REVISTA N° 03 | AÑO 2008 / 1

Les violences dans la famille à la lumière des traumatismes vécus par les générations précédentes : catastrophes et secrets


Idioma: Frances
SECCIONES: ARTÍCULOS


ARTÍCULO

Les violences dans la famille à la lumière des traumatismes vécus par les générations précédentes : catastrophes et secrets

Serge Tisseron *

La famille n’est pas seulement un rassemblement de personnes unies par divers liens de parentalité. Elle est aussi un espace social qui fait pont et lien entre d’un côté, les individus qui la composent, et d’un autre, la société. Elle est, pour reprendre une expression de Marcel Mauss, une « courroie de transmission », et cette courroie fonctionne dans les deux sens : de la société vers les individus qui composent la famille, mais aussi des différents membres de la famille vers la société. C’est pourquoi il nous faut apprendre à penser les interrelations et les influences entre ces trois termes : l’individu, la famille et la société.

Je m’en tiendrai ici à un seul aspect de ce vaste problème : les conséquences sur la vie familiale – et en particulier sur les enfants – des traumatismes vécus par les générations précédentes, et liés à des situations de catastrophe sociale.

De tels traumatismes mal élaborés sont en effet souvent à l’origine de comportements épisodiques étranges, excessifs, bizarres, auxquels leurs enfants assistent, ou même dont ils sont victimes. Et cela est d’autant plus traumatisant pour eux qu’ils ne parviennent pas à relier ce qu’ils voient et entendent alors à ce qu’ils savent et comprennent par ailleurs de leur parent.

Voici quelques exemples ;

Exemple 1 : Un homme qui élève correctement sa fille accepte qu’elle sorte chaque samedi soir. Un samedi comme les autres, il la frappe très violemment au moment de son retour en l’accusant « d’avoir oublié l’heure du couvre-feu ». Puis il refuse de parler de ce qui s’est passé et interdit à sa fille de poser des questions.

Exemple 2 : Un enfant rentre de l’école et chante à son père la chanson qu’il a apprise. Elle débute par ces mots : « J’ai du bon tabac dans ma tabatière, j’ai du bon tabac et tu n’en auras pas ». Son père fond alors en larmes et le supplie d’arrêter de chanter. Puis il se replie sur lui-même, prostré, et ne dit plus rien.

Exemple 3 : Un parent oblige son fils à aller acheter du pain très loin de la maison, alors qu’il y a une boulangerie à côté, et le punit durement, sans donner d’explications, s’il enfreint cette règle.

Exemple 4 : Une mère de famille, qui cuisine habituellement bien, fait régulièrement un plat immangeable. Le père distribue ce jour-là aux enfants des sacs en plastique pour qu’ils puissent faire disparaître la nourriture en faisant semblant de manger.

Toutes ces situations de violence faite à un enfant ont un point commun : elles sont liées à un traumatisme vécu par un parent et imparfaitement élaboré par lui. Dans le premier exemple, le père, qui avait fait la guerre d’Algérie, avait vu à la télévision une émission sur ce sujet, et ce reportage avait réveillé en lui le souvenir traumatique de l’époque où il frappait durement des civils qui ne respectaient pas le couvre-feu imposé par l’armée.

Dans le second exemple, le père est un ancien déporté qui revoit, en écoutant son fils, le Kapo du camp de concentration lui dire : « J’ai du bon tabac, et tu n’en auras pas ».

Dans le troisième exemple, le pays a été déchiré par une guerre civile, avant qu’une amnistie générale ne jette une chape de plomb sur le passé. Le boulanger d’à côté se trouvait appartenir à l’autre camp que le parent.

Enfin, dans le quatrième exemple, cette mère de famille refait régulièrement le plat qu’elle mangeait, et qu’elle n’a pas digéré, quand elle a vu son père mourir d’une crise cardiaque devant elle.

