REVUE N° 5 | ANNÉE 2009 / 1
Résumé
Filiation et adoption : réflexions croisées
L’auteur étudie l’influence du lien enfants-parents géniteurs sur le lien adoptif par la proposition de trois figures : celles d’une ombre, du fantôme revenant et du négatif. Il considère que la filiation pourra se (re) construire grâce, entre autres facteurs, à l’affiliation, qui est favorisée à son tour par la cohabitation dans la maison familiale. En même temps, la narrativité y remplit un rôle déterminant. Pour aborder les effets de celle-ci, est analysé le traumatisme, qui déclenche des défenses et des désordres de la pensée et du narcissisme. A la lecture de deux cas de thérapie familiale psychanalytique, il s’avère que de nouveaux mythes familiaux peuvent se former. Adopter impliquera, en somme, une reconfiguration de l’organisation de la famille et une reformulation des places et des fonctions de chacun.
Mots-clés: Adoption, filiation, « ombre » de l’autre lien, affiliation, traumatisme, narrativité.
Resumen
Filiación y adopción: reflexiones cruzadas
El autor estudia la influencia del vínculo niño-padres genitores sobre el vínculo adoptivo con la propuesta de tres figuras: las de la sombra, del retorno del fantasma y de lo negativo. Considera que la filiación podrá (re) construirse gracias, entre otros factores, a la afiliación, que es favorecida a su vez por la cohabitación en la casa familiar. Al mismo tiempo, la narratividad tiene un papel determinante. Para abordar los efectos de ésta, se analiza el traumatismo, que desencadena defensas y desórdenes del pensamiento y del narcisismo. A la lectura de dos casos de terapia familiar psicoanalítica, resulta que nuevos mitos familiares pueden formarse. Adoptar implicará, en resumen, una reconfiguración de la organización de la familia y una reformulación de los lugares y funciones de cada uno.
Palabras clave: Adopción, filiación, “sombra” del otro vínculo, afiliación, traumatismo, narratividad.
Summary
Filiation and adoption : interrelated thoughts
The author studies the influence of the link children- parent begetter on the adoptive link through the proposal of three images: the shadow, the ghost and the negative. He considers that filiation will be able to be (re) constructed thanks to, amongst other factors, affiliation, which is helped in its turn by cohabitation in the family home. At the same time, narration plays a decisive role. To broach the effects of the latter, the trauma is analysed and this sets off the defences and thoughts and narcissism disorders. When reading these two cases of psychoanalytic family therapy, we find that new family myths can be created. To adopt implies, in a way, a reconfiguration of family organisation and a reformulation of each member’s place and function.
Key words: Adoption, filiation, « shadow » of the other link, affiliation, trauma, narration.
ARTICLE
Filiation et adoption : réflexions croisées
Alberto Eiguer∗
Ombre, revenant, négatif
« L’ombre de l’objet tombe sur le moi », dit Freud (1914) à propos du mélancolique. Une autre ombre tombe sur tout conjoint, sur tout parent, sur tout lien familial, l’ombre de quelqu’un d’autre ou d’un lien ancien : le (s) ex-fiancé(e)s sur le lien du couple ; les liens filiaux des familles d’origine de chaque parent sur les liens de la famille actuelle ; après divorce, les liens familiaux d’un premier lit sur ceux de la famille récemment recomposée. C’est aussi le cas du lien noué avec le médecin qui s’est occupé de la assistance à la procréation sur le lien du parent avec l’enfant ainsi conçu, et enfin le lien de l’enfant à ses parents biologiques sur le lien entre le parent adoptant et l’enfant adopté.
Mais nombre de familles adoptantes, et les autres, ignorent qu’elles sont sous l’influence d’une ou plusieurs ombres ; elles font comme si cela n’existait pas, puis les parents s’étonnent des difficultés rencontrées à créer ou à récréer la famille qu’ils ont rêvé. Tant que cette ombre ne sera pas élaborée par la famille nouvelle, elle demeurera active pour interférer dans le jeu.
J’ai vu un certain nombre de familles adoptantes qui montraient que le passé « influençait » le présent de manière soutenue. L’œdipe y prend des configurations inédites. Le roman familial y adopte des figures multiples. Les tiers s’y accrochent. On refoule le souvenir de ces derniers mais ils refont surface. Chassés par la porte, ils reviennent par la cheminée ou la fenêtre. Lors des thérapies avec ces familles, l’analyse de ces fidélités à contre cœur ne peut que se faire pas à pas, par paliers, l’une après l’autre : les représentations de ces divers attachements apparaissent reliées. L’ex-conjoint évoque son grand-père en conflit avec la grand-mère, qui a eu un enfant de son premier amour parti à la guerre et une sœur rivale, etc. Ces tiers sont comme des témoins gênants qui réclament leur dû selon la formule échafaudée par Abraham et Torok (1978) à propos du fantôme. Parfois on les vit comme des envieux du bonheur des membres de la famille actuelle et on fait le nécessaire pour se gâcher l’existence.
