REVUE N° 05 | ANNE 2009 / 1
Résumé
Identite et identification dans les adoptions
L’auteur, en se référant à un cas clinique traité en thérapie parallèle mère/fille, parle du problème de l’identité et des identifications dans l’adoption internationale.
Le roman familial de l’adolescent s’associe parfois, dans ces familles, au mythe familial. Les problématiques de l’adoption internationale ou des familles qui vivent les problèmes de l’émigration mettent en question nos conceptions sur la parentalité, sur la filiation et sur l’identité même.
Mots-clés: Adoption internationale, identité, identification, filiation.
Resumen
Identidad e identificaciòn en la adopcion
La autora, con la ayuda en un caso clinico tratado en tratamientos paralelos de la madre y la hija, analiza el tema de la identidad y la identificacion en la adopcion internacional.
La novela familiar de la adolescente se combina en ciertos casos con el mito familiar. La problematica de la adopcion internacional o de las familias con problemas de migracion pueden poner en crisis nuestra concepcion acerca de la genitorialidad, la filiacion y la identidad misma.
Palabras clave: adopcion internacional, identitad, identificacion, filiacion.
Summary
Identity and identification in adoption
Through a clinical case of a mother and daughter’s parallel therapy, the author discusses the issues of identity and identification in international adoption.
In certain cases with these families, the family history of an adolescent joins up with the family myth. The problems of international adoption or families with emigration problems push our theories of parenthood, filiation and identity to breaking point.
Keywords: adoption international, identity, identification, filiation.
ARTICLE
Identite et identification dans les Adoptions[1]
Anna Maria Nicolo*
En tant que psychanalyste d’enfants et d’adolescents qui travaille également, depuis de nombreuses années, avec les couples et les familles, j’ai la chance de disposer d’un observatoire très stimulant d’événements aussi bien intrapsychiques que microsociaux.
Les problèmes des couples qui entreprennent une adoption internationale – un phénomène qui a explosé dans les dernières années –, des couples confrontés au problème de la fécondation artificielle, des familles reconstituées où la cellule familiale est formée par deux parents divorcés avec des enfants issus des deux mariages, des familles qui vivent les problèmes de l’émigration : autant de problèmes qui nous amènent à réfléchir sur des thèmes nouveaux. Il nous arrive aussi d’être confrontés à de nouvelles pathologies auxquelles nous ne sommes pas encore tout à fait en mesure de faire face car elles mettent en question nos conceptions de la conjugalité, de la parentalité, de la fonction paternelle ou maternelle, de la filiation ou de l’identité même.
Les limites que la réalité impose aujourd’hui ne sont certes pas aussi contraignantes qu’elles l’étaient autrefois, ce qui, d’une part, sollicite le sentiment de toute-puissance et, de l’autre, suscite de la confusion. L’inquiétant avec lequel nous entrons en relation est aujourd’hui plus fréquent, mais plus étranger à notre histoire et le changement nécessaire est plus profond et plus rapide.
Tout ceci favorise-t-il des processus défensifs de clivage plutôt que de refoulement, pouvant entraîner des vécus de morcellement, de dédoublement ou des troubles de l’identité ?
Dans ces configurations, c’est la fonction d’élaboration non seulement de l’individu, mais aussi du groupe qui est sollicitée, du moment que les mutations microsociales influent en particulier sur le groupe et ne sont élaborées qu’ensuite par l’individu.
Je rapporterai ici brièvement l’histoire clinique de Beatrice et de sa fille Ariela. Ces deux cas ont été traités en parallèle par moi-même et par une collègue et nous verrons qu’il y a des thèmes spéculaires qui se dégagent dans les deux analyses.
Lorsque je l’ai connue, Beatrice était une femme de 40 ans. Elle m’avait été adressée par une analyste qui avait donné une consultation pour sa fille adoptive. Je ne m’attarderai pas sur l’histoire personnelle de cette patiente intelligente et courageuse, si ce n’est pour décrire quelques caractéristiques qui entrent en résonance avec les vécus de sa fille.
Lorsque Beatrice avait cinq/six ans, sa famille maternelle avait fui l’Orient, à la suite de persécutions politiques, pour venir s’installer en Italie. Les premières années, du reste heureuses, furent caractérisées par de grosses difficultés économiques dans une famille où tous connaissaient assez bien plusieurs langues et avaient une éducation assez raffinée. De cette période, Beatrice et les membres de sa famille se souviennent d’un fantasme-mythe de la famille évoquée-imaginée comme étant aristocratique et princière, dotée d’énormes richesses acquises du jour au lendemain après s’être installée dans un pays d’Orient, mais perdues ensuite d’un seul coup – ce qui correspond à la réalité – à cause des persécutions politiques. Ils se souviennent de la peur de leur mère de se perdre sur le paquebot qui la ramenait en Italie, un pays qui lui était entièrement inconnu bien qu’étant la terre d’origine de sa famille.