Dans toutes ces situations, le parent est le premier traumatisé, et son enfant est victime par un mécanisme que j’ai appelé « par ricochet »1. Tout d’abord, je vais donc décrire ce mécanisme puis j’évoquerai les conséquences que cela a sur le déroulement d’une prise en charge familiale.

A. La catastrophe et le traumatisme

1. Les traumatismes ne se « transmettent » pas

Contrairement à ce qu’on entend parfois, les traumatismes ne se « transmettent » pas, pas plus que les catastrophes. En revanche, les traumatismes mal symbolisés s’accompagnent chez un parent de la mise en place de gestes, d’attitudes, de comportements, qui peuvent être traumatiques pour un enfant. Ou plutôt, ce qui est souvent traumatique pour l’enfant, c’est que ce qu’il voit ou entend ne reçoit aucune confirmation explicite, et que c’est même parfois dénié par le parent qui dit : « Mais non, tu te trompes, je n’ai pas dit – ou je n’ai pas fait cela ». Et lorsque le parent dit cela, il y croit, parce qu’il est victime lui-même du clivage qu’il a mis en place pour faire face au traumatisme qu’il a vécu. Il est coupé en deux, entre une partie de luimême qui revit régulièrement le traumatisme passé, en mélangeant le passé et le présent, et une autre partie de lui-même, qui se comporte comme si le traumatisme n’avait pas existé.

2. Un traumatisme est toujours partiellement symbolisé

Après l’erreur du traumatisme qui se « transmettrait », une seconde erreur consiste à dire que le traumatisme pourrait être « insymbolisé ». Dans la vie psychique, rien n’est jamais « insymbolisé ». Mais pour comprendre cela, il faut accepter l’idée que la symbolisation verbale n’est pas la seule forme de symbolisation. A tout moment, l’être humain symbolise ce qui lui arrive à la fois avec des mots, des images et des comportements. Et la preuve que la symbolisation verbale ne remplace pas les autres, c’est qu’on peut avoir symbolisé un deuil avec des mots, et que cela n’empêche pas de porter chaque année des fleurs au cimetière sur la tombe du mort, et de verser une larme ! Nous avons besoin de mots pour nous distancer des souvenirs, mais aussi de gestes et d’images pour les rendre vivants. Les deux participent au travail psychique de la symbolisation.

Lorsqu’un événement traumatique vécu par une génération a été correctement symbolisé, il trouve donc naturellement sa place dans la famille à la fois sous la forme de récits, de commémoration et d’images qui en rendent compte. Sa transmission est ainsi assurée de trois façons complémentaires : par des mots, des rituels et des images.

Mais lorsqu’un événement grave vécu par une génération n’a pas pu être correctement symbolisé, il est présent d’une façon seulement, par exemple par des émotions ou des gestes. Le problème est que ceux-ci sont coupés de toute formulation explicite puisqu’il n’y a pas eu de symbolisation verbale. Ces formes partielles de symbolisation peuvent être activées par un film ou une émission de télévision, mais aussi par un élément sensoriel isolé comme un bruit, une lumière ou une odeur. Celui qui est dans cette situation peut alors se mettre à frapper d’une manière inexplicable son conjoint ou ses enfants, leur imposer des punitions énigmatiques, les humilier ou encore leur infliger des violences psychologiques invisibles. Il est dans une sorte d’état second, confondant le passé et le présent, et, souvent, au sortir de cet état, il ne se souvient de rien. Et pour cause, il est clivé ! Entrons maintenant plus précisément dans la logique de ce mécanisme. Et, pour y parvenir, il nous faut distinguer entre deux processus exactement opposés : l’introjection et l’inclusion psychique.

3. Le travail psychique de l’introjection  

Une catastrophe n’entraîne pas forcément une névrose traumatique. Celle-ci dépend de nombreux facteurs, liés à la personnalité, à l’histoire, à la réceptivité de chacun, mais aussi à son entourage. Le processus le plus efficace pour y faire face est ce que les psychanalystes ont appelé la symbolisation, et que les américains nomment mentalisation.

