REVUE N° 34 | ANNÉE 2026 / 1
ARTICLE
Parcours de la vie et de l’œuvre de René Kaës
Rosa Jaitin

Photo du congrès de l’AIPPF (2018)
René Kaës était une figure marquante de la psychanalyse contemporaine.
Modèle de psychanalyste, de chercheur, de maître et d’ami, il se caractérisait par son ouverture aux autres et sa simplicité. Mon parcours scientifique et personnel est étroitement lié à sa personne.
Je l’ai rencontré à Buenos Aires, lors de sa première visite en Argentine, après la chute de la dictature militaire (1976-1982), et sa présence nous a aidés dans le processus de deuil que nous vivions après la disparition de tant de personnes
(30 000). Son premier livre L’appareil psychique galoupe et son chapitre d’introduction à l’analyse transitionnelle m’ont incité à étudier sa pensée.
En 1982 et 1985, j’ai eu accès à de magnifiques textes dans lesquels René commence à aborder les questions des groupes internes, de la groupalité psychique et du soutien groupal de la psyché.

Buenos Aires, Congrès de l’AAPPG 1995
Parcours de vie
Je vais commencer par présenter René à travers ses propres mots, en m’inspirant des deux autobiographies qu’il a écrites, l’une pour le Mexique à l’occasion de la remise de son diplôme honoris causa[1] et l’autre, plus récemment, sur le site web qu’il a créé avec des collaborateurs[2]:
«Je suis né en 1936 en Lorraine, dans l’est de la France, d’une mère lorraine et d’un père alsacien, dans une famille modeste, mais soucieuse de donner à ses sept enfants la meilleure éducation possible. Parmi mes frères et sœurs, je suis l’aîné.»
«À plus d’un titre, je suis un être de frontières: nationales, culturelles, sociales. J’ai vécu la période de la guerre comme un enfant inquiet pour ses proches (déportés en Allemagne, engagés dans la lutte contre le nazisme); mon adolescence s’est nourrie du modèle de la Résistance.»
Les origines familiales
« La branche paternelle s’est établie en France, dans un petit village entre l’Alsace et la Lorrain ; à la fin du XVIIe siècle, mes ancêtres sont arrivés de Bohême, au centre de l’Europe, où ils se consacraient à la fabrication du verre et du cristal, probablement depuis des générations. Ils ont émigré et ont exercé le même métier, dans le même environnement, et presque dans la même langue, l’allemand, jusqu’au même dialecte germanique. J’ai passé beaucoup de temps avec les oncles et tantes de mon père. Ils étaient joyeux et romantiques et, pendant les repas de famille, ils chantaient des lieder (chansons) de Schubert.»
« J’étais très proche de mes grands-parents maternels, chez qui je passais les vacances avec mes frères et sœurs. Ils m’ont transmis une certaine patience qui leur venait du travail des champs et le goût de la nature.»
…«Au début, les voyages étaient dictés par les déménagements imposés par le travail de mon père, et ils n’étaient pas une source de plaisir comme ils le devinrent plus tard. Je découvre les pays et les villes en marchant et je parcours les chemins à pied plutôt qu’en voiture, dans la mesure du possible.»
…
«J’étais également très inquiet pour le sort de mes grands-parents et je voyais mes parents s’inquiéter de l’absence de nouvelles et des risques que courait mon oncle.
Un jour, l’armée allemande est arrivée dans notre petite ville, a pourchassé les membres de la résistance et en a fusillé plusieurs; j’ai assisté à l’une de ces scènes, horrifié. Après leur arrivée, une de mes camarades de classe a été envoyée avec sa mère à Ravensbrück, d’où elles ne sont jamais revenues.
À la Libération, nous sommes retournés en Lorraine, dans une ville assez grande, Metz, non loin de mon village natal. Mes grands-parents ont eu la chance de revenir sains et saufs.». «Dans ma jeunesse, j’ai participé activement aux mouvements d’éducation populaire et j’ai fondé de nombreux ciné-clubs. Étudiant, j’ai pris des responsabilités pendant la guerre d’Algérie dans le cadre du syndicalisme universitaire de l’Union nationale des étudiants de France, alors engagée contre la guerre d’Algérie et en faveur de l’autodétermination de ses citoyens.»