Dans certaines familles adoptantes, on prend les devants : les parents essaient par tous les moyens de rappeler à l’enfant ses origines. On lui parle de la culture d’où il vient. On essaie de lui apprendre les coutumes de celle-ci, les productions qui la caractérisent, les rythmes, les musiques, les repas, la langue éventuellement. On le conduit dans « son » pays pour qu’il fasse connaissance avec ses géniteurs.
J’ai connu un cas de ce genre où l’enfant ne voulait plus entendre parler de sa culture. Il préférait lire Astérix le Gaulois, dessiner l’avion Rafale et construire sa maquette. Il ne s’intéressait pas à l’histoire de sa mère biologique, à la grande perplexité de sa mère adoptive. Il voulait peut-être que celle-ci soit plus sûre d’elle et qu’elle souhaite s’imposer davantage : qu’elle soit en somme plus possessive. Il préférait qu’elle lui parle d’elle et pas de cette mère biologique devenue au fil du temps une personne anonyme pour lui. Les parents anxieux qui, à l’opposé, ne veulent à aucun prix que l’enfant prenne contact avec son passé ou qu’il fréquente ses géniteurs ne provoquent pas moins de difficultés. L’ombre de l’autre est toujours là, mais pour que l’on puisse le prendre en compte il est nécessaire qu’un conflit passé/présent s’orchestre, conflit entre un parent voleur et un parent tiers à qui l’on a arraché son enfant. L’enfant et toute la famille ont besoin qu’il y ait une lutte de désirs. Parce que ce qui fait mal, c’est quand il n’y a pas eu des parents désirants. Et pour lui, le signe extérieur du désir c’est la volonté de possession.
Pour parler de l’autre et de l’autre lien, j’ai cité la métaphore freudienne de l’ombre de l’objet. Une autre peut être invoquée : celle du négatif. Le parent biologique fonctionne comme un négatif du parent adoptif. L’idée de négatif s’applique également au couple, au partenaire, à la famille que le partenaire avait jadis formé. On retrouve ces parallélismes souvent. La négativité exerce comme une force d’attraction sur le lien actuel ; c’est en fait une référence dont les nouveaux membres ou la nouvelle organisation familiale doivent se dégager afin que prenne son essor leur union filiale ou conjugale.
Cette négativité tire sa force du fait que le lien antérieur ait pu avoir une fonction initiatrice.
Autrement dit, la première expérience a appris à l’enfant ce que c’est d’être l’enfant d’un parent et au parent la nature et le sens de la filiation ; au partenaire, ce que c’est qu’un couple. Les adultes le savaient certes de l’avoir vécu ou observé lors de leur enfance. Mais il s’agit maintenant d’une expérience directe. Dans chaque cas, ils ont compris comment un couple ou un lien filial fonctionnent, et cela malgré les difficultés endurées et la mésentente ayant pu laisser des blessures et tout en admettant que le bonheur apporté par la nouvelle relation est indiscutable.
Les trois métaphores de l’ombre, du revenant et du négatif nous aident à mieux situer certains enjeux et à reconnaître les raisons des troubles rencontrées par les familles adoptantes, difficultés aggravées par le besoin de trouver des solutions rapidement. Pourquoi cette urgence ? Je ne sais pas. Il s’y conjugue peut-être la castration et la peur qu’une mauvaise mère ne vienne reprendre l’enfant, que « le rapt » ne soit découvert. La crainte de faillir aux idéaux familiaux émerge dès que le moindre ennui se présente. L’autre, omniprésent, devient menace.
Le lien adoptif ou biologique n’en est pas moins un lien filial. Parler d’adoption nous conduit à l’étudier. Le lien de filiation est « un lien de descendance directe entre ceux qui sont issus les uns des autres », propose Le Robert (1957, p. 14). L’attachement affectif qui les lie est singulier. Toutefois le tissu du filial n’est pas seulement composé de filial. L’affiliation y joue un rôle certain.
