REVUE N° 33 | ANNE 2025 / 2

Claude Nachin, Mon abrégé de psychanalyse


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NOTES DE LECTURE

Claude Nachin, Mon abrégé de psychanalyse

Paris, L’Harmattan, 2018

Note de lecture par Élisabeth Darchis* et Véronique Lopez-Minotti**

La dernière publication de Claude Nachin: Mon abrégé de psychanalyse, est un ouvrage qui apporte une nouvelle lecture sur les concepts freudiens. L’auteur reprend l’histoire du développement de la théorie psychanalytique avec les bases qu’il avait déjà examinées dans son livre La méthode psychanalytique. Au plus près de la clinique, cet ancien psychiatre des hôpitaux, chargé de cours de psychopathologie à l’université de Picardie Jules-Verne (Amiens), revisite la méthode analytique au regard des résultats dans la cure des patients. Claude Nachin n’a cessé, dans de nombreux échanges et travaux scientifiques en lien avec ses différents groupes (Association européenne Nicolas Abraham et Maria Torok, Société psychanalytique de Paris, Société de psychanalyse freudienne, 4e groupe OPLF et autres associations issues du mouvement lacanien), de remettre sur le métier l’étude des concepts freudiens en les confrontant à la clinique. Ami de Maria Torok et dans la filiation hongroise de Ferenczi, Claude Nachin propose son regard sur la théorie de la psychanalyse, notamment dans la médecine et la culture. Il met en lumière l’évolution des concepts en lien avec les travaux de Klein, Winnicott, Balint, Rand, Abraham et Torok et autres nombreux auteurs. Ce psychanalyste qui a travaillé notamment autour du deuil, des traumas et des influences transgénérationnelles, expose une véritable Métapsychologie revisitée, plus de quatre-vingts ans après Freud.

Dans la première partie de son livre, Nachin revient sur les découvertes de Freud, en particulier sur le rêve et sa symbolique culturelle, sur le passage de la première topique à la deuxième, sur cette oscillation entre deux méthodes d’interprétation des rêves: entre la réalité vécue des traumas sexuels et les fantasmes pulsionnels, entre le fondement réel ou fantasmatique des symptômes névrotiques. Pour Nachin, c’est toujours le cheminement du patient et ses expériences singulières qui sont à entendre. La psychanalyse, qui étudie la vie psychique avec ses fondements inconscients, est la matrice de toute psychologie et la forme la plus approfondie de la psychothérapie: «La compétence de l’analyste, c’est de se mettre à l’école du patient… Le processus analytique se déroule entre analyste et analysant. Sa bonne marche nécessite la mise en résonance de l’inconscient de l’analyste avec celui de l’analysant, cette résonance opérant quand les contenus de conscience rencontrés induisent une structure inconsciente complémentaire chez l’analyste» (Nachin, p. 28). Il s’agit de construire ensemble un espace analytique.

Nachin montre que la psychanalyse a toujours été prise entre le savoir acquis et la méthode de découverte incessante induite par les associations libres. Il se réfère à Balint (1952-1965), à Viderman et surtout aux travaux de Maria Torok et Nicholas Rand (1995), en passant aussi par l’étude de textes littéraires, à propos de l’interprétation des rêves. Il revient sur la rencontre de Freud avec l’«homme aux loups» et sur les premiers traitements avec des patientes hystériques qui ont conduit à établir les règles de libre association, d’abstinence, de neutralité et d’attention égale à tous les éléments exprimés par le patient.

Des aspects de la cure analytique sont réexaminés par Nachin: le choix des patients, la mise en place du contrat analytique et l’étude des transferts patients/analystes et du contre-transfert. Soulignons que Nachin sépare de manière didactique le transfert du contre-transfert: il cite des auteurs qui parlent du transfert-contre-transfert comme d’un ensemble, dont D. Meltzer ou J. Lacan qui contestent leur division. Et il montre comment N. Rand et M. Torok (2000) s’opposent à la notion de contre-transfert. Il commente également les nombreuses descriptions d’auteurs comme Ferenczi, Balint, Klein et les post-kleiniens, Abraham et Torok, autour de ce concept de transfert, pilier de l’œuvre de Freud. S’intéressant à la phénoménologie du transfert: «le transfert opère et se transforme sans cesse chez les deux protagonistes de la cure» (Nachin, p. 54), il analyse les phénomènes perçus et il définit le transfert comme «l’ensemble de la vie intérieure du patient qui peut se rejouer dans la cure à condition que les circonstances et l’analyste s’y prêtent» (Nachin, p. 39). Il rappelle les pluralités conceptuelles sur le transfert, ses effets positifs et négatifs décrits par Lagache (1952), le transfert implicite et explicite développé par Neyraut (1974) et les quatre modalités du transfert introduites par Delaunay (2011), direct, provoqué, inversé et interne: «La psychanalyse ne crée pas les transferts, mais l’écoute de l’analyste et sa neutralité lui donnent la possibilité de les observer avec rigueur, puis d’intervenir après ses constatations» (Nachin, p. 42).