Cette expérience de vie marquée par la Seconde Guerre mondiale et par la lutte pour l’indépendance des colonies françaises a permis à René de développer une sensibilité qui l’a amené à se consacrer à la recherche sur des thèmes tels que l’idéologie, le mal-être, les utopies et la fondation du groupe des 12 apôtres, à la fin de sa vie, en 2026.
Voyons son parcours universitaire et sa formation
«Après mes années d’études au lycée de Metz, j’avais pour projet de m’inscrire à l’université Voltaire à Paris pour préparer les épreuves d’admission à l’Institut des hautes études cinématographiques; étant donné que le coût de ce projet était trop élevé, j’ai dû y renoncer et chercher d’autres moyens pour nourrir mon amour du cinéma. Après une formidable année de classes préparatoires à l’université de Nancy, j’ai commencé mes études de psychologie et de sociologie à l’université de Strasbourg entre 1955 et 1963. Je suis titulaire d’un doctorat en psychologie (1966) et d’un doctorat en lettres et sciences humaines (1974). Au cours de mes études, j’ai eu l’occasion de rencontrer des professeurs d’une grande envergure humaine et scientifique: parmi eux, Didier Anzieu, Georges
Duveau, Marcel David, Theo Kammerer, Paul Ricœur et Serge Moscovici.»
«J’ai eu la chance de trouver chez ces professeurs une ouverture multidisciplinaire qui a par la suite influencé mes intérêts de recherche, ma pratique et mon enseignement.
Anzieu nous donnait des cours de psychologie générale, de psychopathologie (avec Th. Kammerer et L. Israël) et de psychologie sociale. Anzieu était un professeur extraordinaire: à cette époque, en 1955, nous étions peu nombreux à étudier la psychologie; il nous faisait pratiquer le psychodrame dans certains de ses cours; j’étais enthousiasmé par cette mise en scène qui dramatisait avec les autres certains de mes conflits internes, et j’étais surpris par la force créatrice qui émanait de ces expériences. Il nous a fait découvrir Lewin et Moreno. Son enseignement et ces expériences m’ont ouvert l’esprit à certains thèmes qui s’étaient noués dans mon enfance. Après le congrès de Rome, Anzieu a invité Lacan à Strasbourg pour qu’il vienne à nouveau donner sa célèbre conférence: j’étais ébloui par la structure, mais je continuais à chercher la place singulière du sujet.»
Sa famille
«En 1956, j’ai rencontré ma future épouse, qui venait de terminer à Strasbourg les études de psychologie qu’elle avait commencées à Lyon. Françoise est devenue psychologue clinicienne, puis a exercé comme psychothérapeute et psychanalyste d’enfants. Nous avons eu trois enfants: le premier n’a pas vécu longtemps et les deux autres sont devenus, respectivement, œnologue et cadre chargé des relations internationales dans une grande entreprise. Nous sommes grands-parents de trois petits-enfants.»
Son parcours universitaire
«J’ai obtenu mon premier poste à l’université de Strasbourg en 1958. J’ai été engagé comme maître de conférences de psychologie à l’Institut supérieur national du travail, que le professeur Marcel David venait de fonder au sein de la Faculté de droit et d’économie. Cet institut avait pour mission la formation supérieure des cadres.
J’ai mené une recherche de terrain dans des entreprises industrielles et artisanales, au sein de comités d’entreprise et de syndicats, et je me suis appuyé sur les travaux de G. Duveau pour apporter une perspective historique des mentalités à une recherche en psychologie des représentations sociales. C’est aux côtés de S. Moscovici que j’ai conçu et soutenu en 1966 ma thèse de doctorat en psychologie sur “Les représentations de la culture chez les ouvriers français”.
À l’Institut du travail, je travaillais beaucoup avec des petits groupes et je m’intéressais de plus en plus aux processus inconscients qui s’y manifestaient et qui organisaient le cours des communications et des représentations au sein du groupe et entre ses membres. Je travaillais également avec des groupes des Alcooliques anonymes.
J’ai quitté l’université de Strasbourg en 1963, après avoir effectué mon service militaire. Cette période a été assez mouvementée en raison de mon engagement syndical au sein de l’Union nationale des étudiants de France, qui était alors l’une des principales organisations opposées à la guerre que la France menait en Algérie.
