REVISTA N° 04 | AÑO 2008 / 2

La violence de la formation


Idioma: Frances
SECCIONES: OUT OF FOCUS


OUT OF FOCUS

La violence de la formation

Jean Maurice Blassel *

Les problématiques de la formation et celle de la famille se rencontrent sur de nombreux points. Elles ont notamment en commun de confronter le sujet à l’inévitable violence qu’inflige le processus psychique de différenciation. Nous aborderons ces aspects dans la continuité des travaux de D. Anzieu, A. Ferro, P.C. Racamier, et J.Robion

Généralement, une formation comprend l’enseignement d’un savoir et l’apprentissage d’un savoir faire. Mais, Anzieu nous met en garde contre l’utopie pédagogique. Il rappelle que savoir et savoir faire, aussi bien transmis soient-il, sont toujours appréhendés à travers le filtre de la subjectivité du sujet. La transmission de savoir et de savoir faire ne met pas l’inconscient hors circuit.

Aussi, Anzieu écrit-il  : « la psychanalyse ne s’apprend pas dans les livres, dans les discussions de sociétés savantes, ni même dans une confrontation personnelle avec un aîné plus expérimenté. Un tel apprentissage, (…) indispensable à titre de complément, agit sur un plan intellectuel ; il permet de parler de la psychanalyse (..) non d’en faire … La psychanalyse requiert une formation, c’est-à-dire que le savoir-faire y est subordonné à un savoir être, à une manière d’entendre son propre inconscient et d’écouter celui des autres sans s’impliquer dans la réponse qu’on y donne ».

Anzieu distingue la formation intellectuelle du psychanalyste et la formation psychanalytique du psychanalyste. La formation intellectuelle est un complément indispensable, elle comprend l’enseignement d’un savoir et l’apprentissage d’un savoir faire. La formation psychanalytique est avant tout une formation au savoir être à l’écoute des manifestations de son inconscient.

La formation psychanalytique implique d’avoir accepté, pour soi, le statut de patient, et repose fondamentalement sur l’analyse de ses propres conflictualités psychiques. Mais, sauf à idéaliser la cure type, il faut bien reconnaître que le divan ne dispose pas du monopole des manifestations de l’inconscient. En situation de couple ou de famille, s’expriment d’autres productions et processus inconscients, dont seul le dispositif conjugal ou familial permet l’émergence.

Entreprendre des cures analytiques de couple ou de famille suppose alors de savoir être à l’écoute de ses propres productions et processus inconscients, non pas sur, puis derrière un divan, mais en couple ou en famille.  En toute logique, l’exercice d’une psychanalyse de couple ou de famille implique une formation psychanalytique groupale, c’est-àdire d’une formation à l’écoute de ses processus et productions inconscients en situation groupale.

Pour Anzieu, la formation psychanalytique permet d’être à l’écoute de son inconscient et donc d’entendre celui des autres. La formation intellectuelle vient compléter la formation psychanalytique, mais sans jamais pouvoir se substituer à elle, sauf évidemment à dénier l’inconscient et perpétuer l’utopie pédagogique. Mais nous pouvons encore approfondir la réflexion sur cette formation psychanalytique. Toujours sur les traces d’Anzieu, nous introduisons alors la prise en compte des manifestations de l’inconscient dans le désir de former et de se former.

Offre et demande de formation

Un sujet formule une demande de formation quand il éprouve une carence professionnelle, et que, poussé par un désir, il attribue à un organisme la capacité de résorber cette carence. De son côté, l’organisme de formation revendique la compétence professionnelle attendue, et, poussé par un désir, s’offre pour résorber la carence des postulants.

Toute démarche de formation implique une offre et une demande  de perfectionnement. Mais l’écoute des fantasmatiques de formation révèle que le perfectionnement n’est pas uniquement de nature professionnelle. Nous découvrons qu’à travers le projet d’acquérir une autre ou une meilleure compétence, une autre ou une meilleure identité professionnelle, une autre ou une meilleure appartenance, se cache en fait le désir de perfectionner son engendrement, sa filiation, sa place dans la famille. Le projet de formation convoque prioritairement une fantasmatique d’engendrement, de filiation et d’appartenance.

On ne choisit pas sa famille, on ne choisit pas ses parents ni ses frères et sœur, mais on choisit son organisme de formation, voire ses formateurs. Comment s’effectue ce choix ? Fréquemment, à partir des congrès et colloques. Ces prestations publiques sont des instances où les postulants vont regarder, écouter, comparer, choisir leurs formateurs et leur organisme de formation.

