictat d’ancêtres omniprésents fautes de pouvoir être pensés absents.
Parfois, c’est un des sujets de la famille qui, à lui tout seul, semble exprimer la souffrance de l’ensemble. C’est pour lui que l’on vient consulter, mais la souffrance qu’il exprime par ses symptômes ne peut être abordée et traitée par lui tout seul.
Il est des cas particuliers où la souffrance familiale, les dysfonctionnements de l’APF, viennent perturber ou empêcher l’établissement des liens premiers lors de l’arrivée d’un enfant porteur de stigmates ou de signes faisant écho à l’héritage transgénérationnel. Celui-ci peut alors avoir du mal à trouver sa place dans le groupe familial et dans la chaîne filiative. Les processus de reconnaissance mutuelle sont perturbés et les identifications réciproques ont du mal à s’établir.
Parfois, le contrat narcissique de naissance, qui inaugure l’inscription de l’enfant dans la généalogie et dans les liens du groupe qui l’accueille, ne peut se construire. Car la fragilité des alliances inconscientes de la famille amène la réalité de l’enfant, ou quelque coïncidence confusionnante concernant son arrivée, à faire écho avec ce qui doit être méconnu, et qui est enfermé dans la Boite de Pandore.
L’enfant risque alors, dans une réactualisation traumatique, de révéler à son insu ce qui devait être caché et dont il aurait du prendre la charge. Le lien familial parait menacé.
L’établissement d’un contrat narcissique est alors compromis car en dévoilant certains restes ou traces douloureux ou honteux d’un passé enfoui dans les liens familiaux, issu de l’héritage transgénérationnel, en activant certains brûlots traumatiques, l’enfant porte atteinte à la cohésion familiale et bloque les fonctions psychiques familiales.
Le passé impensable semble faire irruption.
L’enfant ne peut alors entrer dans le jeu des reconnaissances car à son arrivée il réactive une trace, un souvenir enfoui qui a été refoulé, dénié ou désavoué ; et cette « retrouvaille » suscite inquiétude et angoisse.
Quelle alliance proposer alors avec celui qui parait étrange, qui révèle et incarne l’inconnaissable, l’altérité radicale ? Les termes d’un contrat narcissique ne paraissent pas possibles.
Un autre type de contrat peut alors être envisagé entre l’enfant et sa famille, lui proposant, puisqu’il semble incarner le négatif transgénérationnel, de se constituer contenant de ce négatif inacceptable et non plus héritier de la boite de Pandore. C’est ce type de contrat, que j’ai proposé d’appeler « contrat psychotique », alliance pathogène, qui semble inaugurer le devenir autistique de certains enfants. [E. Granjon, 2002]
Ne pouvant être reconnu pour ce qu’il est, l’enfant trouve une place dans la famille comme « contenant de négatif ». Dans cette fonction phorique, il devient celui qui, à nouveau, enferme, dans sa capsule autistique, ce qui doit rester inaccessible pour que le lien familial se restaure et tienne, mais il risque de s’identifier à ce contenu négatif inconnaissable. Son contrat de survie (plutôt que de vie) n’est pas de prendre en charge le pacte dénégatif fondateur du groupe familial dont il a, à son insu, dévoilé le contenu, mais d’être celui-ci, d’en occuper la place et la fonction. Ainsi il sert le groupe tout en maintenant inaccessible ce qu’il est. Dans cette fonction phorique, l’enfant restaure la cohésion du groupe, certes, mais les liens précoces ne peuvent s’établir ; il est aliéné et isolé.
Cette hypothèse offre une autre lecture possible des manifestations autistiques, lecture non plus individuelle et centrée sur l’enfant, mais familiale et transgénérationnelle, permettant une approche psychanalytique familiale.