Le père de Beatrice était un homme maniaque; il avait des fantaisies grandioses, qui le poussaient à s’inventer de nobles origines que contredisait son métier de commerçant. Beatrice avait donc grandi avec des habitudes assez originales, dans une sorte de contradiction quant au rôle des femmes qu’on encourageait, d’une part, à être autonomes et à avoir des capacités d’organisation et qu’on dévalorisait, de l’autre, en faveur des héritiers mâles, surtout du frère, qui s’avéra ensuite atteint d’une grave dépression et mourut de manière ambiguë, à tel point qu’on pensa qu’il s’était suicidé.
Après avoir surmonté beaucoup d’adversités, Beatrice fit son premier mariage à l’adolescence : elle était enceinte et ses parents l’avaient obligé à avorter. Cette première expérience douloureuse laissa en elle des marques indélébiles ; elle lui fut néanmoins utile parce qu’elle put ainsi se séparer de sa famille d’origine frustrante et contradictoire et fut, en quelque sorte, adoptée par la famille de son mari – qui, comme elle, était très jeune à l’époque –, et notamment par la mère de ce dernier qui exerça une fonction structurante vis-à-vis de Beatrice.
Quelques années plus tard, elle laissa tomber cette relation trop adolescente pour arriver, après une période d’indépendance, à la relation sentimentale définitive de sa vie.
Giovanni, le deuxième mari, vivait en Orient pour son travail ; c’était un intellectuel et il appartenait à une famille aristocratique. Après l’avoir épousé par procuration, elle le rejoignit et l’aida dans son travail. Elle commença vite à s’intéresser à ce pays si lointain, à ses coutumes, à sa culture, à sa religion. Elle apprit en peu de temps la langue locale et s’y intéressa au point d’en devenir une spécialiste.
Dans ce même pays, Giovanni et elle décidèrent d’adopter un enfant parce que Beatrice n’arrivait pas à en avoir. Cet événement de l’adoption s’avéra vite conflictuel pour le couple car il mit en évidence de nombreux problèmes que l’investissement héroïque des premières années avait dissimulés.
Giovanni voulait adopter un préadolescent mâle qui paraissait handicapé. Beatrice insistait pour adopter une très jolie petite fille qui semblait moins pauvre et inhibée que les autres. Ce fut heureusement Beatrice qui l’emporta.
A partir de cet épisode, les graves symptômes dépressifs dont souffrait le mari devinrent de plus en plus évidents. Ils témoignaient également de la nature du choix inconscient du partenaire qu’avait fait Beatrice. En choisissant son mari, Beatrice concrétisait la fantaisie aristocratique grandiose qui était à la base de son histoire familiale et elle continuait en même temps le modèle relationnel et la réparation maniaque qui avaient caractérisé sa relation avec le père et le frère malades.
Un des aspects importants de l’analyse de Beatrice a été la réélaboration d’une sorte de mythe familial qui avait, dans un certains sens, conditionné sa vie : le mythe de l’origine extraordinaire et aristocratique qu’elle aurait dû avoir du côté tant de sa mère que de son père. Beatrice racontait, par exemple, que son père avait vendu un de ses derniers appartements pour acheter un service de couverts en argent qui aurait appartenu aux tsars. Elle a, non sans mal, mis en question la validité de ces décisions du père, aidée par le fait qu’après la mort de ce dernier ces achats s’étaient avérés des faux.
Une bonne partie de l’analyse de cette femme a été consacrée au travail du deuil de ne pas avoir pu avoir un enfant à elle, à comprendre les raisons qui l’avaient amenée à adopter une petite fille et aux difficultés de sa relation actuelle avec sa fille. Beatrice était consciente de sa colère d’avoir été niée dans sa féminité par ses parents : par son père, par lequel elle n’avait pas réussi à se faire reconnaître bien que s’étant contrainte à devenir le garçon performant que le frère n’était pas, et par sa mère dont elle prenait progressivement conscience du refus et de la jalousie à son encontre, malgré les efforts émouvants que Beatrice avait accomplis.
Dans un rêve de la deuxième année de traitement, Beatrice trouve dans un pays étranger un œuf de Pâques à la forme bizarre, celle d’un canard, et elle pense en faire cadeau à sa mère. Elle n’a que cinquante mille lires et, même si l’œuf en coûte trente-cinq mille, elle l’achète. Elle associe le chiffre trente-cinq à l’âge qu’elle avait quand elle a adopté Ariela et le canard à sa mère qui a toujours eu un peu une cervelle d’oiseau et n’a jamais compris.