D’un analyste, on attend généralement des qualités d’écoute, de contenance, d’abstinence, de pertinence. D’un analyste formateur, on attend qu’il soit brillant, agréable, et membre d’une institution prestigieuse ayant accueilli d’illustres ancêtres. Habituellement, le candidat choisit l’organisme de formation dans une fantasmatique d’engendrement et de filiation idéalisés. Et les congrès sont l’occasion d’appréhender l’idéalité de l’institution. Le postulant inscrit sa quête narcissique dans le lit du narcissisme de l’institution ou du formateur. Le narcissisme institutionnel sert ainsi de paravent à la subjectivation des enjeux narcissiques individuels. Des pactes dénégatifs institutionnels peuvent alors se constituer et s’imposer, verrouillant la créativité.

L’expérience montre que, dans cette fantasmatique d’engendrement et de filiation idéalisés, l’investissement d’une formation débute fréquemment dans une relation de séduction narcissique. La séduction narcissique entre candidat, organisme de formation ou formateur pourrait se résumer ainsi : « Puisque nous sommes les meilleurs, ensemble, nous atteindrons le perfectionnement idéal ».

L’envie

Sur cette toile de fond de séduction narcissique, la fonction du  formateur le place en situation asymétrique. Sa présence, sa fonction témoignent d’une asymétrie entre le statut de formé et celui de formateur. En formation, comme dans la famille, l’asymétrie violente profondément le narcissisme. La séduction narcissique vise l’unisson omnipotent, la fonction asymétrique dément cet unisson. Dans la famille, comme dans la formation, lorsque les enjeux narcissiques sont élaborables, l’asymétrie stimule les processus de différenciation et d’identification.        Mais lorsque      les    enjeux narcissiques sont inélaborables, l’asymétrie génère des processus envieux.

Pour mémoire, selon M. Klein (1957), l’envie se réfère au narcissisme omnipotent et  concerne  l’attaque du « bon objet ». Le sujet envieux attaque le bon objet, afin de détériorer la qualité dont il ne peut accepter de se reconnaître manquant et dépendant. L’envie transforme ainsi la créativité en persécution. Dans la famille, comme dans la formation, l’asymétrie violente le narcissisme, l’envie organise la violence interpersonnelle et l’attaque de la créativité collective.

Une formation est fréquemment investie sur le mode de la séduction narcissique, disions-nous. Mais cette séduction narcissique est démentie lorsque le formateur assume son statut asymétrique. La formation ou lui-même se trouve alors régulièrement l’objet d’attaques envieuses.

Quelques exemples fréquents : Dans un groupe de formation, le formateur répond positivement aux demandes  de savoir et savoir faire au sujet de la perspective groupale. Mais curieusement, les formés ignorent ses apports, pour s’affronter au sujet du diagnostique psychopathologique d’un membre de la famille. La compétence attendue du formateur active l’envie dans le groupe. Blessés de se sentir dépendants d’un savoir qui leur manque, les formés développent un processus envieux. Ils ignorent les apports du formateur et déplacent l’agressivité sur le groupe. Ils s’affrontent pour affirmer leur autorité dans leur discipline respective, à savoir la psychiatrie, la psychologie, ou la psychanalyse de divan. À partir d’une asymétrie inacceptable narcissiquement, les formés évacuent un « bon objet ». Ils excluent le savoir du formateur qu’ils attendent, disqualifient la psychanalyse familiale qu’ils investissent, et détériorent la créativité du groupe qu’ils recherchent.

Dans d’autres groupes, nous rencontrons l’envie dans l’exposition systématique de situations inextricables, impossibles à comprendre, ou ne relevant pas d’un cadre psychanalytique familial. Nous la rencontrons encore dans les situations très fréquentes où les formés n’ont jamais le temps de trouver ou travailler les textes demandés. L’envie se manifeste également dans la prégnance d’un discours extrêmement associatif, dont la finalité est d’égarer la réflexion du groupe ou du formateur. Dans certain groupe, il devient impossible de garder le fil conducteur de sa pensée.

L’envie organise les disqualifications de  savoir ou de compétence au sein d’un groupe de formation, ou entre formés et formateur. Nous la voyons encore à l’œuvre dans la croyance selon laquelle le seul fait de participer à un groupe de formation suffit pour être formé. Investie sur un mode omnipotent, la participation à un groupe dispenserait le sujet d’un travail intellectuel ou psychanalytique personnel.