Elle ne concerne donc pas le « symbolique » qui est de l’ordre des symboles constitués. Elle est le processus par lequel chacun se constitue ses  propres représentations de ses expériences du monde. Celles-ci revêtent trois formes : sensori-motrice (ce sont des gestes, des émotions et des attitudes) ; imagée (ce sont des images mentales ou matérielles) ; et enfin verbale (nous utilisons des mots pour en parler)2. Ce travail n’est pas forcément conscient ni forcément volontaire, et il est en grande partie automatique. Lorsqu’un événement a été correctement symbolisé, sa transmission passe donc à la fois par des récits, des images partagées et des mises en scène, notamment à l’occasion de fêtes rituelles.

Mais, pour être correctement réalisée, cette symbolisation nécessite l’intervention d’un tiers.

4. L’échec partiel de l’introjection et ses causes

En cas de catastrophe, le premier choc traumatique est la catastrophe elle-même. Elle submerge le sujet de sensations, d’émotions, d’états du corps et de fantasmes tellement inhabituels qu’il en est bouleversé.

Mais à ce premier choc s’en ajoute souvent un second. Fréquemment, la victime d’une catastrophe ne trouve pas d’interlocuteur pour l’aider à s’en donner des représentations. Pire encore. Plus la catastrophe est violente, plus la victime a besoin d’un interlocuteur… et moins elle a de chance d’en trouver un. C’est qu’il est très difficile d’accepter d’écouter quelqu’un qui a vécu des choses terribles comme une déportation, une famine, un viol, une torture. Au traumatisme constitué par l’afflux de sensations et d’émotions impossibles à maîtriser, s’en ajoute donc un second : le sentiment de la trahison des proches. Et c’est encore pire lorsque la personne traumatisée rencontre une volonté politique d’amoindrir les choses.

On peut ainsi dire que le traumatisme « frappe toujours deux fois », pour reprendre le titre d’un film américain célèbre3. Il frappe la victime au moment de la catastrophe elle-même, puis au moment où les interlocuteurs privilégiés dont elle attendait aide et soutien se dérobent à lui.

5. Les conséquences de l’échec de l’introjection : le clivage et l’inclusion psychique

Lorsqu’un événement ne peut pas être symbolisé correctement, le psychisme réagit en enfermant dans une sorte de « vacuole » -ou de « placard » – psychique tout ce qui n’a pas pu être symbolisé : des sensations, des émotions, des états du corps, des représentations de soi et des autres et tous les fantasmes angoissants qui sont venus à l’esprit4.

Une telle inclusion constitue une forme d’inconscient, mais différent de l’inconscient constitué par le refoulement dans la théorie freudienne. Tout le refoulement est inconscient, mais tout ce qui est inconscient ne relève pas forcément du refoulement. Ici le mécanisme en jeu est le clivage. L’inconscient mis en jeu par le refoulement concerne les désirs sexuels culpabilisés, tandis que l’inconscient mis en jeu par l’inclusion psychique – qui est une forme de clivage partiel localisé – est de nature traumatique. Une telle inclusion crée une situation de « Secret » bien différente du secret relationnel courant, puisqu’il s’agit d’un secret psychique que son porteur cherche à se cacher à lui-même. J’ai proposé pour cela d’écrire ici ce mot avec un « S » majuscule : le Secret est un état psychique bien différent d’une situation de communication dans laquelle une personne ment sciemment à une autre. Le problème est que cette situation – qui correspond encore une fois à des expériences mal symbolisées – va perturber la vie relationnelle avec les proches et pouvoir porter son ombre sur plusieurs générations.

B. Les suintements de l’inclusion et ses conséquences

1. Les suintements du traumatisme

Quelle que soit la violence d’une catastrophe, elle a toujours reçu une symbolisation partielle, en générale sensori-motrice. Il en résulte des formes de symbolisation qui surgissent de façon inattendue et discordante. Ce sont les « suintements » du traumatisme mal symbolisé.

