REVUE N° 34 | ANNÉE 2026 / 1
ARTICLE
La réalité psychique inconsciente du lien intersubjectif. Éléments d’une théorie psychanalytique du lien[1]
René Kaës
La réalité psychique inconsciente
Dans cette conférence, je vous propose de développer certains aspects du concept de lien en centrant ma réflexion sur la réalité psychique du lien. Cette approche distingue la conception psychanalytique du lien de toute autre conceptualisation, psychosociologique, sociologique ou anthropologique. La réalité psychique inconsciente est l’hypothèse constitutive de la psychanalyse. Très tôt dans son œuvre, dès l’Interprétation du rêve, Freud écrit que la prévalence accordée aux désirs inconscients spécifie la réalité psychique et que «la réalité psychique est une forme d’existence particulière qu’il ne faut pas confondre avec la réalité matérielle» (S. Freud, 1900, p. 625). Les rêves, les fantasmes inconscients, les pulsions, les symptômes et les formations homologues dont la structure est celle des formations de compromis, le symptôme par exemple, toutes les séries conflictuelles désir/défense, plaisir/déplaisir, sont les manifestations de la réalité psychique. Celle-ci s’oppose à la réalité matérielle ou externe, mais elle doit composer avec elle.
Le sujet auquel les psychanalystes apportent habituellement leur attention et leur soin est un sujet “singulier”. Ils le traitent et le pensent “un par un”, individuellement. C’est la réalité psychique inconsciente de ce sujet qui les intéresse: l’organisation de son monde interne et ses conflits, les vicissitudes de son histoire à travers ses transformations et ses impasses, le processus de sa subjectivation.
Leurs patients et leur propre travail de pensée ont appris aux psychanalystes la structure et le fonctionnement de ce monde interne. Le dispositif pratique de la méthode psychanalytique appliquée à la cure individuelle a rendu possible que les effets de l’inconscient deviennent connaissables dans l’espace interne, et que la cure tire son efficacité d’agir sur eux. Mais en construisant notre savoir sur la réalité psychique inconsciente à partir du dispositif de la cure, nous mettons en suspens l’analyse de la réalité psychique propre aux liens intersubjectifs. C’est là une limitation imposée par le dispositif et l’objet pratique de la psychanalyse. Pour autant, nous n’avons pas isolé l’espace de la réalité psychique interne de son “environnement” intersubjectif et social. Mais c’est seulement pour en repérer les effets dans l’espace interne.
En pratiquant cette découpe de l’objet théorique et pratique de la psychanalyse, en mettant en œuvre la méthode appropriée aux buts de la psychanalyse appliquée au sujet singulier, les psychanalystes “de divan” laissent dans les marges de la situation psychanalytique un “reste à connaître”.
Cependant, les contours et les champs de la réalité psychique partageable et partagée avec d’autres sujets ne sont pas ignorés, ils sont esquissés d’abord par Freud par la voie de la spéculation dans les œuvres dites de “psychanalyse appliquée”: Totem et tabou, Psychologie des masses et analyse du moi, Malaise dans la culture. Freud initiera cette ligne de pensée avec l’hypothèse d’une “psyché de groupe”, que précisent les concepts d’identification par le symptôme, de communauté de fantasme, d’idéaux communs, de pacte entre les frères pour assurer un ordre symbolique, de renoncement à la réalisation des buts pulsionnels destructeurs pour assurer la vie en commun. De nombreux travaux des premiers psychanalystes suivront cette voie (K. Abraham, S. Ferenczi, E. Jones, T. Reik …).
Trois espaces de la réalité psychique
J’ai consacré une grande partie de mes recherches à décrire, à essayer de comprendre et de rendre intelligibles les relations complexes qui spécifient, distinguent, opposent et articulent trois espaces de la réalité psychique: celui du sujet singulier, celui des liens intersubjectifs et celui des ensembles complexes, tels que les groupes, les familles et les institutions. Pour établir et construire ces recherches, j’ai pris appui sur ma pratique de la psychanalyse selon trois principaux dispositifs: la cure individuelle, le travail en situation de groupe et l’accompagnement d’équipes soignantes dans des institutions psychiatriques.