A titre d’exemple, je pourrais vous parler de Constellation, cette petite fille autiste qui parlait la langue des étoiles, totalement incompréhensible et pourtant si belle dans sa musique et ses sons. La grossesse avait été écourtée, « amputée », disait la mère qui gardait l’impression d’une enfant « pas finie », avec un sentiment d’impuissance et de « vide ». C’est le berceau qui était resté vide après la naissance pour raison d’hospitalisation, laissant la mère en détresse. Lorsque l’enfant put enfin être dans sa famille, quelque temps après, un événement vint marquer la vie familiale : la mort brutale du chien auquel tous étaient très attachés. L’enfant, qui jusque là semblait avoir un développement normal, fit une régression sévère avec des signes d’autisme, puis des convulsions. Mais c’est au cours d’un long travail de TFP qu’apparut le fantôme du grand-père paternel jusque-là oublié, mort brutalement lorsque le père avait cinq ans et à qui on avait alors dit « qu’il était au ciel ». Constellation, au travers des aléas de sa venue au monde et de sa prénomination, avait été invitée à occuper une place vide et avait cru bon de s’identifier à ce contenu négatif laissé par un deuil impossible.
La thérapie familiale psychanalytique
Se pose alors, dans tous ces cas, la question des prises en charge thérapeutiques, permettant l’abord de la souffrance des liens et de ce qui est en souffrance dans les liens. Le groupe, permet une reprise et une remise en travail des éléments en souffrance, inaccessibles autrement.
La thérapie psychanalytique de couple ou de famille trouve sa place lorsque la souffrance d’un ou plusieurs sujets en lien met en évidence le dysfonctionnement de l’appareil psychique du couple ou de la famille et son désancrage filiatif. Elle est indiquée lorsque les enveloppes psychiques font défaut, lorsque les liens et les alliances inconscientes sont détruits, lorsque les repères identificatoires ont disparus, lorsque la temporalité est déconstruite, ainsi que lorsqu’un des membres du groupe porte, prend en charge la souffrance de l’ensemble. C’est à dire lorsque les fonctions de contention, de gestion et d’élaboration du passé dans l’actualisation des évènements du présent ne peuvent se faire, lorsque la confusion règne, confusion de temps, de générations, confusion des sujets et des niveaux psychiques.
Constitué par le groupe familial et les thérapeutes, le groupe thérapeutique, que j’ai proposé d’appeler le néo-groupe, s’offre à être le lieu d’accueil, de reprise et d’élaboration de ce qui est en souffrance dans les liens du couple ou de la famille, et qui fait souffrir. [E. Granjon 2007]
Le dispositif permet d’offrir une situation groupale. Le cadre et les règles psychanalytiques proposés favorisent l’émergence, dans cet espace particulier et dans les liens transférentiels, de formations et processus inconscients issus des liens du couple ou de la famille.
Ainsi, nous proposons une situation de groupe à la famille et mettons en place les conditions d’un travail psychanalytique.
A titre d’exemple, je vous propose quelques éléments du début d’un travail de thérapie familiale psychanalytique (TFP) avec une famille :
La famille F. est composée des parents et de 3 enfants : Aglaé, 8 ans, Boris, 5 ans et une petite Camille de 2 ans. Ils viennent consulter tous ensemble pour une grande souffrance liée aux symptômes de leur fille aînée : Aglaé ment et dissimule tout le temps. Les mensonges touchent les relations familiales et la scolarité de façon incompréhensible et inattendue ; ils envahissent et perturbent les relations au sein de la famille. Ces comportements répétitifs sont source de conflits importants, de réactions violentes et surtout d’une grande souffrance. En effet, dans cette famille, il est incompréhensible et inadmissible de mentir et de dissimuler.
Toute l’éducation des enfants est fondée sur la confiance, l’honnêteté : « Dans la famille on a les yeux clair » me dit-on, expression de l’idéologie familiale.
Je suis frappée par la discordance entre la banalité, la non gravité des symptômes et l’immense chape de souffrance que je perçois chez les parents qui se disent « à bout», ne tolérant plus cette situation, parlant de « destruction de la famille » et disant « ça nous rend fous ».
S’il n’y avait ce problème d’Aglaé, tout irait bien : en effet, il n’y a pas de difficulté majeure ni dans le couple ni dans la scolarité et le développement des enfants se déroule dans une vie familiale assez fusionnelle.