Un des soucis de Beatrice était de donner une fille à sa mère, mais de ne pas y avoir réussi parce qu’Ariela est une fille adoptive. Ce rêve révèle également sa difficulté d’accepter sa fille dans son altérité et sa différenciation. Ariela semble être encore pour la mère une sorte de promesse qui n’arrive pas à s’épanouir ; mais tout ceci pourrait être rapporté aussi au transfert : dans ce pays étranger et inconnu qu’est le dispositif analytique, elle risque d’entrer en contact avec des parties d’elle-même qui ne sont pas encore nées et qui sont bêtes comme un œuf de canard. Dans un jeu d’identification projective, nous voyons donc les difficultés qu’a Beatrice à s’identifier avec sa fille, fantasmatiquement et réellement étrangère, alors qu’elle projette sur elle toutes ses difficultés personnelles.
Au-delà des angoisses de Beatrice pour avoir enlevé leur fille aux parents réels, un des fantasmes que l’analyse avait mis en lumière était qu’Ariela, la petite fille adoptée, était en réalité issue d’une famille noble. Nous savons combien ces fantasmes sont fréquents dans les cas d’adoption, mais ils ont pris ici un caractère organisé et articulé. Il y avait en effet un mystère sur la naissance d’Ariela, sur la date précise et le lieu de provenance. Elle aurait été trouvée en pleurs dans un marché, vêtue de manière raffinée, et ses parents affirmaient que les habitudes de la petite évoquaient une éducation de riches.
Il y avait, en fait, une collusion entre ces fantasmes et ceux que la petite portait dans ses séances. Ariela avait en effet entrepris un travail thérapeutique à cause de son inhibition à apprendre l’italien et de ses difficultés relationnelles et scolaires. Elle continuait à parler la langue aristocratique de son pays d’origine comme lorsque sa famille se trouvait à l’étranger et comme dans la famille d’origine de sa grand-mère maternelle.
Beatrice parlait longuement des preuves qui, d’après elle, témoignaient de l’origine princière de sa fille et racontait, troublée, qu’Ariela même conservait et alimentait ce fantasme.
La petite n’arrêtait pas de dessiner des poupées l’une dans l’autre, comme les matriochkas.
Tant dans les séances de Beatrice que dans celles d’Ariela, il est ressorti que le renoncement à la langue étrangère – considérée comme une langue aristocratique ou, tout au moins, non courante en Italie – semblait correspondre au renoncement aux fantasmes d’un Soi grandiose et, par conséquent, à la possibilité d’accepter une identité réelle, mais vécue comme étant banale ou ordinaire. Le thème d’une double identité, dont l’une alternativement cachée à l’autre, caractérisait Ariela qui se considérait tantôt comme une princesse inaccessible, tantôt comme une petite fille très pauvre rejetée par tous.
De ce point de vue, un des dessins d’Ariela s’avère intéressant : un dessin qu’elle a fait lors d’une séance et qui constituera ensuite un des thèmes de son analyse.
Il s’agit d’une sorte de bande dessinée qui représente un balai en pleurs. Le balai dit, dans la langue d’origine de la petite fille : « Mon nom est balai. Je suis malheureux parce que je suis un balai, alors que je voudrais être un prince pour que la princesse puisse danser avec moi et m’épouser. » Dans cette BD, on voit un couple avec la couronne sur la tête et la traîne. De côté, une petite fille portant une couronne sur la tête. Dans l’angle inférieur du dessin, une inscription en italien et dans la langue originale : « C’est la fin du monde et de la terre. »
Dans un autre dessin, quelques mois plus tard, Ariela dessine une fille allongée, avec un énorme visage à côté d’elle, et de sa bouche sort une bulle de BD qui dit : « J’ai rêvé que j’avais un balai au lieu d’un prince. »
Durant cette période, outre l’inhibition scolaire et la difficulté d’être en relation avec ses camarades, Ariela traite ses parents, la thérapeute et les personnes avec lesquelles elle entre en contact avec froideur et bienveillance, de haut en bas. Elle paraît, en séance et même au dehors, la caricature d’une princesse.
Un autre thème présent durant cette période est la saga des sirènes. Elle dessine, efface, redessine de manière maniaque une sirène, reine de la mer Méditerranée.
Ces fantasmes d’origine noble et princière, d’ailleurs fréquents à l’âge évolutif, avaient toutefois des caractéristiques inquiétantes de par leur répétitivité et ils l’isolaient du reste du monde. Ils lui étaient utiles, d’une part, pour se défendre contre l’angoisse dépressive d’être vilaine et méchante comme un balai et d’avoir été pour cela refusée par ses parents. D’autre part, ils dissimulaient et la protégeaient contre la peur d’être rejetée par ses parents adoptifs si elle ne se conformait pas à leurs attentes magiques et grandioses.