La connaissance acquise par ces dispositifs m’a conduit à formuler progressivement une théorie psychanalytique du lien et des ensembles mais aussi à penser autrement l’espace de la réalité psychique inconsciente du sujet singulier: je pense que son espace se construit dans les processus et les formations psychiques communs à plusieurs sujets, notamment dans les alliances inconscientes dont il est partie constituée et partie constituante. L’expression épistémologique de cette nouvelle extension du champ de la psychanalyse a été la construction d’une métapsychologie des espaces de la réalité psychique.
Avant de qualifier la consistance de la réalité psychique du lien, il me faut situer le cadre plus général de mes recherches.
Un tissu de liens, un texte dont nous avons à déchiffrer le sens
Parce que nous naissons prématurés, nous sommes enveloppés de soins physiques et indissociablement psychiques, de langes, de bras qui nous soutiennent, de peau qui nous réchauffe et se colle à la nôtre, d’odeurs et d’images, de bains de paroles et de discours. Nous sommes enveloppés de tout un tissu de liens, qui se lient au-dedans de nous-même et avec les autres, et qui forment des pelotes et des nœuds que nous ne cessons de faire et de défaire toute notre vie. Un “texte” assurément, mais un texte de chair, d’émotions et de pensées, de signes et de sens, un palimpseste dont nous déchiffrons le sens souvent avec peine et quelquefois avec bonheur.
Nous sommes nécessairement liés par toutes sortes de liens avant de pouvoir nous en délier partiellement, en contracter d’autres, être suffisamment autonome et nous assumer comme Je. Nous ne pouvons pas vivre sans les liens, bien que certains liens, par excès ou par défaut, nous enchaînent ou nous empêchent de vivre, d’aimer, de connaître, de jouer.
Tous ces liens sont intriqués les uns dans les autres comme la vie et la mort, l’amour et la haine et, ce qui complique l’affaire, avec ceux des autres, qui connaissent les mêmes emmêlements. Puisque nous n’envisageons qu’avec réticence de nous confronter avec ce qui nous lie au-dedans de nous-même et aux autres, que nous confondons souvent ces deux espaces et ce que nous préférons ignorer ce que lient les liens, nous pouvons passer notre vie à les démêler.
Pour faire lien, dès l’origine de la vie psychique et ultérieurement pour former un couple, vivre en famille, s’associer en groupe, pour vivre en communauté avec d’autres humains, nous nous investissons électivement les uns les autres, nous nous identifions inconsciemment entre nous à travers des objets et des traits communs. Ces processus accompagnent nos premières expériences intersubjectives avec d’autres formations spécifiques: les alliances inconscientes structurantes et défensives, les repères identificatoires, les idéaux communs, les représentations imaginaires et symboliques partagées. Tous ces processus et toutes ces formations psychiques sont la matière de la réalité psychique du lien.
Le lien, essai de définition
Maintenant que le cadre général de mes recherches est esquissé, je peux proposer une définition du lien. Elle comporte trois composantes:
- La première en définit le contenu; le lien intersubjectif est la réalité psychique inconsciente spécifique construite par la rencontre de deux ou plusieurs sujets.
- La seconde composante de la définition met l’accent sur le processus: le lien est le mouvement plus ou moins stable des investissements, des représentations et des actions qui associent deux ou plusieurs sujets pour la réalisation de certains de leurs désirs.
- La troisième composante définit le niveau logique du lien. Cette logique est celle des implications réciproques, des inclusions et des exclusions mutuelles.
Elle peut aussi s’exprimer dans cette formule: pas l’un sans l’autre et sans l’enveloppe qui les contient.
