REVISTA N° 33 | AÑO 2025 / 2
NOTAS DE LECTURA
Alberto Eiguer, Un divan pour la famille
Paris, Éditions du Centurion, 1983
Note de lecture par Pascal Nguyen*
Ce livre d’Alberto Eiguer date du temps des pionniers (1983). C’est un ouvrage riche, dense et dont la rigueur théorique est toujours ancrée dans la clinique. Les différents concepts qui y sont définis restent pertinents pour penser les processus qui vont se déployer au sein d’une thérapie familiale. C’est un travail qui reste tout à fait actuel.
Au moment où de plus en plus d’étudiants en psychologie sont séduits par l’approche intégrative, avec un risque d’une technicisation de la psychothérapie, l’étude de textes fondamentaux paraît essentielle pour rappeler que, sans cadre interne, quel qu’il soit (la psychanalyse n’en a pas le monopole), la technique devient un saupoudrage d’actions qui fait disparaître le sens.
A. Eiguer commence l’ouvrage par l’idée, plutôt originale pour l’époque, que la famille est composée de membres qui ont, en groupe, des modalités de fonctionnement psychique inconscient différentes de celles qui caractérisent leur fonctionnement individuel.
Je vais suivre pas à pas le premier chapitre, intitulé “Naissance et organisation fantasmatique de la famille”, qui permet à l’auteur de contribuer à poser les fondations de la thérapie familiale psychanalytique.
Qu’est-ce qui fait qu’une famille fait groupe? Comment une telle cohésion de la famille est-elle possible?
Différents facteurs entrent en jeu: une référence commune à des objets ancestraux, une collusion fantasmatique pour lutter contre des angoisses (incertitude, perte, pénétration, castration), l’existence d’instances groupales du psychisme, une potentialité transitionnelle (circulation entre monde intérieur et monde extérieur), un jeu entre les groupes internes inconscients de chaque sujet et son environnement, un héritage phylogénétique.
Comment se déroulent la naissance et la vie de la groupalité?
Comme pour les autres groupes, la famille, mise en situation thérapeutique, se construit grâce au premier organisateur (Anzieu, 1975) qu’est l’illusion groupale: un moment d’isomorphisme et d’exaltation émotionnelle. Caractérisé par l’indifférenciation, cet organisateur doit s’entendre, d’un point de vue régressif, comme la manifestation d’une première relation à l’objet d’amour maternel, où le sujet se confond avec l’objet, et d’un point de vue progressif, comme l’intégration psychique de chaque participant au collectif.
D’autres organisateurs inconscients vont permettre le développement de la rêverie, de l’autonomisation et de la pensée: l’imago parentale, les fantasmes originaires, l’Œdipe, le corps propre. Chaque progression vers l’organisateur suivant constitue également une consolidation des liens réciproques entre chaque membre du groupe.
Dans ce texte, la notion d’organisateur inconscient, qui détermine les échanges, l’activité représentationnelle et les affects est appliquée à l’étude de la cohésion inconsciente de la famille dans son milieu naturel.
Un organisateur du groupe familial se définit comme une formation collective à laquelle contribuent les psychismes individuels et qui concentre un jeu de représentations psychiques spécifiques au familial et un commun dénominateur d’émotions.
La famille deviendra aussi, du fait de l’organisateur, un groupe interne.
D’un point de vue économique, la fonction des organisateurs est de réactiver d’anciens investissements et la redistribution des charges pulsionnelles, en même temps que, d’un point de vue topique, elle fait apparaître des instances collectives telles que l’objet-groupe famille.
Il existe trois types d’organisateurs de la vie inconsciente familiale: le premier est le choix d’objet conjugal, à partir de l’œdipe de chaque partenaire, les objets intériorisés parentaux constituant le noyau de l’inconscient familial; le second est le soi familial, constitué de l’habitat intérieur, du sentiment d’appartenance et de l’idéal du moi familial; enfin, le troisième est l’interfantasmatisation, soutenue par les fantasmes originaires partagés, notamment le fantasme inconscient de scène primitive.
Nous allons maintenant présenter plus précisément ces trois organisateurs.
Le premier organisateur, le choix d’objet conjugal, peut se décliner en trois types: œdipien, anaclitique ou narcissique.
Dans le choix d’objet œdipien, à la différence des groupes informels, le premier organisateur du groupe familial est l’œdipe. Toute société prescrit des lois interdisant l’inceste pour développer les échanges économiques et culturels et apaiser les hostilités. Sur le plan individuel, l’issue du complexe d’Œdipe résulte de deux aspects: le choix d’objet sexuel exogamique et le Surmoi, qui est l’instance portant l’interdit par l’angoisse de castration et l’identification.