1. Des émotions incompréhensibles.

Dans son film Mystic River, Clint Eastwood met en scène un homme d’une quarantaine d’années en train de raconter une histoire à son fils au moment de l’endormir. Il y est question d’un enfant effrayé par un monstre et qui s’enfuit, sans doute une histoire proche de ce qu’est chez nous Le Petit Chaperon Rouge. Mais soudain, le spectateur assiste à un changement brutal dans l’intonation et les mimiques de ce père. Il comprend que celui-ci ne décrit plus la fuite d’un garçon surpris par un loup, mais sa propre course éperdue lorsque, vingt ans plus tôt, il s’est échappé de la cave dans laquelle deux pédophiles l’avaient séquestré pour abuser de lui. Cet homme ne raconte plus un conte, il ne raconte pas non plus son histoire de façon explicite, il met littéralement en scène un traumatisme secret… et destiné à le rester.

J’ai eu à m’occuper d’une situation proche. Une mère qui avait fugué de chez elle pendant son adolescence et avait été violée, portait vingt ans plus tard ce drame comme une tache que rien ne pourrait effacer5. Elle n’avait évidemment jamais raconté cet événement à son fils… mais elle avait pris l’habitude de lui raconter presque chaque soir l’histoire de la chèvre de Monsieur Seguin6. Comme dans le film de Clint Eastwood, c’est un peu son propre viol qu’elle racontait. Preuve en est que son fils, une fois devenu adulte, lui fit part de la question qu’il s’était toujours posée sans jamais oser lui en parler : « A quoi ressemblait donc le loup ? »

Le problème est que vers l’âge de quinze ans, ce garçon commença à aller très mal. Il se mit à fréquenter des lieux et des personnages louches. Il se mit à jouer à son tour le rôle de la chèvre de Monsieur Seguin, peut-être avec le secret espoir de voir enfin le visage du loup… Il passait aussi beaucoup de temps à jouer à un jeu vidéo – World of Warcraft – où il jouait le rôle d’un mort vivant et passait son temps à hanter d’épaisses forêts sous le pseudonyme de « Wolf », le loup !

2. Des comportements incompréhensibles  

C’est par exemple le parent qui évite systématiquement la rue où se trouvait l’immeuble de la police pendant la dictature. L’enfant ne reçoit aucune explication cohérente, et pour cause : le parent s’est trouvé dans le camp opposé à celui auquel participait le boulanger pendant la guerre civile, et il lui est impossible d’en parler.

3. Des comportements imprévisibles  

Les comportements incompréhensibles du parent traumatisé sont aussi souvent imprévisibles. Il réagit à un bruit, une odeur, une lumière… Ce sont ces détails qui déclenchent la reviviscence du traumatisme. Par exemple, l’écrivain Jean-Claude Snyders nous raconte comment son père – qui était un ancien déporté – avait parfois des colères terribles et totalement inattendues au cours desquelles il semblait prendre plaisir à faire souffrir son fils. Et il nous raconte aussi comment, à d’autres moments, ce même père se déprimait de façon mystérieuse sous l’effet d’une souffrance inexplicable. En fait, le père de JeanClaude Snyders revivait sa déportation, tantôt à la place de la victime qu’il avait été et tantôt en s’identifiant aux kapos et aux nazis qui l’avaient fait souffrir par plaisir. De nombreux enfants nés de parents déportés ont ainsi raconté que ceux-ci, bien qu’apparemment adaptés à la vie sociale, passaient par des moments étranges et violents dans leur vie familiale.  

4. La mise en scène du drame passé

L’écrivain Serge Valetti raconte comment sa grand-mère hurlait tour à tour avec la voix d’une victime et celle d’un agresseur, au point que les voisins appelèrent un jour la police en pensant qu’ils entendaient un viol ! En fait, cette femme avait probablement été victime d’un viol bien longtemps avant, et c’est cet épisode qu’elle revivait régulièrement dans son grand âge. Serge Valetti n’a pas trop mal géré cette situation – et les effets probables sur sa mère – puisqu’il est devenu écrivain de théâtre ! Quoiqu’il en soit, il n’est pas rare qu’un parent anciennement traumatisé se mette parfois à parler comme si un étranger s’exprimait par sa bouche. 