Face à l’envie des formés, la défense du formateur est fréquemment de l’ignorer, d’esquiver les attaques, et parfois, de participer aux attaques envieuses en déplaçant la disqualification sur certains collègues ou certaines institutions. Mais la défense spécifique contre l’envie est l’idéalisation. Le formateur idéalise la qualité qu’il détient, il idéalise ses propres formateurs, son institution d’appartenance, et tente de faire partager cette idéalisation à ses formés. Pour se défendre des attaques envieuses, le formateur cherche à maintenir la séduction narcissique.

Nous avions envisagé une séduction narcissique inaugurale entre formés et organisme de formation ou formateur. Il serait donc réducteur de concevoir l’envie uniquement du côté des formés. Lorsqu’un pacte dénégatif institutionnel occulte l’élaboration du narcissisme, le formateur risque d’investir son asymétrie sur un mode omnipotent. Il risque de développer des processus envieux à l’égard de la pertinence et de la créativité de ses formés.

La persécution envieuse du formateur s’exprime généralement selon l’une des trois modalités suivantes : Le formateur n’a rien à apprendre de ses formés, il est celui qui sait ; le formateur ne reconnaît de créativité qu’à ceux qu’il investit comme son double ; le formateur ne reconnaît de créativité qu’à ceux qui le séduisent ou l’idolâtrent. Nous retrouvons là la perversion narcissique travaillée par Racamier et ses successeurs. La persécution envieuse peut également se déplacer entre collègues de la même institution ou entre institutions. Cet aspect mériterait à lui seul un long développement.

Comment favoriser l’élaboration du narcissisme en formation ?

Nous savons que le narcissisme est au coeur des violences de couple ou de famille, aussi une formation psychanalytique devrait-elle permettre aux formés d’approfondir l’élaboration de leur narcissisme. Mais les investissements narcissiques sont difficiles à travailler en formation, ils deviennent même impossibles à aborder lorsqu’ils sont l’objet d’un pacte dénégatif institutionnel. Comment pouvons-nous, en formation, favoriser l’élaboration du narcissisme ? Je ne prendrai qu’un seul domaine de formation : la supervision individuelle, demandée par un institut dans le cadre de son cursus de formation. Sous le terme générique de supervision, j’entends le dispositif, où un clinicien parle de sa clinique à un autre clinicien plus expérimenté. Se rencontre ainsi, autour de la clinique, un enjeu d’offres et de demandes mutuelles dans lequel le narcissisme est particulièrement actif. Comment s’organise ce rapport d’offre et de demande de supervision.

La supervision peut être utilisée pour mettre en lien clinique et théorie. Le supervisé apporte un matériel clinique, le formateur-superviseur l’explique selon son modèle théorique et suggère, plus ou moins, quelques directives cliniques. Dans cette perspective, la supervision prend la forme d’une relation enseignant – élève, qui dénie la nature utopique de la transmission pédagogique, et convoque tout particulièrement le narcissisme de chacun, occultant les éventuels processus envieux.

Au niveau supérieur, la supervision est appréhendée comme « contrôle » institutionnalisé. Le formé-supervisé soumet sa clinique au contrôle d’un représentant d’une « orthodoxie » théorico-clinique institutionnelle. Le supervisé apprend ainsi à se conformer au référentiel théorico-clinique institutionnel. Il apprend également à se conformer aux valeurs, hiérarchies, codes règles qu’il devra respecter pour appartenir à cette institution. Le formé inscrit ainsi sa quête narcissique dans celle de l’institution, il met ses aspirations narcissiques en conformité avec celle de l’institution. Ces modalités de supervision excitent grandement les enjeux narcissiques et la problématique envieuse. Sans élaboration, cette problématique risque de se déplacer largement sur les collègues et autres institutions.

Un autre type de supervision consiste à analyser le processus transfero-contretransferentiel de la séance. Le supervisé apporte un matériel clinique, le formateur-superviseur met à jour le transfert des patients ainsi que le contre-transfert du clinicien. Le superviseur considère que le choix du cas supervisé relève d’une difficulté contretransférentielle qui atteste d’un point aveugle chez le clinicien. Ce type de supervision s’inscrit dans une perspective plus psychanalytique, mais il n’est pas sans poser question. En effet, cette supervision vise le repérage et l’élaboration de difficultés dans le processus transférocontretransférentiel en séance. Mais elle laisse dans l’ombre l’investissement de la formation, alors que, justement, cette supervision se déroule dans le cadre d’un cursus de formation.  Le formateur- superviseur écoute un récit comme s’il ne lui était en rien destiné.