La prescription est alors paradoxale: “Tu choisiras un homme (comme ton père) ou une femme (comme ta mère) ET tu ne feras pas comme eux”. L’enfant doit sortir de ce paradoxe en réussissant à distinguer entre, par exemple, LA femme et CETTE femme qui est sa mère.
Le choix du partenaire ne se fait donc pas au hasard, il constitue même une sorte de formation de compromis inconsciente comme le symptôme ou le lapsus.
Le couple apparaît donc comme un réseau d’attentes croisées constituant son organisation inconsciente. Toute rencontre conjugale est donc à la fois nouvelle et retrouvaille de l’amour infantile. Le croisement entre ces deux objets inconscients ainsi que le “cumul” des deux objets forment un monde objectal partagé.
Mais l’objet externe ne coïncide pas complètement avec l’objet interne ni avec une réalité “inconnue”. Cet écart entre fantasme et réalité doit créer un espace intermédiaire entre les partenaires, véritable espace de jeu et de créativité.
Ainsi, le lien conjugal est constitué de la représentation des objets inconscients et de la représentation du lien entre ces objets. Par exemple, un jeune homme rencontre une jeune fille et “retrouve” sa mère. Il adopte alors des comportements et une attitude qu’avait son père à l’égard de sa mère. Il y a donc trois types de représentations: celle du père, celle de la mère et celle de leur lien, et ce, pour chacun des conjoints.
À partir de ce monde intérieur groupal, et grâce à cet organisateur œdipien (choix d’objet dissymétrique), vont prendre place les lois du désir et de l’interdit, de la différence sexuelle, du respect de l’autre contre la “fusion totale” à laquelle aspire tout groupe.
Le choix d’objet sexuel de chaque conjoint peut recouvrir des éléments relevant de l’œdipe de chacun de ses parents (image d’un des grands-parents). Le couple pourrait évoluer d’un fonctionnement narcissique à un fonctionnement par étayage et enfin à un fonctionnement œdipien.
Freud a repéré deux autres types de choix d’objet:
– Dans le choix d’objet anaclitique (choix d’objet asymétrique), l’homme ou la femme vont choisir un partenaire sur lequel ils vont pouvoir s’étayer (père ou mère de l’enfance). C’est un étayage sur la pulsion d’autoconservation. Il s’agit d’une identification partielle et narcissique à l’attitude infantile du sujet lui-même.
Par exemple, l’un des partenaires a vécu une perte important et l’autre conjoint(e) va l’aider dans un mouvement ambivalent. En effet, l’aidant peut aussi être fasciné par l’objet qui envahit son partenaire (thanatophilie). L’état amoureux se nourrit de la détresse liée à la perte et est censé s’y substituer; d’où, parfois, le renforcement de l’excitation dans les situations de deuil. Quelquefois, cet attrait pour les défaillances de l’autre s’inscrit dans une volonté perverse de dominer l’autre.
Un autre cas de figure du choix d’objet anaclitique concerne les situations où les deux partenaires sont restés chacun fixés à un personnage jadis idéalisé. Un de ces objets internes idéalisés, qui se ressemblent et qui sont constitutifs de l’objet-couple, devient dominant. L’investissement massif de ce personnage interne au monde du couple est une lutte contre la détresse par un sentiment d’abandon des conjoints. Cette dynamique peut se retrouver dans des unions qui sont en fait des recherches de prestige et de promotion sociale.
Dans le choix d’objet narcissique (choix d’objet symétrique), on cherche un objet qui ressemble à ce que l’on est soi-même, à ce que l’on a été soi-même ou à la personne qui a été une partie du soi-propre. C’est un choix régressif par rapport à l’œdipe.
Le choix du partenaire dans ce type de relation de couple, susceptible de faire émerger la psychose chez un des enfants, s’établit comme une relation d’objet en miroir narcissique. Ce jeu spéculatif narcissique trouve son origine dans un lien de pouvoir (orgueil, toute-puissance et ambition démesurée). L’un cherche un partenaire à qui se mesurer en force et en manipulation (objets partiels) et l’autre tente d’occulter sa propre recherche de puissance tout en essayant de définir continuellement sa place et ses attentes déçues vis-à-vis de l’autre. Il y a une lutte sadomasochiste afin de nier la valeur personnelle de chacun et, ce faisant, une attirance pour la façon dont l’autre s’aime.
Concernant d’autres variations autour de ce choix d’objet narcissique, les objets externes viennent se substituer au vide objectal inconscient, à la défaillance narcissique toujours menaçante.