J’ai obtenu un poste à l’université d’Aix-en-Provence, dans le sud de la France, où j’ai d’abord enseigné la psychologie sociale. Quelques années plus tard, alors que ma pratique clinique était déjà mieux établie, j’ai fondé dans cette université le premier laboratoire de psychologie clinique et pathologique.
C’est au début de cette période à Aix-en-Provence que j’ai recommencé à travailler avec D. Anzieu, qui venait de fonder une association dont l’objectif était de développer une psychologie dynamique des groupes inspirée des thèses de Freud. En réalité, à ses débuts, cette association cherchait une sorte de compromis entre la dynamique des groupes d’origine lewinienne et une psychanalyse appliquée au groupe. Je me suis joint à ce groupe et j’ai invité D. Anzieu à plusieurs reprises à Aix. En 1965, puis en 1966, j’ai organisé avec lui une première expérience de groupe menée selon les exigences de la méthode de l’association libre et les règles de l’interprétation psychanalytique. Anzieu était le “moniteur” de ce groupe: “moniteur” est un terme emprunté à la dynamique de groupe, dont nous voulions clairement nous distancier. Ce terme, qui est resté longtemps dans notre vocabulaire, portait l’empreinte de notre point de départ. Il avait aussi l’avantage, à l’époque, de ne pas engager publiquement le psychanalyste en tant que tel dans ce type de travail: s’occuper de groupes était mal vu et souvent critiqué par les analystes de divan; seul le psychodrame thérapeutique dit “individuel” était relativement bien accepté.
Dans les groupes que nous avons créés en 1965 et 1966, j’ai joué un double rôle: organisateur de l’expérience et observateur du groupe et d’Anzieu. J’ai rédigé le rapport détaillé de ce premier travail. Didier Anzieu et moi l’avons ensuite commenté séparément et l’avons publié quelques années plus tard, en 1973, sous le titre Chronique d’un groupe. Notre travail commun a constitué une source de recherche qui a alimenté nos publications ultérieures: les siennes sur l’imaginaire dans les groupes et l’illusion de groupe, et les miennes sur le modèle de l’appareil psychique de groupe, les groupes internes et la formation de positions idéologiques, utopiques et mythopoétiques dans les groupes. Le rôle de D. Anzieu dans ma formation a été déterminant. Nous avons partagé une longue et riche expérience de recherche commune, au fil de longs débats qui reprenaient sans cesse dans un climat de confrontation et d’encouragement mutuels; à quelques exceptions près, nous avons toujours souhaité publier séparément les résultats de nos recherches. Notre relation maître-élève s’est transformée en une relation d’amitié qui a duré jusqu’à sa mort en 1999.»
Dans le cadre de l’association fondée par Anzieu, je me suis formé au psychodrame, notamment avec Paulette, avec C. Neri, à Rome, en juin 1994. Dubuisson et Geneviève Testemale. André Missenard et Angelo Bejarano ont été pour moi des interlocuteurs privilégiés.
Et ils le furent encore davantage lorsque, en 1974, D. Anzieu et moi-même avons rédigé nos thèses sur le travail psychanalytique dans les groupes.
Entre 1965 et 1981, en deux étapes, j’ai entamé ma formation psychanalytique et j’ai commencé à pratiquer l’analyse sous supervision à partir de 1971. Pour diverses raisons, et principalement parce que les sociétés françaises de psychanalyse affiliées à l’IPA considéraient à l’époque que la pratique psychanalytique de groupe était une déviation, une hérésie, j’ai rejoint le IVe Groupe, fondé en 1969 par P. Aulagnier, J.-P. Valabrega, F. Terrier et quelques autres à la suite d’une scission de l’École de Lacan.
J’y ai trouvé des collègues intéressés par mes recherches, d’autres méfiants ou hostiles, mais les théories de P. Aulagnier, M. Enríquez et N. Zaltzman, ainsi que la formation originale proposée par le IVe Groupe, ont constitué pour moi un point d’appui important et fécond.
Je suis resté à Aix-en-Provence jusqu’en 1981, puis j’ai été nommé à un poste de psychologie clinique et pathologique à l’Université Lumière de Lyon. C’est là que j’ai fondé le Centre de recherche en psychologie et psychopathologie cliniques.