L’affiliation
Les anciens Romains appelaient familia l’ensemble des personnes qui vivaient sous le même toit. Cette situation m’a interrogé sur l’intérêt de penser que la maison familiale définit un champ où ceux qui y vivent font partie du même ensemble groupal liés par des liens de filiation et de parenté ; font parti de cet ensemble d’autres résidents comme des proches et amis, voire les animaux familiers. Je me suis inspiré du concept de lien de cohabitation (Bourdieu, 2001), et observé qu’il peut suppléer l’absence d’un lien de sang entre parent et enfant, comme cela apparaît dans l’adoption, dans la recomposition familiale, dans l’homo-parentalité et dans la famille ayant eu recours à l’une des procréations médicalement assistées (PMA). Ce lien de cohabitation peut renforcer le lien d’affiliation entre membres de la famille et contribuer au renforcement de ces nouveaux attachements ainsi qu’à l’insertion des personnes dans la parenté (favoriser l’adhésion, confirmer l’appartenance, toutes notions engagées dans le processus de l’affiliation).
Même pour les animaux domestiques, la relation aux maîtres est renforcée par la cohabitation ; le processus d’affiliation favorise le sentiment qu’ils sont comme de la famille. (A. Eiguer, 2004.)
Dans le cas des familles adoptantes, le quotidien renforce les liens de famille par l’affiliation favorisant l’intégration des non consanguins à la parenté. Ce quotidien est fait de joies et de tristesses, de contacts, de repas passés ensemble, de veillées plaisantes, de jeux et de conversations, de sorties et visites, de soucis partagés, de sollicitudes et de solidarités devant les crises. En famille, on se dit des choses, on se raconte le passé, on invoque des personnages significatifs de l’enfance et de la généalogie. Chaque geste répété renforce la trame. On comprendra pourquoi tant d’enfants demandent que l’on leur répète le même conte.
Le lien filial s’appuie au moins en partie sur l’affiliation, sur un attachement qui renvoie au groupe et à ses dynamismes. Des complicités apparaissent ; des étayages se renforcent, mobilisés par le sentiment que les inconscients sont porteurs de désirs, de fantasmes et d’affects. L’enfant construit son inscription dans une filiation par son insertion dans l’habitat de la maison, qui porte en lui les traces de l’appartenance à une famille.
Dans le cas d’une famille qui avait adopté deux garçons, les parents ont tenu à leur raconter leurs vies passées jusqu’au menu détail. Les enfants se sont sentis progressivement familiers de ce passé. La thérapie a été engagée lorsqu’ils étaient pubères, 12 et 13 ans, dans le but de surmonter les difficultés scolaires des garçons. Le père ainsi que la mère venaient d’un pays étranger se trouvant sous l’emprise d’un régime dictatorial. Le père avait une activité clandestine de passeur, c’est-à-dire qu’il faisait franchir clandestinement la frontière à ceux qui voulaient émigrer. Il faisait également de la contrebande. Ces activités lui ont valu de la prison. Il aimait raconter ses activités illégales et amusait son assistance en expliquant les ruses dont il s’était servi. Enchantés, les enfants demandaient toujours plus de détails sur les prouesses paternelles. Le récit paternel de sa propre évasion avait une place de choix parmi ces histoires. Les enfants en raffolaient et ne se fatiguaient pas de les réécouter. Ils savaient que cela avait été dangereux, mais l’ivresse que provoquait chez eux ce récit les conduisait à un étrange déni.
Lors d’une séance, l’un d’eux a expliqué qu’il lui était arrivé de s’en vanter devant ses copains, parfois certains adultes. Il disait être fier que son père ait été un contrebandier, qu’il ait ridiculisé les gendarmes et les douaniers à moult reprises, puis « mis en danger » le gouvernement de son pays. C’était « Mon père ce héros ! » Mais la mère est devenue livide quand elle l’a entendu en séance. Elle nous a expliqué avoir éprouvé différentes sentiments contradictoires. Bien qu’heureuse de voir que les enfants s’y montraient proches du père, elle avait peur que la chose ne soit ainsi ébruitée et que leurs ennuis ne recommencent. L’ombre du passé ! Il était possible que les enfants s’inscrivent davantage dans leur histoire – dit-elle -. Ils semblaient les comprendre et aimer leur passé et leur choix d’existence. Mais en même temps, il y avait comme une identification aux orientations du père alors qu’elles avaient été le produit d’un choix par nécessité. La mère ajoutait qu’elle ne pensait pas que cela pouvait être source de fierté. Elle aurait préféré qu’ils soient sensibles aux souffrances que cela avait entraînées.