Nachin revient sur la question de l’homosexualité psychique et précise qu’il ne faut pas réduire le transfert à la question des imagos internes du sujet, mais garder à l’esprit que se trouvent transférées, à travers la relation intersubjective analyste et analysé, non seulement des situations relationnelles du passé, mais aussi une intériorisation psychique complexe de l’image de soi en lien avec le masculin et le féminin. Les observations de la mise en place du psychisme du bébé au cours de la première année (cf. travaux de Melanie Klein avec les positions schizoparanoïde et dépressive, de Bowlby avec la théorie de l’attachement, de José Bleger avec l’ambiguïté) ainsi que les descriptions de Winnicott, ont apporté leur compréhension de la régression au sein de la situation analytique et sont ainsi à prendre en compte. Nachin souligne que le transfert et le contre-transfert sont des concepts qui doivent continuer à susciter des approfondissements afin d’éviter l’écueil réductionniste de la nosographie psychiatrique.

Nachin poursuit ses réflexions sur les modes d’intervention de l’analyste et sur la question de l’interprétation. Il insiste sur les hypothèses proposées par l’analyste, qui doivent revêtir un caractère souple, et sur la présence de l’analyste dans le champ perceptif où il constitue un objet externe et relationnel nécessaire à l’analysant pour accroître sa liberté de penser. Puis, après avoir souligné le caractère singulier des transferts dans chaque cure et approfondi l’ensemble des mouvements opérés par l’analyste, Nachin explore les trois étapes de la cure.

Si, au fil du temps, la pratique de la méthode psychanalytique a eu pour conséquence d’enrichir la compréhension de l’hystérie, de la névrose phobique et de la névrose obsessionnelle par l’articulation des conceptions freudiennes et postfreudiennes, elle s’est poursuivie par le traitement des psychonévroses traumatiques à la lecture des influences transgénérationnelles. Nachin expose sa propre évolution comme analyste, avec le développement, après la Seconde Guerre mondiale, des travaux autour des psychoses (Racamier, Rosenfeld, Meltzer et autres auteurs). Il accorde une mention spéciale à l’œuvre de F. Davoine et J.-M. Gaudillière, auteurs qui ont envisagé le problème de la folie et du lien social tout en s’inscrivant eux aussi dans la théorie traumatique de la psychanalyse. Nachin revient sur la méthode psychanalytique appliquée aux nourrissons et aux enfants, qui a contribué également à enrichir la psychanalyse de l’enfant et à préciser ses névroses, grâce, entre autres, aux recherches de Soulé ou de Kreisler. Les travaux de René Diatkine ont aussi apporté une lecture nouvelle des troubles prépsychotiques autour des dysharmonies évolutives et de nombreux travaux sur l’autisme infantile se sont développés depuis Kanner. Par contre, Nachin déplore les approches réductionnistes nosographiques ou cognitivo-comportementales: «l’humain (enfant comme adulte) ne peut être malade qu’humainement» (Nachin, p. 76). Il insiste sur l’élaboration psychique en lien avec toute maladie.

Dans une deuxième partie, Nachin revoit la métapsychologie en traitant du psychisme humain à travers les relations avec les semblables. L’auteur va à la recherche des liens avec l’autre et il s’appuie pour cela sur les travaux consacrés à la dyade mère-enfant, mais surtout sur ceux d’Angelergues qui a étudié les interrelations et le travail symbiotique du psychique.

Nachin aborde ainsi différents concepts comme celui de l’interprétation: «travail commun du processus transférentiel» ou de la représentation: «qui ne saisit pas l’objet, mais la relation entre l’être humain qui travaille psychiquement et l’objet» (Nachin, p. 85). Il revisite le «symbole psychanalytique» selon N. Abraham, mais aussi les affects intrinsèques au symbole, comme l’angoisse originaire et la peur, la jalousie et l’envie, l’amour et la haine, la culpabilité, la honte ou l’inquiétante étrangeté… Il redéploie la conceptualisation de ces affects en s’appuyant sur des psychanalystes novateurs, notamment Hermann, Bowlby, Wallon, Ferenczi, Balint, Winnicott, mais surtout Abraham et Torok. Ainsi la culpabilité, née dans l’introjection, sera entendue, par exemple, comme le souvenir d’une volupté enkystée dont le retour est espéré. Et la honte sera étudiée comme étant à l’origine d’une crainte de perdre le contact avec la mère (cf. l’unité duelle); la honte se complique quand le sujet a affaire à un honnisseur honteux, pervers ou honni lui-même.