5. Le passé et le présent mélangé

Le parent en proie à un passé traumatique mélange volontiers le passé et le présent, comme pour l’ancien militaire évoqué précédemment.

Voici un autre exemple. L’écrivain George Sand – qui s’appelait à l’origine Aurore Dudevant – a perdu son père – prénommé Maurice – d’une chute de cheval quand elle avait quatre ans. Sa grand-mère, qui ne pouvait pas faire le deuil de son fils, a demandé la garde de la fillette qu’elle a obtenue. Mais cette grand-mère s’est révélée rapidement perdre la tête… Elle dormait avec sa petite fille et l’appelait « Maurice » en la prenant pour son fils disparu. Or le père de cette grand-mère, dont elle n’avait jamais fait le deuil, se prénommait lui aussi Maurice. La fillette ne savait donc jamais si sa grand-mère la confondait avec son père ou avec son arrière grand père ! Une fois devenue grande, Aurore Dudevant est devenue un écrivain, mais elle s’est toujours habillée comme un homme, fumait la pipe, et s’est choisie un nom de plume masculin. En fait, quand on connaît son histoire, on comprend que ces diverses particularités étaient des façons de gérer la mort de son père, et aussi les traumatismes que sa grand-mère et sa mère avaient fait peser sur elle.

6. Des propos apparemment dénués de tout sens  

Enfin, un parent traumatisé peut dire des choses apparemment dénuées de tout sens. Ainsi de cette mère dont le père avait disparu quand elle avait cinq ans et qui empêchait son enfant de dire que son père à lui était parti lorsque c’était le cas. Dès que le petit de trois ans et demi avait commencé à dire pour la première fois « Papa parti » au moment où son père partait travailler le matin, cette mère le lui avait interdit en pleurant et en criant : « Non, non, papa n’est pas parti ! ». Cette femme ne réagissait pas aux propos de son enfant par rapport à la situation réelle, mais dans la continuité du traumatisme qu’elle avait subi elle-même au moment de la disparition de son propre père.

2. Les ricochets du traumatisme

Un enfant qui vit de façons répétées de telles situations risque de développer divers types de symptômes. Certains sont liés directement aux situations troublantes qu’il vit avec son parent, d’autres aux histoires qu’il se raconte pour essayer de comprendre ce qu’on lui cache.

1. L’insécurité psychique

Les enfants insécurisés ambivalents7ont souvent des parents qui présentent des réactions inconstantes et imprévisibles avec leurs enfants. L’enfant craint le départ de son parent mais, épuisé par les efforts qu’il a fait pour tenter de se passer de lui, il n’est plus disponible pour son retour. Tout se passe comme s’il avait envisagé déjà que ce retour puisse ne pas se faire. Quant aux enfants insécurisés-désorganisés, leurs parents sont souvent des victimes de traumatismes graves non résolus, par exemple des deuils ou des carences éducatives précoces. Ils sont capables d’alterner des comportements extrêmes et inexplicables de telle façon que leurs enfants développent à leur tour des peurs inexpliquées et des inquiétudes paradoxales.

En même temps, parfois, l’enfant peut sentir surgir du fond de lui ce qu’il n’a pas eu le droit de voir, d’entendre et de comprendre lorsque son parent revivait ses traumatismes passés. Cette situation correspond exactement à ce que décrit Antonin Artaud : « On regarde, effaré, l’apparition de l’au-delà ». Par exemple, l’enfant entend la voix des compagnons de guerre des parents tués au combat8.