Le plus jeune a ajouté qu’il ne verrait rien de mal à devenir contrebandier si l’occasion se présentait. Son frère l’a taquiné : « Tu aimes revendre tes DVD pourris à des prix chers. Tu aimes tricher avec ceux mêmes que tu appelles tes meilleurs amis. »
Je pensais, de mon côté, que par leur fierté, le père apparaissait comme un véritable voyou ; il porterait le métier de contrebandier dans le sang.
Cette logique n’est pas sans rappeler celle de l’adoption. Des parents stériles adoptent en général par nécessité de la même manière que ce père est devenu contrebandier dans l’absence d’autre issue. Pour le passage des émigrants, on pouvait y ajouter une dimension idéologique. C’est comme si les garçons disaient : « Si tu te refuses à envisager l’idée que tu es devenu un contrebandier parce que tu aimais cette vie, tu ne peux nous dire que c’est pareil d’être enfant biologique ou adoptif. »
Il y apparaissait que la nouvelle filiation adoptive prenait une tournure que les parents n’avaient pas prévu, au moins consciemment. Eux-mêmes avaient décidé de s’exiler pour faire peau neuve et pour abandonner leur vie clandestine et marginale. Le père ne pensait pas avoir une âme de délinquant, la preuve étant qu’il n’avait pas repris la contrebande et même qu’il avait rompu avec les gens de ce milieu. En France, il avait réalisé des études de kinésithérapeute et en était heureux. Mais les enfants s’étaient comme fixés à ces narrations, qui avaient des ramifications diverses incluant des personnages connus d’eux et des membres des familles. En réalité les péripéties de l’activité de contrebande jalonaient le parcours concernant les familles d’origine et leurs membres. On pouvait y puiser les histoires de ceux-ci, préciser leurs identités, mieux connaître leurs personnalités.
Par la façon dont le père racontait sa vie clandestine, les deux garçons avaient eu l’intuition qu’il y éprouvait une certaine jouissance et que son choix de vie correspondait à une vocation cachée. Le prouver était pour eux plus important que la révélation d’un secret : c’était déduire que le père les considérait comme ses enfants. Ce fut en partie souligné lors d’une séance.
Dans tous les cas, quand on est adopté, on est censé intégrer le passé des parents avec leurs côtés lumineux et sombres, leurs ancêtres, leurs coutumes, leur éthique, etc.
L’idée d’affiliation comme celle du lien intersubjectif nous éclaire : le filial est déterminé par la réciprocité. Faire parti d’une filiation, c’est se trouver curieux de connaître l’autre, impliqué dans sa vie au-delà de ses choix et de ses goûts, concerné par ses difficultés même si chacun chérit sa liberté et son indépendance. L’autre ne nous demande forcément pas d’être concernés par lui, mais c’est un processus inconscient, un engagement directement lié au fait de se trouver l’un face à l’autre et interagissant avec lui.
Pour penser l’adoption : considérations sur letraumatisme et la narration
L’adoption est un moment de crise et l’intégration du nouveau membre dans la famille implique un bouleversement, un microtraumatisme, bien que l’adoption puisse aider à panser d’autres blessures (stérilité, etc.).
Pour étudier l’impact de ce traumatisme sur la famille et son évolution, il serait intéressant de prendre en considération la singularité de celle-ci. Parlons du traumatisme en général.
D’ordinaire, n’importe quel traumatisme perturbe la filiation avec une répercussion plus ou moins grande. Il n’est pas rare que l’enfant doute de l’identité de l’un ou l’autre de ses proches ou qu’il la rejette. Chez les victimes, la commotion du traumatisme atteint différents domaines : l’affect, avec peur, perplexité et souffrance inconsolable ; la pensée débordée par l’excitation, troublée, désorganisée ; les traces de mémoire qui ne peuvent s’articuler entre elles ; le narcissisme affaibli et altéré par la formation de vacuoles du moi (Abraham et Torok, 1978 ; A. Eiguer, 2009), qui sont le témoignage de l’irreprésentable, autrement dit, des altérations de l’entendement dans la suite de l’interdit proféré de penser au transgresseur, s’il a été l’agent du traumatisme, menaces à l’appui. Que la cause du traumatisme soit extérieure ou intérieure à la famille, les conséquences sur celle-ci dans son ensemble sont significatives : l’impossibilité de fantasmer. L’équilibre familial est rompu. Ces troubles produisent à leur tour des effets déterminants longtemps après.