Ces approches révèlent un praticien expérimenté et bénéficiant de l’apport de ses auteurs de référence, notamment Abraham et Torok… Ainsi, quand il parle des traces mémorielles qui suivent un trajet de la périphérie vers le centre, de l’Écorce vers le Noyau, il y origine les images et les fantasmes. Nous comprenons alors les origines du langage, véritable fait psychique à deux (ou à plusieurs, pourrions-nous proposer aussi dans une approche groupale).

Dans sa nouvelle métapsychologie, Nachin nous amène à concevoir avec acuité l’organisation du psychisme, avec ses instances et ses activités, qui débouche sur la topique des espaces psychiques et sur les fonctions psychiques où l’humain n’est concevable qu’en tant qu’objet en relation.

Dans une troisième partie, Nachin aborde les positions de Freud envers la philosophie. Puis il développe l’évolution postérieure des liens entre psychanalyse et culture, littérature et création. Dans une reprise du cheminement philosophique de Freud, Nachin note qu’il s’est appuyé sur des mythes anciens (mythe d’Œdipe, mythe de l’androgyne de Platon), qu’il disqualifiait la thèse kantienne fondée sur l’universalité de la structuration spatio-temporelle humaine, puisque les processus psychiques inconscients ignorent le temps, qu’il refusait ce côté achevé de toute doctrine. Se démarquant à la fois des médecins et des philosophes, Freud estimait que la psychanalyse, science de l’inconscient, devait user de concepts souples et révisables (Nachin, p. 40).

Parmi les philosophes, c’est surtout l’influence de la thèse de Schopenhauer révélée par Otto Rank avec la théorie du refoulement et ses références autour des théories du trauma et de la folie, que Nachin nous propose de retenir. A posteriori, nombre de philosophes se sont aussi montrés curieux sur les apports de la clinique psychanalytique, comme Ricœur ou Derrida.

Au sujet de l’œuvre littéraire, Nachin montre les influences réciproques entre la psychanalyse et la littérature avec l’existence de deux positions: celle de la psychanalyse appliquée, qui consiste à chercher dans les œuvres les notions acquises de la psychanalyse et l’étude des textes sans préjugé, qui permet d’enrichir la psychanalyse. Deux études d’œuvres littéraires ont été réalisées par Freud, La Gradiva de Jensen, et celle du conte d’Hoffmann L’homme au sable, qui ont fait l’objet d’une réévaluation par N. Rand et M. Torok. La première étude, dans laquelle Freud avait appliqué la théorie du refoulement du désir lié à un interdit, a été explorée à nouveau et reliée à un deuil traumatique; la seconde, dans laquelle Freud retrouvait la démonstration littéraire du retour chez l’adulte de la peur de la castration, a été reliée à un secret transgénérationnel et à des effets fantomatiques d’un secret familial antérieur au deuil du père.

Claude Nachin cite également les travaux plus récents de Serge Tisseron comme illustration de l’importance des liens entre la création et la psychanalyse, notamment l’analyse de la bande dessinée de Tintin, qui a mis en lumière un drame familial confirmé par Hergé à la fin de sa vie. Cette approche ouvre ainsi sur l’importance de la psychanalyse dans les images et les arts, la télévision et le cinéma, ou même simplement dans la vie quotidienne.

L’ouvrage de Claude Nachin interroge chaque analyste sur la question épistémologique de son affiliation et de son ouverture. Il amène à poursuivre les recherches psychanalytiques au plus près de la singularité du patient. Il rend compte du désir de l’auteur de continuer à mettre en mouvement la pensée psychanalytique traduisant son désir de transmission. À lire comme un livre nous accompagnant au chevet de nos pratiques.


* Psychologue clinicienne, Psychanalyste, Thérapeute psychanalytique de groupe, famille et couple. Présidente de la SIPFP (Famille et Périnatalité) et de l’AENAMT (Abraham et Torok). Membre STFPIF, SFTFP, SFPPG, AIPCF, APPCF, AFCCC, WAIHM, MARCE. Fondatrice et enseignante responsable pédagogique d’un DU à Paris 7. darchiselisabeth@orange.fr

** Psychologue clinicienne ; psychanalyste de couple et de famille, Membre de la sftfp. lopezminotti.veronique@hotmail.com

Originellement cette note est parue dans Le Divan familial, n° 42, 2019/1, p. 195-199. Elle est publiée ici avec l’accord des autrices, celui du comité de rédaction du divan familial et celui des Éditions In Press. Nous les en remercions.

Revue Internationale de Psychanalyse du Couple et de la Famille

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ISSN 2105-1038