Dans ces cas de figure, l’axe conflictuel dans le couple est lié au décalage entre l’attente de l’un concernant son objet interne projeté sur l’autre (et réciproquement) et la réalité de cet autre. Le comportement de chacun tend à faire réagir l’autre afin qu’il réponde à l’attente de son objet interne (et réciproquement), c’est-à-dire qu’il devienne conforme à son objet interne parental inconscient. Ce conflit entre les deux partenaires, chacun incarnant le support exclusif de l’objet fantasmé de l’autre, relève ainsi d’une interaction avec des figures du passé.
Ainsi le choix d’objet sexuel mobilise les inconscients individuels et donne naissance à l’inconscient du couple puis à celui de la famille. En effet, à la naissance d’un enfant, les objets du monde intérieur de la famille sont projetés sur lui. Les aspects non résolus du lien entre les parents sont notamment projetés sur l’enfant et deviennent constitutifs de son monde interne objectal et fantasmatique.
Avec le deuxième organisateur, le soi familial, la famille structure son narcissisme normal.
Cette instance organisatrice se constitue de façon permanente, en zone neutre du psychisme groupal. Il est muet et ne se manifeste qu’en cas de danger (Bleger, 1967).
Le soi familial se définit comme l’investissement perceptuel par chaque membre de la famille qui lui permet de la reconnaître comme sienne dans une continuité temporo-spatiale. Il structure par le clivage la différence entre le dedans et le dehors.
Ses trois composantes sont: le sentiment d’appartenance, l’habitat intérieur et l’idéal du moi collectif.
Le sentiment d’appartenance de chacun s’éprouve à l’égard de l’ensemble du groupe et vis-à-vis de chacun de ses membres. C’est une sensation de proximité particulière, le sentiment d’être considéré et traité d’une manière différente des groupes extérieurs à la famille. Ce sentiment d’appartenance s’appuie sur une généalogie et un passé communs, une certaine forme de communication verbale et non verbale partagée (des mots, des tournures de phrases, des odeurs, etc.).
C’est une forme de métaconnaissance sur les interactions (“Je sais que l’autre me perçoit comme un membre de sa famille”).
Chacun des membres de la famille se situe dans des coordonnées de filiation, de genres et même fantasmatiques.
Dans le cas de familles psychotiques, apparaît un sentiment d’inquiétante d’étrangeté, qui est une figure d’un retour du refoulé des fantasmes de morcellement. L’investissement synchronique de l’appartenance et l’identité groupale priment sur la filiation. C’est un chaînon sans chaînes. Le fantasme organisateur de leur origine est l’autoengendrement.
Le sentiment d’appartenance s’étaye sur la mythologie de la famille avec ses imageries et ses récits allégoriques concernant son histoire, ses mythes. En échange de l’investissement sans faille dont il est l’objet, il englobe le soi individuel et l’identité de chaque membre. Il apporte à chacun une sécurité narcissique.
L’habitat intérieur apparaît comme une peau réelle et fantasmatique de la famille (Berenstein, 1976), justement parce que la famille n’a jamais de corps. La groupalité familiale est donc toujours hantée par le démembrement. Le foyer peut se substituer à ce corps « fragmenté ».
Son aménagement, son investissement, la distribution et l’attribution des pièces, reflètent les organisations synchronique et diachronique de l’appareil psychique familial. S’y retrouvent les traces du passé. Les déménagements créent des discontinuités de l’habitat intérieur.
Ainsi le sentiment d’appartenance renvoie à l’identité familiale, tandis que l’habitat intérieur renvoie à l’image corporelle du “corps familial”. Ils restent présents toute la vie.
L’appartenance et l’habitat ont comme fond commun le passé. L’idéal du moi est avenir.
L’idéal du moi familial se définit selon deux axes: fonction parentale désérotisée répressive (idéal du moi accolé au surmoi) ou désir de perfection des parents (image idéalisée des parents à atteindre). Cette perfection imaginaire attire le sujet vers un idéal de soi-même. Cela suppose une aptitude à espérer, mais aussi une propension à se désoler de ne jamais l’atteindre.
Dans la famille, l’idéal du moi familial, qui se distingue de l’idéal du moi de chacun, se définit comme une représentation de perfectibilité du groupe par rapport à son propre destin. Ces idéaux à atteindre apparaissent parfois comme des missions concernant par exemple le professionnel, les études et l’éducation des enfants.
Certains dysfonctionnements peuvent résulter de trois sources. Il peut y avoir une confusion de l’idéal du moi familial avec le moi-idéal narcissique. Le sentiment de plein narcissique lutte contre la temporalité et le changement. C’est un terreau pour la psychose. Il peut également y avoir une confusion de l’idéal du moi familial avec le surmoi familial. Tout progrès est une exigence pour éviter un châtiment fantasmatique. Enfin, il peut y avoir une confusion de l’idéal du moi avec l’idéalisation. Il s’agit, dans ce cas, de rétablir la très haute valeur de la famille suite à des empêchements extérieurs qui ont abîmé l’image d’une famille ancestrale idéalisée.