À partir des années 80, je me suis intéressé de plus en plus aux formations intrapsychiques de groupe et aux effets de groupe qui surgissent dans le contexte de ce qu’on appelle la “thérapie individuelle”, dans les différentes pratiques psychothérapeutiques.»
«À partir de 1970, j’ai commencé à travailler dans des institutions psychiatriques, en accompagnant les équipes de soins dans les services hospitaliers, les hôpitaux de jour, les centres de crise et les consultations médico-psychologiques des services des hôpitaux généraux, en particulier dans les services dédiés aux enfants gravement malades.»
Distinctions
René Kaës a été professeur émérite de psychologie et de psychopathologie clinique à l’université Lumière-Lyon 2. La communauté universitaire l’a honoré pour sa contribution à la recherche et à l’enseignement en lui décernant le titre de docteur honoris causa de l’université libre de Bruxelles, de l’université de Guadalajara
(Mexique), de l’université de Naples, de l’université d’Athènes et de l’université de Buenos Aires.

À l’occasion de l’attribution du titre de docteur honoris causa à Athènes
Œuvre
Au début de sa vaste production, la question des représentations sociales traverse ses publications de 1965-1966 à 2002. Elle est précédée par les thèmes de la culture populaire, des loisirs ouvriers, de l’architecture et de l’urbanisme de 1959 à 1970, qu’il reprend de manière discontinue entre les années 1980 et 2024.
Les textes consacrés à l’enseignement, à la recherche et à la formation du psychologue clinicien s’étendent de 1976 à 2018.
Au cours de cette même période, il introduit la théorie psychanalytique du groupe, en s’inspirant des auteurs qui l’ont précédé (Freud, Pichon-Rivière, Bleger, Bion, Aulagnier, Avron) et surtout Anzieu, de 1992 à 2023. Il participe à l’élaboration des thèses du Ceffrap (1974).
Dans son célèbre ouvrage L’appareil psychique groupal (1976) (traduit en plusieurs langues, sauf en anglais), il soutient qu’il s’agit d’une fiction destinée à comprendre la formation commune du groupe et des sujets qui le composent. Il ne s’agit pas d’un élément observable de manière concrète, mais avant tout d’un modèle de compréhension des articulations entre l’espace intrapsychique et l’espace psychique commun et partagé par les sujets d’un lien, en l’occurrence le groupe. Mais par la suite, il étend ce concept à la clinique du couple, de la famille et des institutions. Il tente, dans ce livre, de décrire un dispositif de liaison et de transformation de la réalité psychique, afin d’établir les liens d’un groupe et les relations intrapsychiques qui sont devenues nécessaires pour produire l’assemblage ou la combinaison entre certaines formations et certains processus intrapsychiques, et entre les formations et processus interpsychiques.
À la suite de cela, il introduit la notion d’exigence de travail psychique, suivant le modèle de fonctionnement de la pulsion, afin de préciser ces modalités d’appariement.
Cette recherche d’un modèle psychanalytique du groupe avait été entreprise par d’autres analystes, Bion, Foulkes et Pichon-Rivière. Les hypothèses sur lesquelles il s’appuie suivent la proposition de J.-B. Pontalis (1963) qui avait redonné au groupe sa valeur d’objet psychique pour ses sujets. Situé dans le champ psychanalytique, le groupe est considéré avant tout comme un objet d’investissement pulsionnel et de représentations inconscientes.
De son côté, D. Anzieu avait proposé, en 1975, un modèle d’intelligibilité du groupe à partir du modèle du rêve: le groupe est, pour cet auteur, comme le rêve, le milieu et le lieu de la réalisation imaginaire des désirs infantiles inconscients. Tout comme le rêve, tout comme le symptôme, le groupe serait l’association d’un désir inconscient cherchant son chemin vers la réalisation imaginaire et de défenses contre l’angoisse qu’il suscite.
Par la suite, le modèle de l’appareil psychique de groupe a été utilisé par des psychanalystes – notamment A. Ruffiot (1981) et E. Granjon (2005) – qui travaillaient sur les configurations familiales afin de rendre compte de l’organisation psychique du groupe familial. Plus tard, Rosa Jaitin (2006) a travaillé avec ce modèle en l’appliquant à la configuration des liens fraternels.