Ces trois composantes de la définition du lien s’appliquent aux différents types de liens: parentaux, filiaux, fraternels, intergénérationnels, transgénérationnels, amoureux, haineux, etc. Elles s’appliquent à la psychopathologie des liens, aux organisations névrotique, perverse, narcissique, borderline ou psychotique. Par exemple aux liens d’emprise, aux liens sadomasochistes, aux liens tyranniques…
Les exigences de travail psychique pour faire lien
Le lien nous impose un certain travail psychique. Freud a utilisé la notion d’exigence de travail psychique lorsqu’il a construit la première théorie des pulsions: la pulsion impose à la psyché un travail psychique en raison de sa relation au “biologique”. Je pense qu’un autre travail psychique est exigé par la rencontre avec l’autre, avec plus d’un autre, pour que se produisent l’assemblage et l’association des psychés ou des parties de celles-ci, pour qu’elles s’éprouvent dans leurs différences et se mettent en tension, pour qu’elles se régulent.
J’ai distingué quatre principales exigences de travail psychique imposées par le lien intersubjectif ou les conjonctions de subjectivité.
La première est l’obligation pour chaque sujet d’investir le lien et les autres de sa libido narcissique et objectale afin de recevoir en retour de ceux-ci les investissements nécessaires pour être reconnu comme sujet membre du lien. Le modèle du contrat narcissique décrit par P. Castoriadis-Aulagnier (1975) illustre cette exigence de travail psychique imposée par le lien.
La deuxième exigence porte sur le refoulement, le renoncement ou l’abandon de certaines formations psychiques propres au sujet. Freud avait indiqué, en 1921, que le Moi doit abandonner une partie de ses identifications et de ses idéaux personnels au profit d’idéaux communs et en échange des bénéfices attendus du groupe et/ou du chef. Tout lien impose des contraintes de croyance, de représentation, de normes perceptives, d’adhésion aux idéaux et aux sentiments communs. Être dans le lien implique que certaines fonctions psychiques soient inhibées ou réduites et que d’autres soient électivement mobilisées et amplifiées. On pourrait, à cet égard, admettre qu’il existe une exigence de non-travail psychique qui se manifeste par des abandons de pensée, des effacements des limites du moi, et des adhésions passives à des injonctions d’emprise. C’est le cas des groupes et des familles sectaires et des groupes sous l’emprise de l’idéologie radicale.
La troisième exigence relève de la nécessité de mettre en œuvre des opérations de refoulement, de déni ou de rejet pour que les liens se forment et se maintiennent. Ces opérations concernent toutes les configurations de liens qui assurent et entretiennent les dispositifs méta-défensifs nécessaires à leur auto-conservation et à la réalisation de leurs buts. Elles sont donc à la fois requises par le lien et par les intérêts personnels que les sujets trouvent à les contracter. Tels sont le statut et la fonction des alliances inconscientes défensives. Je le préciserai dans un instant.
La quatrième exigence s’articule avec les interdits fondamentaux dans leurs rapports avec le travail de civilisation (die Kulturarbeit) et les processus de symbolisation. Freud (1929) a insisté sur la nécessité du renoncement mutuel à la réalisation directe des buts pulsionnels pour que s’établisse une “communauté de droit” garante des liens stables et fiables. Le résultat de cette exigence de travail est la formation du sens, l’activité de symbolisation et d’interprétation, mais aussi la capacité d’aimer, de jouer, de penser et de travailler.
Ces quatre exigences concourent à la création des espaces de la réalité psychique commune et partagée. Elles sont de structurantes source de conflits. La conflictualité centrale se situe entre la nécessité d’être à soi-même sa propre fin et celle d’être un sujet dans le groupe et pour le groupe. Les sujets liés entre eux dans un couple, une famille ou un groupe sont quasiment toujours confrontés à une balance économique qui établit ce qu’ils gagnent et ce qu’ils perdent à satisfaire ces exigences pour maintenir leurs liens.
D’une certaine manière, nous n’avons pas le choix de nous soustraire à ces exigences: nous devons nous y soumettre pour entrer dans un lien et pour exister comme sujet dans l’intersubjectivité. Mais nous avons aussi à nous en dégager, à nous en délier chaque fois que ces exigences et que les alliances qui les scellent servent notre auto-aliénation et l’aliénation que nous imposons aux autres, le plus souvent à l’insu de chacun. Je pense que c’est dans cette perspective que nous pourrions définir le champ pratique du travail psychanalytique sur les configurations de liens.