Pour me faire comprendre leurs difficultés et leur souffrance, et avec l’autorisation d’Aglaé, on me raconte l’histoire suivante : il y a des poissons à la maison dans un aquarium mais ces animaux sont fragiles et il y a souvent des morts. Dans ce cas, les parents retirent le poisson mort, le montrent aux enfants et, avec l’accord de tous on le jette à la poubelle. L’autre soir, un poisson est mort, mais trop tard pour être montré aux enfants, il est alors déposé dans un récipient. Le lendemain matin, le poisson avait disparu. Introuvable. Incompréhensible. Le doute naît, Aglaé est questionnée puis accusée, sans résultat : elle nie toute intervention malgré les menaces ou les encouragements. Ce n’est que quelques jours plus tard que Boris évoque « les fourmis qui mangent le poisson ». Les parents, avec son aide, découvrent le cadavre au fond du jardin, mais Boris s’effondre en pleurs à l’idée qu’Aglaé va partir « pour toujours » parce qu’il a parlé. Il est très perturbé. Alors qu’Aglaé continue à nier devant les faits, d’avoir pris et enterré le poisson. Dans la séance, les parents, la mère surtout, sont très émus, bouleversés par cette histoire que me ferait plutôt sourire… Pendant que les parents racontent cela avec la complicité d’Aglaé, Boris découpe du papier qu’il éparpille sur le sol au centre du groupe peu touché par l’émotion ambiante. Ni dessin ni forme repérable, juste des petits morceaux. Camille navigue et joue dans l’espace, assez collée à sa mère. Les deux petits ne parlent pas ou très peu, faisant cependant quelques confidences à la mère. Je leur dis que je suis sensible au désarroi que cette histoire de poisson mort et de mensonge sur l’enterrement suscite pour eux tous, en précisant que je comprends qu’il s’agit « d’une affaire de famille ». Je leur dis aussi que je pense qu’Aglaé essaie mais n’arrive pas à dire la vérité et que cela fait souffrir tout le monde et je leur propose une TFP, ce qu’ils acceptent et les soulage visiblement. Le dispositif est précisé, les règles sont données.
C’est en recevant le groupe familial que nous pouvons repérer et approcher la souffrance des liens familiaux et ce qui est en souffrance dans les liens.
Et la situation de groupe thérapeutique permet de traiter cette souffrance inaccessible au travail individuel.
La mise en groupe de la famille et la proposition du projet thérapeutique correspondent au moment fondateur du groupe de thérapie familial, du néo-groupe dont la spécificité par rapport à tout autre groupe thérapeutique tient à la présence du lien familial, déjà constitué, et chargé d’éléments d’origine générationnelle.
L’énonciation des règles psychanalytiques (d’abstinence et de libre association) d’une part favorise, contient et détermine les associations et l’organisation d’une chaîne de discours dans le groupe, et d’autre part contribue à l’établissement de liens, en particulier des liens transférentiels, fondés sur des alliances inconscientes.
La construction et le maintien de ces liens transférentiels dans le groupe thérapeutique permettent la remise en œuvre des liens familiaux et la renégociation des contrats narcissiques. L’espace psychique groupal commun et partagé devient le lieu de reprise et d’élaboration de ce que la famille et chacun de ses membres apportent, déposent et projettent, notamment provenant de la transmission générationnelle.
Le néo-groupe devient le réceptacle du négatif transgénérationnel qui s’exprime par des ruptures ou collages dans l’associativité ; parfois des silences ou des bruits, des mots, comportements ou gestes sans rapport avec les discours, ainsi que certaines projections plus ou moins violentes, viennent attaquer le travail associatif et la pensée.
L’accueil de tout ce matériel signant la déliaison et un patient travail de liaison, de tissage associatif des discours avec tous ces fragments et éléments diffractés dans le groupe, vont permettre la construction, à partir de ce qui se noue et s’articule dans le temps des séances, d’une chaîne associative groupale.
L’écoute de celle-ci qui se déploie dans le néo-groupe permet reprise et transformations de certains éléments non élaborés. Ainsi, la situation et les conditions de la TFP font de ce groupe un lieu de dépôt, de reprise et de transformation possible de ce qui est resté en souffrance dans les liens familiaux et qui fait souffrir la famille.
Les capacités d’accueil des manifestations, en particulier celles issues du négatif de la transmission, ainsi que les qualités figuratives et représentatives du néo-groupe ouvrent le champ du travail interprétatif.