À partir de 1986, René aborde la question des chaînes associatives de groupe et de la diffraction des groupes internes, fournissant des outils pour analyser la clinique.
Ces articles sont les ébauches de trois ouvrages publiés en 1993, 1994 et 2007.
En 1987, j’étais en contact direct avec René, car j’avais entamé, à la faculté de psychologie de l’Université de Buenos Aires, un travail de recherche visant à étudier la question de la massification dans l’enseignement supérieur. Le thème de la représentation, de l’espace et du temps, variables sur lesquelles je travaillais, intéressait également René, car elles faisaient partie de ses premières réflexions dans son travail sur les ouvriers et la culture en France.
René a été l’un des premiers auteurs français à esquisser une métapsychologie des liens, en établissant une corrélation entre le sujet de l’inconscient et le sujet social et culturel. C’est à cette époque qu’apparaît dans son œuvre la corrélation entre le groupe, le traumatisme personnel et social, dans leur rapport aux crises. Son texte sur Le malêtre approfondit par la suite ces questions.
Les liens, les alliances inconscientes et la négativité
À partir de 1989, René ouvre une nouvelle voie, une autoroute, précisément, car elle permet d’avancer plus rapidement dans la compréhension clinique de la souffrance. S’appuyant sur les travaux de Piera Aulagnier, avec qui il avait entretenu une relation professionnelle étroite, il introduit le thème des alliances inconscientes, en intégrant dans le contrat narcissique le pacte de déni et en distinguant les différents niveaux de négativité dans les liens. D’un point de vue épistémologique, René Kaës (2005) distingue le lien en tant que lieu d’une réalité psychique spécifique; en tant que configuration de liens, qu’il s’agisse d’un couple, d’une famille, d’un groupe ou d’une institution; ou en tant que lieu de l’inconscient.
Ces thèmes, ainsi que ceux des alliances inconscientes et de la transmission inter- et transgénérationnelle, constituent deux axes qui nous rapprochent à nouveau, à travers ma pratique de psychanalyste de couple et de famille.
En 2009 , René Kaës affirme que les alliances inconscientes organisent les liens intersubjectifs des sujets. Elles sont le ciment de la matière psychique qui unit les individus entre eux, qu’il s’agisse d’un couple, d’une famille, d’un groupe ou d’un ensemble institutionnel.
Nous avons pu constater que les alliances inconscientes sont le résultat de différents modes de lien qui produisent l’inconscient et imposent à leurs sujets un travail psychique. Ces exigences de travail impliquent une mutualisation des investissements dans le lien, ce qui les oblige et, dans certains cas, les contraint. Le sujet de l’inconscient se construit dans les alliances inconscientes, en tant que sujet dans l’intersubjectivité (Kaës, 1993, 2007). En corollaire, on pourrait considérer que les alliances inconscientes créent l’inconscient; et que la psyché est ouverte à l’inconscient de l’autre, d’un autre, de plusieurs autres. Pour entrer en lien avec les autres, il faut mettre de côté les désaccords grâce aux modalités du négatif et à la communauté de négation qui permet le tissage des liens. C’est ainsi que se constituent une réciprocité et une communauté de mécanismes de défense.
René travaille, en référence aux travaux de Freud, la question de la transmission et montre qu’elle est indissociable du transfert. Outre ces objets transférables et transformables, le “négatif” est aussi et surtout un organisateur inconscient de la transmission. Il s’agit alors d’objets bruts, non transformables, encrassés, incorporés, inertes, qui attaquent souvent les appareils psychiques qui doivent se transformer, que ce soit le groupe, la famille, le couple ou l’analyste.
La transmission est liée à la nécessité d’assurer une continuité entre les membres et les générations dans le cas de la famille, et entre les membres et les successions dans le cas des institutions. La transformation permet de passer d’éléments bruts à des éléments plus représentables, et de transformer des expériences sensorielles en expériences psychiques plus organisables et échangeables.
Il semble toutefois important de préciser que l’héritage “transgénérationnel” comprend également des éléments qui restent en attente de représentation, sans pour autant être de nature traumatique. Le concept de négativité relative, proposé par René Kaës (1989), pourrait rendre compte de ces aspects de la transmission transgénérationnelle non pathologique.