Les alliances inconscientes
Les alliances inconscientes sont au fondement de la réalité psychique du lien et de celle du sujet. Elles sont des formations psychiques construites par les sujets d’un lien et d’un ensemble – un groupe, une famille, un couple ou une institution – afin de renforcer en chacun d’eux certains processus, certaines fonctions, ou certaines structures dont chacun tire un bénéfice; c’est pourquoi l’alliance prend une valeur décisive pour leur vie psychique. Chacun s’engage dans l’alliance pour des raisons qui lui sont propres, mais sa place dans l’ensemble les oblige à maintenir l’alliance pour eux-mêmes, pour les besoins de l’autre et pour leur lien.
Les contenus des alliances sont inconscients et les alliances elles-mêmes sont inconscientes. Les alliances inconscientes sont un des modes de production de l’inconscient: de l’inconscient refoulé et de l’inconscient non refoulé. Le fait qu’elles sont transversales à la réalité psychique inconsciente du lien, du groupe et du sujet les rend particulièrement résistantes au processus analytique.
J’ai distingué quatre grandes catégories d’alliances inconscientes: les alliances structurantes, nécessaires à la structuration de la vie psychique; les alliances défensives fondées sur le refoulement; les dérives pathologiques des alliances défensives; et les alliances offensives.
Les alliances structurantes primaires et secondaires
Je distingue les alliances inconscientes de base ou primaires et les alliances secondaires. Les alliances inconscientes primaires sont au principe de tous les liens. Les premières alliances sont les alliances d’accordage entre la mère et le bébé, les alliances de plaisir partagé, d’illusion créatrice mais aussi les alliances d’amour et de haine.
Le contrat narcissique (P. Castoriadis-Aulagnier, 1975) est une alliance structurante primaire qui lie les sujets du premier ensemble humain dans lequel chaque nouveauné est investi narcissiquement par le groupe en échange de son investissement narcissique du groupe. Le contrat narcissique assure les investissements d’autoconservation du groupe et du sujet de ce groupe. L’enfant trouve sa place dans le groupe, qui le reconnaît comme membre de ce groupe qui, en retour, exige de lui qu’il reconnaisse le groupe comme ce dont il procède et qu’il en assure la pérennité.
Le contrat narcissique est un contrat de filiation.
Les alliances structurantes secondaires supposent la plupart des précédentes. Elles sont formées par les contrats et les pactes fondés sur la Loi et les interdits fondamentaux: nous y trouvons principalement les alliances décrites par Freud (1913,1939): le pacte fraternel, l’alliance symbolique avec le père et le contrat de renoncement à la réalisation directe des buts pulsionnels destructeurs. Ces alliances structurantes secondaires concernent en premier lieu les relations sexuelles et les rapports entre les générations. Elles sont indispensables à la transmission de la vie psychique entre les générations.
Nous avons affaire à des contrats narcissiques secondaires, lorsque le sujet établit des liens hors de la famille, dans les divers groupes sociaux formels ou informels dont il est participant. Ce sont des contrats d’affiliation, qui redistribuent les investissements du contrat narcissique originaire et qui entrent en conflit avec lui, notamment à l’adolescence.
Les fonctions de cadre et de garant métapsychiques des alliances inconscientes
Ces alliances accomplissent plusieurs fonctions, celles de cadres et de socles intersubjectifs de la subjectivité, elles sont les conditions et les garants métapsychiques de l’espace psychique commun et partagé dans lequel, selon P. Aulagnier, “le Je peut advenir”.
J’ai proposé d’appeler métapsychiques des formations et des fonctions qui encadrent la vie psychique de chaque sujet, qui se tiennent à l’arrière-fond de la psyché individuelle. Le lien et les alliances inconscientes sont en position méta par rapport aux formations et aux processus psychiques du sujet considéré dans sa singularité.