2. La culpabilité

L’enfant confronté à des manifestations de souffrance ou d’inquiétude chez l’un de ses parents se questionne toujours sur leur origine. Et, parfois, il peut penser qu’il en est lui-même le responsable, comme cette fillette qui, voyant sa mère et sa grand-mère angoissées et muettes pendant la guerre – parce que son oncle avait disparu – pensait que les deux femmes se taisaient parce qu’elles lui en voulaient à elle ! Dans les premières années de la vie, en effet, l’enfant se perçoit volontiers comme le centre des préoccupations des adultes qui l’entourent. Le problème est que celui qui commence à se sentir coupable de la souffrance de son parent risque bien de s’engager toujours plus loin sur ce chemin et finir par se sentir coupable de nombreuses situations dans lesquelles il n’est pour rien.

3. La honte  

Quand un enfant ne parle pas de quelque chose qui lui est arrivé, c’est souvent parce qu’il en a honte. C’est pourquoi, quand ses parents se taisent, il imagine fréquemment que c’est parce que ses parents sont honteux. Certains enfants tenus dans l’ignorance de ce qu’on leur cache se mettent ainsi à imaginer le pire… Et ce « pire » est finalement plus destructeur pour eux que ne l’aurait été la confidence du secret. Ils se persuadent que leurs parents seraient coupables de quelque acte terrible qu’ils voudraient lui cacher. Mais l’enfant qui grandit en ayant l’impression que ses parents auraient commis quelque chose de honteux courre le risque d’installer cette honte à l’intérieur de lui… et de se sentir ensuite honteux sans savoir pourquoi. De tels enfants ne sont pas, comme les précédents, rongés par la culpabilité, mais plutôt par la honte, et celle-ci n’est pas la leur, mais celle qu’ils ont imaginé à leurs parents et intériorisée.

4. L’hyper conformisme

Enfin, certains enfants perdent confiance dans leurs propres capacités, notamment lorsqu’ils sont confrontés à des parents qui nient l’existence d’un secret et leur disent que les choses ne sont pas telles qu’ils les ont vues, entendues ou pressenties. Ces enfants ont l’impression de ne plus pouvoir faire confiance dans leurs capacités à comprendre le monde. Il peut en résulter de nombreux troubles de l’apprentissage. Mais, ayant perdu toute confiance dans ses capacités de comprendre le monde, l’enfant peut aussi décider de devenir soumis et obéissant en toutes circonstances.

5. La création

Une dernière façon pour l’enfant de réagir est de tenter de remettre au dehors ce que son parent, en proie à son passé, a fait naître chez lui. Par exemple, le cinéaste Alfred Hitchcock évoque la façon dont sa mère s’amusait à lui faire peur et accorde beaucoup d’importance à ce qu’il appelle le transfert de culpabilité par l’échange des regards9. Tout se passe, dans ces entretiens, comme si Alfred Hitchcock évoquait une catastrophe vécue par sa mère et jamais nommée, mais entrevue par lui dans son regard. Et Hitchcock est devenu ce cinéaste qui a su nous mettre chacun à la place d’un enfant « scotché » dans son siège, assistant terrifié aux défilements dans un œil immense, celui d’un écran de cinéma, des fantasmes d’un autre.

Le cinéaste Hanecke nous parle, quant à lui, de la collaboration de l’Autriche avec le nazisme d’une façon qui fait une grande place au silence familial. C’est notamment le cas dans le film Benny’s vidéo. Un enfant accomplit un meurtre sans comprendre vraiment pourquoi, mais le comportement de ses parents nous donne l’explication. Ils font soigneusement disparaître le cadavre avec une application et une efficacité qui évoquent la manière dont l’Autriche a tenté de cacher son passé nazi. L’enfant ira les dénoncer à la police. Les parents, resté impunis pour les crimes de leurs propres parents qu’ils ont cachés, sont finalement punis pour avoir voulu cacher de la même façon le crime de leur fils.