En 2000, il publie une deuxième édition de L’appareil psychique groupal. Il a conservé le texte original de 1976, mais ajoute de longs commentaires à chaque partie, intégrant les critiques et les changements qui l’ont conduit à développer ses recherches au cours des années suivantes, en introduisant les concepts d’alliances inconscientes et de sujet du groupe. Il s’agit de concepts qui exigent une reformulation de la conception de l’appareil psychique “individuel” et du sujet de l’inconscient.
Par la suite, René Kaës s’est penché sur la polyphonie du rêve. Dans l’ouvrage au titre éponyme (2002), il soutient que la formation du rêve, au-delà de son ou ses destinataires, porte l’empreinte de la rencontre avec l’autre. Le rêve se produit dans un espace onirique commun, un espace poreux, étrange et parfois inquiétant. Le désir de rêver dans l’espace onirique commun est probablement la réalisation du désir le plus ancien de l’être humain. Le rêve se déroule dans un espace onirique où les rêves de plusieurs rêveurs, traversés par les déclarations ou les perceptions des autres, se correspondent et s’interpénètrent, dans un espace où les rêveurs s’envoient des signaux et se font entendre par d’autres rêveurs, par divers auditeurs, tant internes qu’externes. C’est ainsi que, dans la cure, le groupe et les thérapies familiales, les rêves se croisent et se répondent. À côté du nombril corporel, où le rêve repose sur le mycélium de l’inconscient, il existe un second ombilic du rêve formé par ce tissu dense d’où surgissent la polyphonie et la polytopie des rêves.
L’extension de la psychanalyse
Mais son chef-d’œuvre de 2015, L’extension de la psychanalyse, nous ouvre déjà les portes de la recherche d’une métapsychologie des liens. En d’autres termes, l’inconscient se construit comme un groupe et s’exprime à travers les liens; c’est à partir de là que surgit la subjectivité. Autrement dit, l’inconscient a une double limite dans laquelle s’établit une relation paradoxale entre l’intérieur et l’extérieur, qui fonctionne comme un espace inconscient “ectopique”, hors de la topique intrapsychique.
Les trois espaces de la réalité psychique, intra-, inter- et transsubjectifs, requièrent des dispositifs d’analyse spécifiques, tels que la psychanalyse de couple, de famille, de groupe et d’institution. René Kaës insiste sur la porosité et l’interférence de ces trois espaces psychiques, plutôt que sur une superposition rigide. Chaque espace, bien qu’il ait sa propre consistance, influence, se transforme et transmet l’inconscient d’un espace à l’autre.
Ces espaces psychiques ont différentes dimensions: le privé, qui correspond à la singularité de chaque sujet; le commun, qui désigne la matière psychique partagée qui unit les membres; le partage, qui représente la place singulière de chacun au sein de ces alliances; et enfin, le différent, qui souligne les différences et la discontinuité entre les sujets. Ces espaces, bien que distincts, interagissent et se transforment, et leurs porosités sont essentielles. Ce sont les passages entre ces espaces, lorsqu’ils sont ouverts, qui permettent d’établir un lien intersubjectif vivant et une dynamique intersubjective équilibrée.
Ainsi, les conditions méthodologiques de l’analyse des liens s’appuient sur le postulat selon lequel la transformation de la réalité psychique inconsciente n’est possible qu’à travers un dispositif adapté au travail d’analyse des différentes configurations des liens, et dans le respect des critères de la méthode psychanalytique.
La métapsychologie du troisième type découle d’un autre paradigme de l’inconscient. Elle se distingue d’une métapsychologie du premier type, centrée sur l’espace intrapsychique et essentiellement sur l’inconscient du sujet singulier. Elle se distingue également de la métapsychologie du deuxième type, qui se concentre en grande partie sur les effets des liens intersubjectifs dans l’espace intrapsychique. La métapsychologie de troisième type explore les formations, les processus et les effets des subjectivités dans les trois espaces (intra-, inter- et transsubjectif) que R. Kaës a distingués. L’auteur la nomme “métapsychologie de troisième type” car elle naît de la rencontre avec d’autres espaces inconnus, étrangers et complexes que nous devons déchiffrer et identifier.