Avec Antonino Ferro, nous pouvons changer de perspective. Nous considérons alors que le choix du cas apporté en supervision ne relève pas uniquement d’une obscurité contre-transférentielle en séance. Nous pensons que le choix du cas témoigne des désirs inconscients à l’œuvre dans le désir de formation. Nous pensons que la présentation du cas illustre ce qui, inconsciemment, anime le supervisé dans le rapport asymétrique au superviseur. L’obscurité contre-transférentielle en séance est alors appréhendée à partir d’un point aveugle dans l’investissement de la formation et du superviseur. Autrement dit, c’est à partir d’une fantasmatique de la formation, générant un transfert sur le superviseur, que s’élabore le récit de la dynamique transférocontretransférentielle en séance. À l’expérience, cette conception de la supervision favorise l’élaboration des investissements narcissiques et de la problématique envieuse.

Conclusion

La psychanalyse de couple et de famille nécessite une formation qui, comme toutes formations de psychanalystes, différencie la formation intellectuelle et la formation psychanalytique. La formation psychanalytique vise l’analyse des manifestations inconscientes du clinicien en couple ou en famille, en lien avec l’analyse de l’investissement inconscient de la formation. Cette formation psychanalytique est complétée par une formation intellectuelle qui vise l’enseignement d’un savoir et l’apprentissage d’un savoir faire.

La formation, comme la famille, est traversée par les fantasmatiques d’engendrement et de filiation idéalisés. Mais en formation, comme en famille, l’asymétrie violente le narcissisme. L’ampleur de la violence sera fonction des avatars du narcissisme. Aussi, une formation psychanalytique, à la psychanalyse de couple et de famille, se doit-elle de favoriser tout particulièrement l’élaboration des investissements narcissiques : Élaboration du narcissisme à l’œuvre dans le désir de soigner le couple ou la famille ; dans le désir d’appropriation ou d’éviction du savoir et du savoir faire ; sans oublier l’élaboration de l’investissement narcissique de la psychanalyse de divan ou de la psychanalyse de couple et de famille.

Comment évaluer la formation d’un candidat ? L’acquisition de savoir et de savoir faire ne peut pas être un critère suffisant. Le passage de l’idéalisation à la désidéalisation pourrait être un autre critère. Mais, à l’expérience, ce peut être un leurre. Une désidéalisation peut suivre une idéalisation sans qu’aucune élaboration psychique n’ait eu lieu. Toute leur carrière, certains poursuivent le même processus narcissique à travers une succession de formateurs ou institutions qu’ils idéalisent puis désidéalisent. Sans élaboration psychique, la désidéalisation peut être tout autant narcissique que l’idéalisation.

Une formation psychanalytique permet au clinicien d’entendre, durablement, les manifestations de son inconscient dans la dialectique singulière qu’il établit entre  l’investissement de son histoire, de ses patients, de son savoir et savoir faire et de sa formation psychanalytique. Aussi pourrions-nous tout simplement penser  d’une formation psychanalytique a eu lieu lorsque le clinicien peut modifier son écoute et ses interventions grâce à l’analyse des représentations de lui-même qui organisent son écoute et ses interventions. Ce cheminement ne s’effectue pas sans souffrance ni remaniement narcissique et nous pourrions penser que c’est à l’ombre du narcissisme que se mesure le travail  accompli.

Mais envisager ainsi une formation psychanalytique à la psychanalyse de couple et de famille signifie que cette formation est avant tout un processus psychique dont les bénéfices sont tout autant imprévisibles que ceux d’une analyse. Malgré les diplômes ou le statut d’un candidat, on ne peut prédire si telle personne bénéficiera d’une expérience formative psychanalytique ou si elle en retirera les effets d’un enseignement, ou d’un apprentissage.


Bibliographie

ANZIEU D. (1975). La fantasmatique de la formation psychanalytique, in Fantasme et formation, Paris, Dunod

DONNET J.L. (2002). Formation du psychanalyste, in Dictionnaire international de la psychanalyse, Paris, Calmann-Lévy

KAËS R. (1975). Quatre études sur la fantasmatique de la formation et le désir de former, in Fantasme et formation, Paris, Dunod

EIGUER A. (1987). La parenté fantasmatique, Paris, Dunod

FERRO A. (2000). La psychanalyse comme œuvre ouverte, Paris Érès

RACAMIER P.C. (1992). Le génie des origines, Payot, Paris

ROBION J. (2008). L’autre réponse, Nantes, Cassioppée

ROBION J. (2002). Métapsychologie de la différenciation, Nantes, Cassiopée


* Jean Maurice BLASSEL,  Saint-Nazaire- France

Psychanalyste, psychothérapeute psychanalytique de couple et de famille

Président de l’Institut de Psychanalyse de Co

Revista Internacional de Psicoanálisis de Familia y Pareja

AIPPF

ISSN 2105-1038