Bien que le concept de cadre et de garant métapsychique nous oblige à penser l’organisation et le fonctionnement de la psyché du sujet dans sa relation avec l’intersubjectivité et non en termes exclusivement individuels, nous percevons l’intérêt de ce concept lorsque nous changeons de dispositif psychanalytique. Lorsque nous utilisons un dispositif de travail psychanalytique qui rassemble plusieurs sujets – une famille, un couple, un groupe –, les liens inter- et transsubjectifs dans lesquels se forme la psyché individuelle passent de l’arrièrefond au premier plan. Nous percevons que les alliances inconscientes forment la partie centrale de ces cadres et de ces garants.
Les alliances inconscientes défensives
Les alliances inconscientes défensives ont pour but de maintenir refoulé, rejeté, dénié ou effacé ce qui, en chaque sujet, peut mettre en péril son espace interne, celui de ses liens ou celui du groupe dont il est membre. J’ai retenu ici trois types d’alliances défensives.
Le pacte dénégatif
Le pacte dénégatif (Kaës, 1989, 2009) est une méta-défense qui se fonde sur diverses opérations défensives : le refoulement et la dénégation, mais aussi le déni, le désaveu, le rejet ou l’enkystement. Ce pacte définit un accord inconscient pour que le lien s’organise et se maintienne dans la complémentarité des intérêts de chaque sujet dans le cadre de leur lien. Certains investissements inconscients dans le lien doivent demeurer inconscients. Le pacte dénégatif est nécessaire à la formation du lien, mais il crée dans celui-ci du non-signifiable, du non-transformable, des zones de silence, des poches d’intoxication qui maintiennent les sujets d’un lien étrangers à leur propre histoire et à l’histoire des autres. On se souvient du pacte dénégatif entre Freud et Fliess à propos de l’opération des cornets nasaux d’Emma Ekstein. Il est aux origines de la psychanalyse.
Les dérives pathologiques des alliances défensives
Deux autres types d’alliances sont des dérives pathologiques des alliances défensives: la communauté de déni et les contrats pervers. Ce sont deux alliances aliénantes.
La communauté de déni
M. Fain (1981) a proposé la notion de communauté de déni pour rendre compte d’une modalité de l’identification de l’enfant à sa mère lorsque, celle-ci ne parvenant pas à se dégager de lui pour désigner en un autre lieu que l’enfant un objet de désir (le père), le déni de l’existence du désir pour le père est à la fois le fait de l’enfant et celui de la mère. Dans ce cas, la communauté de déni soutient une identification projective croisée : elle maintient ainsi la non-séparation entre la mère et l’enfant.
J’ai étendu la notion introduite par Fain en l’appliquant à diverses modalités du déni en commun.
Le contrat pervers
Les psychanalystes ont été très tôt attentifs à l’emprise que le pervers exerce sur ses partenaires: ils se sont centrés sur le sujet actif ou passif. Certains d’entre eux ont été davantage sensibles à l’alliance aliénante qui les lie l’un à l’autre : dans cette perspective le rapport du fétichiste à son fétiche ne prend sa valeur que du pouvoir qu’a le fétiche de fasciner l’autre et de susciter sa complaisance à subir la perversion.
La plupart d’entre eux insistent sur la loi de la jouissance qui régit le contrat pervers.
Les alliances offensives
Ce sont des coalitions organisées en vue de réaliser une action, de mener à bien un projet, une attaque contre un autre ou contre un ensemble d’autres. Exemple dans la famille l’alliance des frères et sœurs contre les parents, du harcèlement d’un groupe contre un élève, de la cohésion d’un gang pour attaquer u autre gang d’un groupe thérapeutique pour attaquer la maladie (cf. Bion).
Penser avec la psychanalyse la réalité psychique inconsciente des liens intersubjectifs
Pour conclure, reprenons mon propos pour l’élargir et l’ouvrir sur des considérations plus larges.
La question du lien s’est introduite dans le champ de la psychanalyse parce que la consistance et les formes contemporaines du lien intersubjectif sont en mutation.
Plusieurs auteurs (J. Puget, l’incertitude dans les liens, Z. Bauman, la fragilité des liens liquides) ont apporté leur réflexion sur ce point.