Mais on émerge du traumatisme par et avec autrui, en s’identifiant à lui, à son empathie, à sa tendresse.
Le récit a une fonction également. La victime expose les faits et essaie de comprendre ce qui s’est passé. Selon la perspective ouverte par Ferenczi (1931, 1933), les mécanismes de défense psychiques ne devraient pas être forcément évalués de façon négative ; ils s’avèrent nécessaires, fût-ce à titre provisoire et aussi longtemps que le choc est vécu péniblement. Pourquoi ne pas s’autoriser à dénier, à cliver, à rationaliser, à renverser le sens des choses ? Ces défenses ouvriront quelquefois des lignes de récupération. Pourquoi ? Faute d’y voir clair, le sujet peut commencer par interpréter les choses de façon univoque ou erronée mais, c’est déjà penser, déduire, raisonner. Il tient à la lecture qu’il fait des événements. Ferenczi insiste sur le clivage qui devient utile afin de séparer le souvenir de l’expérience et le vécu du reste de l’être. Il utilise le terme de « fragmentation » pour cette défense utile. Le choc étant surmonté, le sujet retrouvera son unité, et alors il se souviendra, parlera de l’expérience, la reliera, la pétrira, la malaxera, la reconstruira, la transformera.
Ferenczi (1933) rappelle que le déni et le clivage peuvent être aussi partagés par l’adulte acteur du traumatisme et par le témoin. L’adulte banalise le préjudice s’il a été l’agresseur, la négligence ou la carence affective s’il a ignoré les besoins de l’enfant. Il semble ignorer la psychologie particulière de l’enfant qui ne peut le suivre lorsqu’il a employé « le langage de la passion ». Ferenczi laisse entendre que ce déni résonne avec celui de la victime, configurant une communion dans le déni.
Autrement dit le déni est nuisible s’il est renforcé collectivement. Sa présence suggère nettement la nécessité d’une élaboration graduelle de la souffrance et, avant toute chose, du renforcement de l’estime de soi chez la victime du traumatisme. C’est la situation de passivité subie qui semble compliquer les choses : passif pour avoir subi, pour se faire consoler. Dans le cas de la famille exposée récemment, les enfants se sentent comme ayant participé au passé de leurs parents adoptifs. On note que cette illusion était fonctionnelle ; le déni était peu marqué contribuant à la construction de la filiation.
La projection se révèle être aussi un mécanisme intéressant. Son rôle dans le travail de pensée, l’utilisation de l’intuition et de la déduction auxquels la pensée s’associe, l’ouverture d’une « vision du monde » et la systématisation qui intègre les différents constats empiriques méritent notre attention. Nombreux chercheurs, dont Freud (1912), se sont penchés sur la place notoire de la construction de systèmes d’interprétation chez les peuples primitifs concernant les phénomènes de la nature dont ils n’ont pas la maîtrise. Ces chercheurs ont admis leur caractère positif.
Pourquoi ne pas nous procurer des explications pour calmer nos angoisses ? Les effets désorganisateurs de la commotion surmontée, le sujet peut développer des formes de raisonnement nouvelles, s’intéresser à des questions qu’il n’avait pas l’habitude de se poser.
La pensée a des liens indiscutables avec la narration : le récit que l’on se fait permet de forger des hypothèses nouvelles et d’ébranler ses propres convictions. Ce qui arrive fréquemment, c’est que des versions différentes des faits se succèdent, même contradictoires, sur les fonctions des agents du traumatisme, les témoins, les victimes. Elles se construisent collectivement en famille. On se dira que celui que l’on croyait avoir sauvé la victime était en réalité un complice de l’agent ; l’agent, une victime lui-même, etc.
Dans l’histoire de la psychanalyse, le rôle positif de la défense revendiqué par Ferenczi a subi une sorte de refoulement jusqu’à H. Kohut (1971) qui, sensible aux avantages narcissiques de celle-ci, l’a rebaptisé mécanisme compensatoire. La défense essaie de compenser une carence ancienne ou récente, d’amour, de sécurisation, de considération. L’adulte (s) qui a eu la charge du soin est responsable de cette défaillance. Cette définition correspond à l’approche ferenczienne, la fonction positive de la défense est d’autant plus considérable que l’adulte fait défaut à l’enfant traumatisé. La défense était comprise précédemment en relation à la pulsion, dont elle tentait de neutraliser les effets. Dans la compréhension kohutienne, le lien parent-enfant est mis au premier plan.