La coïncidence du mythe familial, du fantasme grandiose de la mère et du roman familial d’Ariela risquait de précipiter la petite dans une situation fantasmatique pseudo-délirante qui, comme toujours dans ces situations, naît de la collusion entre le monde fantasmatique familial et l’organisation du psychisme individuel.
Commentaire
Il me semble que ce cas nous permet de réfléchir non seulement sur les thèmes relatifs au traitement clinique, mais surtout sur des thèmes liés aux problèmes de l’adoption internationale.
Certaines réflexions sont assez évidentes et connues de la plupart d’entre nous, telles que celle largement documentée sur la manière dont la migration influe sur l’identité aussi bien de l’individu que de la famille. La stabilité spatiale et la continuité temporelle sont, en effet, les fondements du sentiment d’identité.
La migration, l’arrivée dans un autre monde, l’adoption, notamment celle d’enfants d’une autre race, culture ou religion, comportent des vécus semblables à une expérience de naissance catastrophique ou dépressive, selon que le sentiment qui prévaut par rapport aux expériences précédentes est celui d’une permanence et d’une continuité ou d’un changement. Je me réfère à la naissance d’un nouvel aspect du Soi et à la peur qu’elle suscite, mais aussi à la crainte que cette naissance soit traumatique. Dans le cas d’Ariela, par exemple, le thème de la petite sirène peut représenter la peur de naître comme femme et d’entrer en contact avec la réalité, en renonçant au monde magique de la fusion narcissique toutepuissante représentée par la mer immense.
La prédominance des vécus de naissance catastrophique risque d’entraîner le développement d’un système paranoïde, alors que la prédominance des vécus dépressifs comporte le danger que la vraie partie du Soi s’appauvrisse progressivement jusqu’à se perdre (les vécus de naissance catastrophique comportent parfois aussi la peur de la fin du monde, du moins du monde des origines ; je rappellerai, à ce sujet, le premier dessin d’Ariela où elle avait caché l’inscription : « C’est la fin du monde et de la terre »). Dans le cas de la naissance catastrophique, il peut arriver que l’enfant refuse ses parents, mais il arrive bien plus souvent que les parents refusent leur enfant et, même sans arriver à son expulsion, le considèrent comme un étranger potentiellement ennemi en raison de la célèbre équation que Freud évoquait dans « La négation » : « Ce qui est mauvais, ce qui est étranger au Moi, ce qui se trouve au-dehors, lui est d’abord identique. » (Freud S., 1925).
Il existe également un autre cas, quand ce sont les vécus de deuil et de dépression qui prédominent, dépression non élaborée du couple à cause de la stérilité, mais surtout dépression des parents et de l’enfant parce qu’aucun des deux ne représente l’idéal pour l’autre.
Si, chez l’enfant adoptif, c’est la crainte d’être refusé parce qu’inadapté, incapable, etc. qui prédomine, le risque sera l’adaptation à l’autre, une adaptation adhésive, complaisante, oublieuse de ses racines, de la vraie partie du Soi et de ses propres besoins.
Il y a cependant un aspect caractéristique de la parentalité adoptive qui la rend particulièrement problématique.
Ces parents ont vécu eux-mêmes un deuil, le deuil de leur stérilité. Ce deuil ne concerne pas seulement l’enfant qu’ils n’ont pas engendré, mais aussi une partie d’eux-mêmes qu’ils ressentent comme endommagée et destructrice du Soi, de l’autre dans le couple, du couple même, ainsi que de la famille et de sa continuité générationnelle.
Cette stérilité est souvent un trouble psychosomatique issu d’une difficulté de penser, de symboliser et de représenter des conflits primitifs de nature et de niveau différents, se rapportant au monde intérieur de l’individu et au lien profond du couple, cette interfantasmatisation entre les partenaires qui est le fondement de leur fonctionnement affectif.
L’échec de l’expérience d’avoir des enfants devient ainsi tragique parce qu’aux problèmes primaires complexes qui conduisent « à l’interdit somatique de la procréation » s’ajoute l’effondrement narcissique de la toute-puissance.
L’enfant adopté a besoin d’être, en quelque sorte, affilié car son origine n’est pas liée à un rapport sexuel, mais à un acte juridique qui, en expropriant la maternité de son origine dans la sexualité, a exproprié en partie le corps de la mère et aussi du père de sa partie affective, et a donc exproprié l’enfant de son parent. Cette situation devient particulièrement difficile parce que ces parents doivent également être capables de tolérer et de contenir un deuil supplémentaire, celui de l’enfant qu’ils adoptent. Cette élaboration en plus de la part des parents et de l’enfant peut déterminer des problèmes majeurs dans la famille et chez l’individu. Je pense, en effet, que c’est à partir de ce nœud, de ce carrefour inéliminable que se déclenche la pathologie, qu’il s’agisse du refus de l’enfant, de son expulsion ou, au contraire, de la dépression et de l’adaptation ou encore, dans la pire des hypothèses, de la colonisation de la psyché de l’enfant par les parents. Dans ces deux situations opposées, il y a une même méconnaissance de l’autre, qui inquiète du fait qu’il est autre que soi.