J’y ai contribué avec mon livre sur le Malêtre dans la culture contemporaine. La clinique des liens émerge à partir du moment où les garants métapsychiques n’accomplissent plus leurs fonctions de cadre: des ruptures, des transformations catastrophiques ou des non-transformations menacent l’espace des liens et des ensembles. C’est pourquoi on peut parler d’une souffrance de l’ensemble et d’une pathologie du lien et des ensembles. Les sujets souffrent d’être ensemble ou lorsqu’ils sont ensemble. Ils sont dans des rapports tels que la pathologie de l’un est nécessaire à la pathologie de l’autre.
J’en suis venu à l’idée que trois grandes sortes de défaillances des cadres et des garants métapsychiques sont en cause. La première concerne les défaillances ou les défauts des dispositifs intersubjectifs de pare-excitations et de refoulement dans la structuration des étayages de la vie pulsionnelle. Au lieu de la formation d’objets internes stables et fiables, se développent des formations clivées et non subjectivées, défavorables aux processus de symbolisation et de sublimation. Une souffrance narcissique intense est à la base des conduites antisociales qui se développent dans ces conditions. Ces défaillances affectent les conditions de la formation de l’inconscient et du préconscient.
Une seconde cause de défaillances se situe dans les processus de formation des identifications et des alliances structurantes de base. Je les rappelle: le contrat narcissique, les pactes instituant les interdits majeurs (interdiction du meurtre du semblable, du cannibalisme, de l’inceste), et la communauté de renoncement à la réalisation directe des buts pulsionnels destructeurs.
Une troisième sorte de défaillance concerne les processus de transformation et de médiation. Ce qui est le plus fragile dans toute organisation vivante, ce sont les formations intermédiaires et les processus articulaires. Ces formations et ces processus sont les plus menacés par les crises qui affectent les garants métapsychiques. Une conséquence majeure de leur défaillance est la mise hors circuit du préconscient, l’écrasement de la capacité de penser par effondrement des représentations verbales. Le travail du préconscient est toujours étroitement associé à l’activité de symbolisation et à la construction du sens dans le lien intersubjectif.
Je vais conclure mon exposé. Il y a deux principaux enjeux (issues, problemas) à penser, avec la psychanalyse, la consistance psychique des liens intersubjectifs. Cet enjeu est épistémologique, il s’inscrit dans le double but que poursuit la psychanalyse: la connaissance de la réalité psychique inconsciente dans le lien et la transformation de celle-ci lorsque le lien est source de souffrance pathologique. Ce sont là aussi les deux buts principaux de la psychanalyse du lien. Mais la psychanalyse de la réalité psychique inconsciente du lien pose deux problèmes: le premier est que nous avons à penser ce qui, dans ces alliances, est de l’ordre de l’inconscient: leur topique, leur économie, leur dynamique ; le second est d’établir en quoi ces alliances inconscientes, qu’elles soient scellées par le refoulement ou par le déni, sont co-constitutives de l’inconscient de chacun, dès lors sujet de ces alliances. J’ai proposé quelques réponses dans mon livre : L’extension de la psychanalyse. Pour une métapsychologie de troisième type.
Le second enjeu est clinique. Il apparaît dans les dispositifs de travail psychanalytique avec les couples, les familles et les groupes. L’attention des psychanalystes s’est portée sur les souffrances et les pathologies précoces et actuelles du lien et des alliances qui les fondent; sur les troubles dans la constitution des limites internes et externes de l’espace intersubjectif: sur l’absence ou défaut des enveloppes psychiques et des processus de symbolisation, sur la pathologie des processus de la transmission de la vie psychique entre les générations. Ce sont des pathologies du lien, du narcissisme, de l’originaire et de la symbolisation primaire.
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[1] Conférence inédite qui a été donnée lors d’un Séminaire Interrégional de l’IPA organisé par le COFAP le 26 novembre 2021. Nous remercions Elizabeth Palacios et le COFAP – IPA de nous avoir permis de la publier.
https://doi.org/10.69093/AIPCF.2025.33.04 This is an open-access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution License (CC BY).