Ainsi, l’histoire qui se construit dans le néo-groupe va permettre de raconter autrement ce qui ne peut se dire dans la famille. Pour terminer, je vous propose quelques éléments de la 5° séance de la TFP de la famille d’Aglaé :
Toute la famille est là, comme d’habitude. Il est question d’un autre symptôme d’Aglaé dont on n’a pas encore parlé : elle garde et collectionne de très nombreux petits objets, jouets ou débris trouvés, qui envahissent toute la maison. Jamais rangés, elle interdit qu’on y touche et appelle cela « ses petits trésors ». Bien sûr, c’est encore la source de conflits violents, de désespoir d’Aglaé et de colère maternelle. Pendant que cela est évoqué, Boris reprend ses découpages informes, mais il me les confie et je construis avec lui une enveloppe pour les contenir, enveloppe que je garderai dans le dossier, dis-je. Aglaé, qui jusque-là n’avait produit que quelques dessins figuratifs, dessine paisiblement un paysage, malgré les accusations parentales, mais dit de façon émouvante sa peur de grandir. Et nous assistons à l’éveil de Camille qui se met à parler, très difficilement, mais avec une insistance étonnante. Ce qu’elle dit est incompréhensible mais les parents pensent qu’elle évoque ses pleurs inconsolables chez la nounou : en effet, depuis quelque temps Camille pleure tous les jours et sans raison avec sa nourrice avec qui tout allait bien. C’est « incompréhensible ». Boris s’est alors mis à dessiner : il fait une voiture de police.
Mes interventions vont consister à relier ces différents éléments : ce qui se dit et se passe ici, reprenant les mots et expressions d’émotions ou d’affects qui les accompagnent. Ainsi, ce travail de tissage entre « les petits trésors », le désespoir, les morceaux, l’incompréhension, les pleurs, la police… (« quelle drôle d’histoire ici! ») amène les parents à associer avec certaines parties de l’histoire familiale pas toujours faciles à évoquer.
À la séance suivante, il y a beaucoup d’agitation et je suis très sollicitée. Les enfants m’assaillent. Camille parle beaucoup, et ce qu’elle dit est toujours difficilement compréhensible, mais elle insiste pour que je l’écoute et la comprenne. Boris fait un dessin où l’on voit une voiture brûler un feu rouge puis un stop (des fautes de conduite, donc). Aglaé me confie en cachette un de ses petits trésors que je découvre : c’est une petite grenouille que je garde dans ma main ; puis elle se met à dessiner avec application une scène de théâtre où apparaît un personnage féminin. Les parents évoquent avec soulagement une amélioration d’Aglaé… et dans la foulée parlent de l’enterrement en grande pompe d’un poisson mort!
Il est difficile de restituer ces séances dans lesquelles les éléments se superposent, se télescopent, plus qu’ils ne s’accordent : Camille est très envahissante, Aglaé me sollicite, Boris cherche un peu les disputes et les parents, la mère surtout, ont beaucoup de choses à dire. De plus, cette affaire d’enterrement de poisson me laisse perplexe : cette idée me paraît inappropriée.
Cependant, c’est avec beaucoup d’attention et une grande disponibilité, ainsi qu’un certain plaisir, que j’accueille et relie ces morceaux déposés et diffractés dans le groupe thérapeutique. Et je sais que ces manifestations contre-transférentielles ouvrent le champ de notre histoire. Mes interventions sont uniquement associatives.
C’est alors que le père, que je trouvais plutôt silencieux et taciturne, prend la parole : « Je crois qu’il faut qu’on parle ici de cette histoire que j’ai apprise il y a peu de temps. » Et dans un grand silence, alors que la mère pleure, il évoque la découverte récente, à l’occasion de la mort d’un oncle, d’un secret de filiation qui le bouleverse parce que cela touche la lignée paternelle dont il est l’aîné et porte le nom de famille. C’est une honte qu’il porte depuis toujours mais il ne le savait pas.
Bibliographie
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Granjon E., (2006), « La part des Ancêtres » Ed. DUNOD.
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Kaës R., (2007), « Un singulier pluriel » Ed. DONOD.
Kaës R., (2009), « Les alliances inconscientes » Ed. DUNOD.
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[1] Pédopsychiatre, Ancienne présidente de la SFTFP.