Lorsque les parents refusent le placement préalable, c’est parce qu’ils n’ont pas créé en eux-mêmes un espace d’accueil de l’étranger réel et fantasmatique. L’enfant est souvent mis en comparaison avec un enfant idéal, qui naturellement n’existe pas et qui est refusé dans ses aspects de besoin, de saleté, excités et excitants lesquels, à cause de l’identification projective réalisée par les parents, suscitent le trouble et la peur.
Mais à partir de ce carrefour se déclenche également, chez l’enfant, une protestation manifeste, une provocation vis-à-vis du nouveau monde voire, dans les cas plus graves et à l’opposé, l’adaptation que Winnicott craignait comme pouvant cliver ou porter atteinte au Soi.
Il nous arrive de voir des personnes qui se transforment en véritables caricatures quand elles s’efforcent à tout prix d’appartenir à des cultures très éloignées de leur origine historique et intérieure, quand elles s’efforcent de faire ce que Winnicott définissait « une identification extrême à la société avec perte totale du sentiment de soi et de sa propre importance » (Winnicott, 1974). Dans le cas de l’enfant, l’inhibition, le blocage, la difficulté cognitive ne sont que quelques-uns des symptômes de ce problème, symptômes que nous pouvons relever dans le cas clinique d’Ariela et que j’ai trouvés chez de nombreux enfants ayant fait l’objet d’une adoption internationale : à l’écart classique entre développement affectif, précocité sexuelle et développement cognitif propre aux défenses présentes en cas d’adoption s’ajoute le problème d’une pseudoinhibition intellectuelle ou de la personnalité et le blocage des capacités de représentation.
Dans les cas plus extrêmes et plus graves, il arrive de voir des situations terribles où, dès le début, le couple cherche et constitue l’enfant pour qu’il soit le contenant de parties destructrices, clivées et projetées du couple même. Il s’agit de couples qui ont vécu la stérilité comme un affront narcissique et qui sont focalisés davantage sur l’avoir-posséder un enfant que sur le travail de transformation qui les conduirait à être parents.
La fragilité du Soi de ces enfants, les événements traumatiques primitifs qui ont caractérisé leur vie font qu’ils sont plus facilement colonisés par les identifications pathologiques et aliénantes de leurs parents, par les événements bruts et non élaborés qui dominent la transmission transgénérationnelle de ces familles.
C’est ainsi que se répète, dans ces cas, la complexe organisation multifactorielle qui caractérise l’apparition d’un fonctionnement psychotique chez un enfant, qu’il soit naturel ou adopté.
Nous pouvons toutefois nous demander si l’expérience émotionnelle qui est à l’origine de ces vécus n’évoque pas aussi, dans une certaine mesure, ce qui a lieu dans une naissance normale. L’enfant naturel ou adopté et les parents ont besoin d’investissements narcissiques réciproques ; mais – pour emprunter les mots de Kaës – cette première expérience d’une illusion de coïncidence narcissique doit subir une déception, une désillusion et ce sera le premier défi. Si la désillusion est élaborée et contenue, elle peut en effet faire naître le sens de l’altérité, la reconnaissance et l’acceptation de l’autre comme étant à la fois semblable et étranger. Ce processus complexe, que nous connaissons tous, ne concerne pas seulement la mère, le père et l’enfant, mais aussi la famille en tant qu’ensemble inter- et transgénérationnel, une famille caractérisée par une syntaxe des émotions, un langage particulier, une histoire, une pratique quotidienne spécifique que l’enfant doit apprendre pour appartenir et s’identifier à cette famille. Famille qui est l’organisme fantasmatique et, pour employer la définition de Meltzer, le contexte d’apprentissage émotionnel avec lequel chacun de nous s’est identifié et dont le fonctionnement psychique et émotionnel fait partie de notre monde intérieur.
Identité et adoption
Avec l’arrivée d’un enfant adoptif, deux mondes et deux histoires se rencontrent, celle dont l’enfant est porteur et celle des parents et de la famille qui est sur le point de naître, des histoires qui véhiculent des identités aussi bien personnelles que groupales.
La notion d’identité, à la différence de celle d’identification, n’a pas un rôle théorique important dans la théorie freudienne. Freud (1926) la relie explicitement, dans son allocution aux membres de la Société B’nai-B’rith, aux caractéristiques d’un groupe, d’une grande famille.
Pour tous les auteurs qui l’ont suivi, la notion d’identité, tout en maintenant des caractéristiques ambiguës ou discutables, a toujours révélé sa double nature intrapsychique et interpersonnelle.