L’idéal du moi familial est un organisateur fondamental pour les liens et la stabilité du groupe. Il régule les poussées pulsionnelles en constituant un projet familial et en mobilisant les compétences familiales.
Le troisième organisateur est l’interfantasmatisation. Comme pour tous les groupes, la famille est un lieu de rencontre des fantasmes individuels de chacun, proches par leur contenu. Cette interfantasmatisation inconsciente est le soubassement d’une activité fantasmatique consciente. C’est sur cette aire transitionnelle d’échanges que se constituent les mythes familiaux.
Le roman familial va jouer ce rôle attribué au fantasme pour l’individu, celui d’une circulation fantasmatique entre les niveaux inconscient, préconscient et conscient. Le matériel refoulé y trouve un moyen d’expression acceptable.
Par effet de résonance fantasmatique entre les partenaires, des fantasmes originaires deviennent constitutifs du lien du couple. Outre le sentiment d’élation qu’elle génère, cette résonance devient la matrice de tout le fonctionnement du couple. Le couple commence par une illusion groupale, c’est-à-dire par une idéalisation réciproque de chaque partenaire, ce qui permet la mise à l’écart de tout affect déplaisant et la dénégation du fantasme de castration. Le sentiment de triomphe issu de ce sentiment de complétude signe les retrouvailles d’une bisexualité fantasmatique. L’engagement amoureux est marqué par la primauté du fantasme de séduction.
Trois issues sont possibles après cette phase d’illusion: la séparation, le maintien coûte que coûte de l’illusion ou la confrontation à la désillusion (acceptation réciproque du fantasme de castration).
Le couple, ainsi soumis à une oscillation des fantasmes de séduction et de castration, ne peut se vivre comme groupe qu’à la condition d’une autre retrouvaille: la reviviscence hallucinatoire du lien précoce à la mère.
Ce premier lien groupal mère-nourrisson imprime sa marque dans tout lien groupal, érotique ou non. La fusion et l’isomorphisme, constitutif de tout lien de couple et de famille, se cristallisent dans le sentiment d’appartenance.
Ce miroir narcissique retrouvé dans les couples est une retrouvaille d’un amour infantile qui pourrait s’originer dans un fantasme d’élation intra-utérin. Ce fantasme archaïque s’élabore par un renoncement du sein et le fantasme de castration. Il y a donc une double oscillation simultanée, oscillation entre le fantasme d’élation intra-utérin et les fantasmes objectalisés du sein et oscillation entre le fantasme de séduction et le fantasme de castration.
Cette double oscillation permet la cohésion, la stabilité et l’autonomie de la famille nucléaire vis-à-vis des familles d’origine de chacun des conjoints.
Le conflit apparaît lorsque la collusion devient collision ou lorsqu’un seul membre porte seul une interfantasmatisation qui éveille du déplaisir.
C’est le fantasme de scène primitive qui permet d’organiser les différentes étapes de la vie familiale et d’en apporter les fondations. Ce fantasme est un fantasme groupal et chaque enfant qui naît dans une famille se voit chargé d’une configuration particulière de ce fantasme inconscient.
La suite du livre traite de la théorie groupaliste des liens familiaux, de la construction de la temporalité, de la crise identitaire à l’adolescence, de la famille du patient psychotique et, dans une seconde partie de l’ouvrage, de la méthodologie de la thérapie familiale psychanalytique.
Certains fils ont été par la suite plus développés, notamment la notion d’habitat interne inconscient (trois livres), un concept universel qui reste essentiel toute la vie.
Lors d’échanges avec l’auteur, ses multiples conceptualisations nous sont apparues comme de véritables outils pour le thérapeute familial, dont la pensée, quand elle est confrontée à des impasses cliniques, entre en crise. Il est alors conduit à chercher des appuis théoriques nouveaux, ce qui tend à montrer que la recherche théorique évolue sous la poussée d’aspects contre-transférentiels.
En même temps, il ne faut pas sous-estimer le risque pour le psychothérapeute de vouloir tout analyser, tout comprendre, et de refuser la part de l’énigme, voire de l’inanalysable.
Bibliographie
Anzieu, D. (1975). Le groupe et l’inconscient. Paris: Dunod.
Bereinstein, I. (1979). Psychanalyse du cadre psychanalytique. In R. Kaës et al., Crise, rupture et dépassement (pp. 257-275). Paris: Dunod.
Bleger, J. (1976). Familia y enfermeda mental. Buenos Aires: Paidos.
* Docteur en psychologie clinique; membre associé du Laboratoire PCPP de l’université Paris Cité. niem1966@gmail.com