C. Le thérapeute confronté au traumatisme familial

1. Créer un territoire de sécurité

La première chose à réaliser, avec de telles familles, est de constituer un territoire de sécurité. Pour cela, il faut éventuellement accepter que la famille déplace quelques objets dans le bureau de consultation : on ne se sent bien « contenu » que par un espace qu’on a la possibilité de transformer. Si cet espace n’est pas construit et garanti, rien ne peut se faire.

2. Se rendre attentif aux incohérences

Il est également important, avec ces familles, de prendre acte du fait que présent et passé sont souvent mélangés. Le thérapeute ne doit pas hésiter à faire référence à des violences passées vécues par la famille. Par exemple, devant une violence à laquelle il assiste, il peut dire : « Vous êtes violent, mais peut-être il y a eu des moments de violence dans votre famille » ; plutôt que s’en tenir à dire : « Vous êtes violent ».

De la même façon, face à un parent qui ment sans cesse, le thérapeute peut dire : « Il a dû y avoir beaucoup de choses cachées dans votre famille ».

Mais le plus important est de pointer les manifestations d’incohérence, notamment de la part des parents. Les petites manifestations d’incohérence pendant la thérapie sont souvent le signe d’incohérences beaucoup plus grandes dans la vie familiale. Le meilleur guide dans ce domaine est évidemment le sentiment d’étrangeté ou de bizarrerie éprouvé par le thérapeute. Il est essentiel, avec de telles familles, de toujours indiquer explicitement qu’on ne comprend pas lorsque tel est le cas. Et c’est d’autant plus important lorsque l’un des enfants présente des signes de culpabilité grave, de honte ou d’hyper conformisme, qui peuvent être autant d’aménagements pour faire face aux comportements incompréhensibles d’un parent.  

3. Être le thérapon

Dans la Grèce ancienne, on appelait « thérapon » une personne qui avait deux qualités importantes : d’une part, elle était le témoin du héros au combat, comme Patrocle pour Achille dans l’Iliade ; et d’autre part, elle rendait les honneurs funéraires et aidait à enterrer les morts. Pour être ce témoin attendu, il ne faut pas hésiter à tenir parfois des propos empathiques du genre « C’est terrible ce que vous avez vécu », (pour le parent traumatisé) ou : « Hélas, c’est pas facile de s’y retrouver avec un père qui est parfois un peu perdu avec sa propre histoire » (à destination de son enfant). Quant au fait de devoir « Enterrer les morts », il nécessite d’abord de savoir nommer le passé.

Mais de telles rencontres supposent que le thérapeute soit capable d’entrer en résonance avec la victime et ses descendants. Et pour y parvenir, il doit disposer de zones de résonance qui lui permettent de rencontrer à l’intérieur de lui des blessures semblables à celles de son interlocuteur. Cela ne peut se faire que s’il est disponible à sa propre enfance en lui-même, et notamment à ses propres traumatismes passés, et aux traces laissées en lui par les traumatismes des générations précédentes. Ce sont les coïncidences et les interférences entre les uns et les autres qui créent les conditions d’une nouvelle intersubjectivité. Il en résulte pour chacun la possibilité de repenser son histoire individuelle et familiale à la fois comme cause et conséquence de l’histoire de tous.

En conclusion,

Nous voyons comment la mémoire des catastrophes du passé participe à la construction de la vie psychique des nouvelles générations, et notamment à la mise en place de leurs capacités de symbolisation. C’est pourquoi elle est une clé permettant à nos enfants de mieux surmonter les drames du futur. Et c’est là que le thérapeute familial a un rôle citoyen à jouer. En effet, si la chape de plomb qui pesait sur les secrets de famille commence à être levée, le silence est encore souvent la règle autour des catastrophes qui ont frappé un pays, une ville ou une région. Beaucoup préfèrent se taire pour ne pas perturber les survivants, voire pour ne pas « traumatiser » les nouvelles générations. Pourtant, c’est le contraire qui est vrai. Chaque désastre a en effet une Histoire que chaque société se doit de recueillir : c’est la reconstitution du passé au plus près de la réalité. Mais il a aussi de multiples mémoires : ce sont les expériences vécues, et parfois imaginées, des témoins et protagonistes du drame. Ces mémoires sont dans un échange permanent avec l’Histoire. Les mémoires nourrissent l’Histoire tandis que l’Histoire relance et stimule les mémoires. Mais le rôle des mémoires individuelles ne se réduit pas à leur rapport à l’Histoire. Les événements vécus par un individu ne prennent en effet leur signification qu’en référence à d’autres qu’il a lui-même vécus, et aussi en référence aux mêmes événements vécus par d’autres.