Pour Erikson, par exemple, l’identité est le produit d’un travail du Moi par rapport au groupe d’appartenance. Pour les Grinberg, trois liens d’intégration entretiennent le sentiment d’identité dans un processus d’interaction constante. Le premier est l’intégration spatiale qui distingue le Soi du Non-Soi, maintient la cohésion entre les diverses parties du Soi et la distinction par rapport aux objets. L’intégration temporelle établit une continuité entre différentes représentations du Soi dans le temps. Enfin, l’intégration sociale assure le sentiment d’appartenance à travers les relations entre le Soi et les objets régis par les processus d’identification projective et introjective.
La rupture du lien spatial produit des états mentaux de désorganisation, de confusion, de dépersonnalisation, accompagnés d’angoisses persécutoires primitives.
La rupture du lien temporel produit des angoisses confusionnelles et il y aura des confusions entre les souvenirs du passé et le présent. La rupture du lien social produit des angoisses dépressives de nonappartenance, avec la perte du sentiment d’avoir un rôle, une place dans la communauté ou dans la famille.
Ces distinctions, que les Grinberg appliquent aux processus de migration, sont en partie utiles dans le cas de l’adoption internationale non seulement parce qu’il y a eu, chez l’enfant, une rupture de l’intégration spatiale, temporelle et sociale, mais aussi parce qu’on retrouve en partie, chez les parents et dans la famille, des vécus semblables par rapport à l’étranger que l’enfant représente, surtout s’il est d’une autre race, religion ou couleur. Je ne rappellerai pas ici, parce que tout le monde le sait, combien le nouveau-né en général, mais surtout l’enfant adoptif – notamment en cas d’adoption internationale – est inquiétant (unheimlich), parce qu’il permet entre autres d’externaliser dans la réalité concrète et devant nos yeux la partie étrangère et différente de nous-mêmes que chacun porte toujours en lui. Comme dit Freud : « Un nouveau qui renvoie à l’image de toi étranger à toi-même, un autre que ce que tu pensais être, en perdant l’illusion de l’unicité du Moi. »[2]
Ce thème de l’inquiétant étranger évoquera des fantasmes angoissants tant chez l’enfant que chez les parents qui actualiseront des conflits de base irrésolus, jusque-là maîtrisés. C’est le cas d’une de mes patientes adultes qui, lors de l’adoption internationale de sa première fille, a réagi dès son voyage de retour du Brésil en Italie par une grave symptomatologie phobique obsessionnelle et des attaques de panique. Ces manifestations reprennent d’une part, sous une forme modifiée, les modalités phobiques obsessionnelles de la mère et expriment, de l’autre, ses fantasmes angoissants d’avoir volé un enfant à sa mère, ainsi que sa peur de se confronter à une partie dangereuse d’elle-même qu’elle maîtrisait auparavant et qui avait peut-être à voir avec la mère folle qu’elle n’avait jamais voulu reconnaître.
Nous pourrions discuter ici, même si cela nous éloignerait trop de notre propos, de la pertinence du terme « identité » souvent employé dans le domaine clinique, surtout pour ce qui concerne les pathologies graves ou l’adolescence. Une expression qui me paraît plus respectueuse est celle qu’emploie Raymond Cahn, qui parle de « devenir un sujet », de « construire sa propre subjectivité », en indiquant un processus qui dure toute la vie, qui ne commence sûrement pas à l’adolescence, mais dont l’un des moments les plus importants se situe à l’adolescence. Un processus continu, en évolution constante, à travers lequel le sujet s’invente lui-même au moyen de liaisons, déliaisons et reliaisons progressives, tant dans son économie intérieure que dans ses relations interpersonnelles. Nous pourrions nous demander si ces expressions ne sont pas préférables au terme identité pour diverses raisons, en premier lieu parce que nous ne parlons pas d’une seule identité pour chacun d’entre nous, mais de multiples versions du Soi que chacun de nous porte en lui et réactualise selon les liens qu’il entretient, tout en maintenant une continuité, une constance, une congruité et une intégration entre ces versions. Quant au terme identité, avec sa racine « idem », il semble plutôt renvoyer toujours et seulement à l’identique, un concept plus théorique ou idéal que réel et quotidien. Toutefois, qu’on emploie le terme identité ou qu’on en préfère d’autres comme subjectivation ou personnation (ce dernier est employé par Resnik), on se réfère toujours à l’appropriation subjective de soi, de sa propre histoire au fil du temps et – ce qui est plus important – en rapport à l’Autre, cet autre avec un A majuscule qui nous définit et que nous définissons. Ce sera également la tâche évolutive de l’enfant adopté dans la famille adoptante et non seulement dans sa famille biologique.