Les réponses psychanalytiques face aux catastrophes : idéaux, utopies et croyances
Les livres sur l’idéologie (2016), sur Le malêtre (2012), Les utopies (2024) et Les Douze et leur fondateur (2026) assurent une continuité dans le travail sur l’inconscient en tant que ressource pour faire face aux catastrophes. Ils ouvrent la voie aux potentialités de transformation des liens intra-, inter- et transsubjectifs dans le domaine culturel et politique.
Ces axes de recherche s’ouvrent avec le livre sur l’idéologie. Cet ouvrage est une réponse à la proclamation, dans les années 1970, de la mort des idéologies qui ont organisé et continuent d’organiser les catastrophes des XXe et XXIe siècles. Mais comme l’affirme R. Kaës, «l’idéologie, en tant que position psychique, ne meurt jamais. Proclamer sa mort, c’est négliger le fait que l’idéologie ne se définit pas seulement par son contenu, mais par une position mentale spécifique, récurrente, qui, loin de perdre de sa vigueur, se renforce, même sous une forme radicale et mortifère, observable aujourd’hui comme jamais auparavant» (2016, 4e de couverture).
Ce livre, qui s’appuie sur la pratique clinique de la psychanalyse individuelle et de groupe, a jeté les bases de la compréhension du processus de changement dans la pratique psychanalytique de couple et de famille. La position idéologique se transforme en un travail de deuil de la toute-puissance, de l’idéal structurant ou cruel, et de l’identification à une idole aliénante. Le travail thérapeutique permet d’observer la transformation de la position idéologique en position “mythopoétique” dans les relations.
Le malêtre (2012) s’inscrit dans la continuité de son ouvrage de sur l’idéologie dont sa première version date de 1991 (question reprise en 2016). Dans Le malêtre, R. Kaës met à contribution les ressources de la psychanalyse contemporaine pour comprendre les nouvelles formes de souffrance psychique et de “mal-être” de notre époque, largement liées aux mutations qui ont déstabilisé le monde incertain dans lequel nous vivons et dans lequel vivront nos descendants. Ces ressources s’appuient sur la pratique psychanalytique engagée dans un travail auprès des groupes, des familles, des couples et des institutions. Les articulations entre les formations et les processus psychiques se développent dans les configurations relationnelles, et la structuration de la groupalité psychique intrasubjective nous apporte d’autres points de vue sur le “malaise”. Cet ouvrage nous donne des pistes de réflexion pour ne pas tomber dans des positions alarmistes. Nous devons continuer à réfléchir à ce que la psychanalyse peut ou ne peut pas apporter au “malaise” actuel.
Dans le prolongement de ces réflexions, R. Kaës publie en 2024 son livre sur les utopies. L’utopie est un thème qui suscite aujourd’hui beaucoup d’intérêt. Il s’agit d’une construction imaginaire qui, selon Thomas More, se caractérise par des traits spécifiques. Chaque fois que les sociétés ont traversé des processus de crise ou de grandes mutations catastrophiques comme c’est le cas actuellement, le “malaise” dans la culture provoque des effets désorganisateurs. Les utopies qui ont été réinventées nous promettent un autre monde, hors du temps et de l’espace du malheur, une forme possible de salut et de réparation qui ouvre la voie à l’espoir.
La plupart des utopies ont pris une forme littéraire et philosophique, proposant un changement social, culturel et politique, dans un espace et un temps clos.
Actuellement, les dystopies héritées du siècle dernier dominent les utopies positives. Il existe un lien constant entre l’utopie, la catastrophe et la nécessité du changement. C’est ce lien entre ces trois éléments qui incite à créer de nouvelles utopies, qui sont rêvées, gardées secrètes et qui s’inscrivent, sans disparaître, dans le champ de la société et de la culture. On continue donc à produire d’excellentes analyses littéraires, sociologiques, économiques et politiques des utopies, qui permettent d’élaborer les délais nécessaires à la mise en œuvre de nouvelles utopies. L’objectif du livre de Kaës est de questionner, en se fixant pour but l’exploration des formes de l’inconscient présentes dans le travail sur les utopies. Nous pouvons ainsi connaître la genèse, le fonctionnement, les contenus et les effets de la réalité psychique inconsciente à partir de ses manifestations dans les différents dispositifs du travail psychanalytique ; que ce soit dans la psychanalyse classique, dans les thérapies pour adolescents, ainsi que dans les dispositifs relationnels. De cette manière, on pourrait contribuer à l’élaboration d’une anthropologie psychanalytique des mentalités qui soutiennent l’espoir.