Cette reformulation est contemporaine de la reconsidération de la narration dans la reconstruction du passé : le récit soutient le souvenir et lui donne une vraisemblance et non plus tellement l’inverse – c’est-à-dire, l’hypothèse qui était habituellement avancée : on était sensé chercher la vérité, qui est une et unique. Avec les versions successives pour expliquer ce qui est arrivé, la narrativité étaie et permet de se réparer. Dans la mesure où la blessure est vécue comme un affront dont nous n’avons pas la maîtrise, le récit nous permet de nous retrouver en sujet, en artisan, en acteur de l’événement. C’est aussi une tentative de nous approcher du mythe, un peu plus près à chaque version nouvelle, jusqu’à faire en sorte que le banal et le honteux deviennent de hauts faits. « Si cela m’est arrivé à moi, c’est que je suis prédestiné. Si c’est aussi arrivé à d’autres, à ceux du quartier, à ceux de ma communauté, aux membres de ma famille, je peux me sentir accompagné. » Devenir un héros, ce n’est plus rester seul mais « m’inscrire dans un destin familial. Tous les miens sont là, depuis des générations et des générations ». (Cf. le cas de la famille récemment exposé où l’on note la formation du mythe sur l’héroïsme du père, ce qui tente de résoudre les incertitudes de la filiation adoptive.)
Pour conclure
Pour la reconstruction narrative, la famille joue son rôle spécifique. Si chacun de ses membres a souffert du traumatisme au même niveau, la recomposition par le récit sera collective. Si l’un des membres en est le plus touché, tous y contribueront. Si l’agent de l’agression est un membre de la famille, des tiers, témoins ou extérieurs à la famille, seront essentiels pour ce travail.
Dans chaque cas, et notamment dans les familles adoptantes, le mythe de l’enfant sauvé parce qu’élu est présent, chaque partenaire du processus de réparation adhère à sa façon à ce mythe. Le soignant aussi, qui est déjà traversé par son propre mythe familial, accorde ses gestes avec les gestes attendus par la victime et sa famille. Les mythes du soignant font écho aux mythes familiaux. Les deux exemples cités permettent d’observer l’intérêt de la narration dans le processus de l’adoption ; elle a une fonction de restauration et de resserrement des liens filiaux. Pour ce qui concerne la première famille, l’enfant réclamait à ses parents fragiles de parler de leur vie. Il s’intéressait spécifiquement aux héros français de la BD.
Le deuxième cas montre que pour qu’enfants et parents s’adaptent réciproquement, le récit a une importance capitale dans l’identification de l’autre et, une fois celui-ci mieux reconnu, dans l’identification à lui. Quand quelque chose n’est pas possible ou autorisé, on peut se permettre de transgresser ainsi que d’avouer que l’on y a trouvé de la jouissance. Le récit ne semble pas toujours dire la vérité, mais il dévoile la vérité profonde des sujets. Etant si perspicaces et si sensibles à découvrir des mystères, les enfants adoptés peuvent aider à reconquérir l’authenticité chez chacun. L’enfant adopté pourrait demander : « Raconte-moi ton histoire même si elle n’est pas exacte. Je m’occuperai de trouver sa (ta) vérité. »
Bibliographie
Abraham N., Torok M. (1976) L’écorce et le noyau, Paris, Flammarion.
Bourdieu P. (2000) Les structures sociales de l’économie, Paris, Le Seuil.
Eiguer A. (2004) L’inconscient de la maison, Paris, Dunod.
Eiguer A. (2008) Jamais moi sans toi. Psychanalyse des liens intersubjectifs, Paris, Dunod.
Eiguer A. (2009) « Narcissisme familial », Revue internationale de psychanalyse de couple et de famille, N° 2, versions en français, anglais et espagnol www.aipcf.net
Ferenczi S. (1931-2) « Réflexions sur le traumatisme », tr. fr. OC IV, Paris, Payot, 1982, 139-147.
Ferenczi S. (1933) « Confusion de langues entre l’adulte et l’enfant », tr. fr. in OC IV, Paris, Payot, 1982.
Freud S. (1912), Totem et tabou, tr. fr. Gallimard, 1977.
Freud S. (1914) Deuil et mélancolie, tr. fr. in OC XII, Paris, PUF.
Kohut H. (1971) Le self, tr. fr. Paris, PUF, 1974.
Le Robert (1957) Paris, Ed. Le Littré.
∗ Psychiatrist and a psychoanalyst, holder of an Habilitation to direct research in psychology (Université Paris V), director of the review Le divan familial, President of the International Association of Couple and Family Psychoanalysis.
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