L’adoption et le double
Pour en revenir à la question traitée ici et à nos cas cliniques, nous pourrions observer que cet inquiétant étranger peut couvrir en réalité un vide (les différentes matriochkas d’Ariela qui pourraient se répéter comme autant de couvertures successives en masquant un vrai Soi, introuvable à l’infini), mais surtout qu’il nous met immédiatement en relation avec le thème du double en et hors de nous.
Ce sont des enfants qui sont particulièrement confrontés au double : double pays, double langue, double culture, double naissance, doubles parents, double famille.
Dans le cas d’Ariela, ce double était en outre évident dans les fantasmes d’avoir une naissance et, de ce fait, une identité de princesse, cachée, fantasmes dont nous savons qu’ils étaient collusifs avec les fantasmes semblables de la mère et avec le mythe familial même. Tout ceci avait entraîné des difficultés relationnelles, une inhibition scolaire qui cachait peut-être les difficultés d’Ariela à symboliser et à élaborer ce qui lui arrivait, plus une difficulté d’apprentissage de la langue, pathologie fréquente chez ces enfants, liée à la question cruciale d’accepter et de s’approprier du langage émotionnel et cognitif de la nouvelle famille et des nouveaux parents.
Un autre de mes patients, Alarico, dont il m’est déjà arrivé de parler, à propos de cette double identité qui était également liée à un secret caché au sujet de sa naissance, faisait souvent des rêves qui évoquaient ces thèmes, tel que celui où, pour s’éloigner de sa famille et partir, il devait changer de nom ou, plutôt, quelqu’un lui disait qu’il avait un autre nom (Nicolò,2002).
Il est évident que le double dont il est question ici n’est pas le double originel, toile de fond de tout fait psychique dont parle Baranès, mais plutôt la construction défensive qui naît comme organisateur psychique – du reste fréquent à l’adolescence – et qui, en réalité, emprisonne dans une impasse identitaire par rapport à une solution impossible. Il s’agit donc d’un double construit au départ pour accéder à l’altérité, à la subjectivation, qui ensuite immobilise dans une impasse interminable où le choix est impossible parce qu’il deviendrait la négation d’une partie indispensable et constitutive du Soi et de l’histoire.
De quel couple de parents suis-je issu ? Laquelle des deux histoires me constitue ? Laquelle des deux personnes-masques me définit ? A quel lieu est-ce que j’appartiens ? Une oscillation indécise continuelle entre « le lieu de résidence » et le lieu d’appartenance, pour emprunter les expressions de Bolognini dans son livre poétique Come vento – come onda, où l’un se confond et s’alterne avec l’autre.
C’est là le noyau central que l’on observe souvent chez les adolescents adoptés auxquels l’adolescence, en tant que processus organisateur du Soi, pose la question essentielle de la subjectivation, étape et processus qui ne peuvent pas être évités tant pour les caractéristiques propres à ce stade que parce que natura non facit saltus.
On voit souvent que tous ces thèmes, qui ont été enfouis ou évités au cours de l’enfance de l’enfant adopté, se représentent lors du passage à l’adolescence, en compliquant les étapes évolutives propres à cette phase. Au cours de l’adolescence, par exemple, la séparation d’avec les parents et le monde de l’enfance devient beaucoup plus difficile : abandonner ou transformer les identifications avec les parents actuels pourrait, en effet, entraîner le risque de retomber dans la relation avec les autres parents et dans de vieilles identifications ou dans la relation avec un passé souvent traumatique et le plus souvent inconnu, comme si l’adolescent se sentait obligé de choisir plutôt que d’articuler et d’intégrer.
Le mythe et l’histoire
L’enfant qui doit être adopté est le témoignage d’une capacité parentale qui n’a jamais vu le jour ou qui a été douloureusement interrompue et tuée, mais il est aussi l’artisan de la naissance d’une famille. C’est sa venue, en effet, qui transforme le couple de parents en famille. Mais en même temps, l’enfant provient de sa propre famille qui a une identité à elle, une famille où une place relationnelle lui a été assignée, place qu’il devra renégocier dans sa nouvelle famille. Par place relationnelle on entend, plus qu’un lieu d’engendrement, une fonction et un rôle fantasmatiques dans une chaîne générationnelle ; on peut aussi entendre une « place au dehors » de la famille, comme les enfants qui s’adultomorphisent très tôt, ou une « non-place » comme il arrive souvent dans les situations plus graves, ce qui veut dire non pas que ces enfants n’avaient pas une place dans la famille, mais qu’ils occupaient une place niée et qu’il y a en eux une place niée.
Pour s’affilier dans la nouvelle famille et prendre place de plein droit dans la chaîne générationnelle, l’enfant adopté doit réélaborer et partager son histoire et celle de sa famille, et partager aussi le mythe familial.