Pour clore ce cycle de publications, tout récemment, en mars 2026, un ouvrage est né en collaboration avec Chantal Fiodo : Les Douze et leur fondateur – approche psychanalytique . Ce dernier livre explore, à travers l’étude du groupe de Jésus et de ses apôtres, comment se forme la réalité psychique inconsciente au sein d’un groupe, tissée à la fois de tensions, de créativité et de rupture. Il ne s’agit ni d’un essai théologique, ni d’une étude historique, mais d’une analyse, à travers la psychanalyse de groupe, des dynamiques inconscientes qui lient le fondateur aux membres de son groupe et qui permettent l’émergence d’une pensée innovante et transformatrice. Quelles formations psychiques et quelles alliances inconscientes se mobilisent lorsque le fondateur et ses compagnons créent une pensée de rupture capable de transformer les équilibres psychiques, sociaux et culturels ?
L’une des originalités de ce livre réside dans la place accordée au groupe de femmes, dans leurs relations avec Jésus et le groupe d’hommes, ce qui met en évidence les deux manières bien différentes d’être disciple et apôtre. Il fait apparaître un Jésus humain et surprenant, un être qui attire et fait sensation, en adoptant une attitude de tendresse et d’attention.
Il en résulte une recherche inédite sur le travail de l’inconscient dans les groupes créateurs, sur la manière dont la pensée émerge, se diffuse et crée une autre façon de penser le monde. C’est ainsi que René Kaës, fort de sa conviction, a affronté sa condition de mortel, laissant un modèle de vie, en vivant et en transmettant jusqu’au bout.
Pour conclure
Cette présentation expose les grandes lignes des travaux de René Kaës, qui portent sur les problèmes épistémologiques du groupe; la méthode psychanalytique de groupe; le psychodrame, la psychopathologie de groupe; le soutien de groupe au psychisme, les structures, les formes et le fonctionnement de la réalité psychique dans les liens; les formations intermédiaires et les fonctions phoriques; l’analyse transitionnelle, la polytopie du rêve; les fonctions phoriques; le temps et la temporalité dans les espaces de la réalité psychique; les alliances inconscientes; l’interculturel comme troisième différence; la filiation et l’affiliation; le fraternel; la transmission psychique; l’hypothèse sur une métapsychologie de troisième type; le “malaise” dans le monde; les recherches psychanalytiques sur les institutions, les crises, les ruptures et les catastrophes; la violence d’État; le travail de l’inconscient et des déterminants historiques, sociaux , culturels et politiques dans l’utopie.
Ce numéro de la revue offrira l’occasion de parcourir une grande partie de cette multiplicité thématique, grâce aux contributions des élaborations théorico-cliniques des psychanalystes de famille et de couple.
Bibliographie
Anzieu (1975). Le groupe et l’inconscient, Malakoff: Dunod, 1999.
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« Inconscient et culture ».
Docteur en psychologie clinique et psychopathologie. Habilitation de Recherche (Paris Cité).
Psychanalyste de la Société Psychanalytique de Buenos Aires (APdeBA), de la Fédération Latino-
Américaine de Psychanalyse (FEPAL) ; de l’Association Internationale de Psychanalyse (IPA).
Directrice du Centre d’Études Association Internationale de Psychanalyse de Famille et Couple (AIPCF) et de son Bulletin Trames. Membre fondatrice de l’Association Internationale de Psychanalyse de Famille et Couple (AIPCF) ; Membre Fondatrice de la Société Française de Psychanalyse de Famille (SFTFP) ; Membre titulaire de la Société française de psychothérapie psychanalytique de groupe (SFPPG) ; Fondatrice et directrice de l’Association de Psychanalyse des Liens (APSYLIEN, Lyon).
[1] Brochure René Kaës, docteur honoris causa de l’Université de Guadalajara, au Mexique.
[2] René Kaës (936-2026). Éléments de recherche psychanalytique sur les groupes et la réalité psychique des sujets; https://www.rene-kaes.com/