C’est pourquoi la mémoire n’est pas immobile, mais vivante. A chaque fois qu’elle est convoquée, elle s’enrichit de nouvelles précisions dont on ne sait pas, d’abord, leur part de réalité et d’invention. Cette caractéristique est nécessaire à la lente assimilation du passé. Elle a pour conséquence que la mémoire n’est pas que devoir, mais aussi invention et fantaisie, et que son rôle principal est moins de commémoration des morts que de liens entre les vivants.


Bibliographie

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Tisseron S. (2005). Vérités et mensonges de nos émotions, Paris, Albin Michel.

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* Psychiatre et psychanalyste. Auteur notamment de Secrets de famille, mode d’emploi (Ed. Ramsay,1996, Réed. Marabout) et L’Intimité surexposée (Ed. Ramsay,2001, Réed. Hachette).

  1. J’ai introduit cette expression en 1996 dans mon ouvrage « Secrets de famille, mode d’emploi » (Ramsay, Réedit. Marabout, 1997. J’avais été précédé par deux psychanalystes français Nicolas Abraham et Maria Torok, qui ont tenté de penser ces phénomènes dès le début des années 1970. Mais leurs travaux avaient été très mal reçus par leurs collègues de la Société Psychanalytique de Paris (Abraham N. et Torok M., L’écorce et le noyau, Aubier Flammarion, 1978).
  2. La « roue d’engrenage » entre le biologique/individuel et le social/collectif, sur laquelle Marcel Mauss s’interrogeait, est en fait constituée par ces trois roues imbriquées que sont les trois formes complémentaires de la symbolisation.
  3. « Le facteur sonne toujours deux fois », film de Tay Garnett (02 mai 1946, USA, 12 novembre 1947, France).
  4. Nicolas Abraham et Maria Torok, L’écorce et le noyau, Paris, Flammarion, 1978.
  5. Pour un exposé complet de ce cas, on peut consulter mon ouvrage Vérités et mensonges de nos émotions, Paris, Albin Michel, 2005.
  6. Il s’agit d’un conte dans lequel une petite chèvre qui veut découvrir le monde ronge sa corde, monte dans la montagne, s’émerveille devant la beauté du monde, puis se fait manger par le loup.
  7. Mary Ainsworth, une élève de Bowlby, a imaginé une situation expérimentale appliquée à des enfants de douze à dix-huit mois, qu’elle a désignée sous le nom de « Situation étrange ». Son dispositif consiste à observer et noter les réactions d’un enfant au cours de séparations et de retrouvailles entre sa mère et lui, ainsi qu’au moment de l’introduction entre eux d’un inconnu. Elle met en évidence quatre modes d’attachement en fonction de quatre styles de réponse, bien que certains auteurs soulignent que tous les enfants ne peuvent pas être rattachés à ces catégories : l’attachement sécure, l’attachement insécurisé-détaché, l’attachement insécurisé ambivalent, et l’attachement insécurisé-désorganisé.
  8. Dans ses divers films sur les conséquences de la guerre civile au Cambodge, le cinéaste Rithy Panh montre que des enfants peuvent présenter des hallucinations en relation avec les traumatismes non élaborés de leurs parents.
  9. Entretiens avec François Truffaut.

Revista Internacional de Psicoanálisis de Familia y Pareja

AIPPF

ISSN 2105-1038