Au sujet du fait de « partager l’histoire », il me vient à l’esprit une opération que mes enfants faisaient quand ils étaient déjà adolescents tardifs : en partant d’un événement banal, ils commençaient à s’interroger sur l’histoire de la famille. « Je me souviens quand ma mère m’amenait à la campagne. Tu te rappelles quand tu nous emmenais nous promener et… Tu te souviens quand tante est venue nous trouver et… Raconte-moi comment tu m’allaitais ou tu me berçais pour m’endormir… ». En fait, je ne sais pas qui prend l’initiative, si c’est moi qui commence à raconter ou si ce sont eux qui me sollicitent. Ils sont maintenant assez grands pour que les rôles s’inversent.
Le plus important n’est pas l’histoire qu’on construit, ni les multiples histoires qui peuvent naître et se remodeler aux divers moments de la vie. C’est plutôt une sorte de processus d’historisation qui s’active entre les enfants et les parents, et ensuite dans l’analyse ; c’est la fonction qui se déroule dans le temps et permet ainsi de rythmer les événements et de les qualifier, de créer un avant, un maintenant et un après, un dedans et un dehors, et de se situer dans une continuité.
Ce processus d’historisation permet de sélectionner et de se réapproprier du « dépôt mythique » de la famille auquel puise le transfert durant l’analyse, ce que certains auteurs comme Piera Aulagnier ont dénommé le fonds de mémoire grâce auquel la toile de fond de toute biographie est tissée.
Ce processus devient ainsi lié à la capacité d’historiser, c’est-à-dire de créer et de réfléchir constamment sur sa propre histoire et sur les événements.
Un autre aspect est particulièrement illustré par le cas clinique d’Ariela et de Beatrice, à savoir la question de la relation entre l’enfant adopté et le mythe familial. Dans ce cas clinique, nous observons la coïncidence entre certaines caractéristiques du mythe des origines de la famille adoptante et le fantasme-roman familial de l’enfant. Le mythe familial a, en effet, coïncidé avec et influencé de manière extraordinaire le mythe des origines personnelles qu’Ariela avait élaboré.
Cette coïncidence avait des caractéristiques inquiétantes car elle empêchait la désillusion, le « poser les pieds par terre » de la petite sirène dont Ariela, mais non seulement elle, avait besoin. C’est une coïncidence qui risquait d’être explosive ; mais il est vrai aussi que l’activité mythopoïétique est un précurseur de l’activité élaborative, une première tentative d’élaboration de thèmes, d’expériences, de traumatismes que la famille, d’une part, et le sujet, de l’autre, n’avaient pas pu comprendre et éliminer, pour commencer à prendre contact avec des événements historiques dont l’introjection n’avait pas été possible à cause de l’ampleur du changement et de la rapidité avec laquelle il s’est produit.
Je ne m’attarderai pas sur le thème du mythe, que j’ai traité dans plusieurs occasions. Je crois qu’en tant que psychanalystes, surtout dans les situations qui remettent en question les thèmes liés à l’identité, nous devons prendre également en considération le mythe familial comme source d’identifications.
Le mythe, en tant que fantasme inconscient groupal transgénérationnel, fait partie de l’univers symbolique familial, il concerne en général l’histoire familiale et se remodèle au fil du temps, tout en laissant un noyau intact à l’origine qui reste parfois secret au cours des générations.
Les membres de la famille contribuent tous à sa constitution et à sa permanence de génération en génération, organisant ainsi la continuité de la culture du groupe familial et perpétuant dans les situations pathologiques un fonctionnement traumatogène pour l’individu.
Trois sont les fonctions du mythe familial qui entrent en jeu dans ces cas et je les indiquerai telles que les évoque Evelyn Granjon : 1) une fonction de cohésion du groupe parce que le mythe donne corps aux liens dans la mesure où il contribue à définir les attentes et les interdictions ; j’ajouterai aussi qu’il décrit les rôles et les attributions parmi les membres de la famille ; 2) une fonction de signification/interprétation, source d’identifications ; 3) une fonction de transmission de l’inconscient groupal, qui inscrit la famille dans une filiation et une histoire.
La question du mythe familial doit donc être observée de près dans ces situations où l’appartenance et l’affiliation sont particulièrement problématiques. En effet, le mythe est comme un langage dans lequel « un certain matériel signifiant (le récit) a pour fonction de transmettre une certaine signification »[3] (Lévi-Strauss, 1962). Le mythe semble décrire la réalité, il enseigne et prescrit comment lire la réalité.
Dans les dimensions non pathologiques, la dimension prescriptive peut être mise en question par l’histoire personnelle du sujet, qui peut donc resignifier à posteriori certains aspects du mythe plutôt que d’autres.
Ces deux aspects du mythe peuvent même rester toujours présents dans le monde individuel et familial, en suscitant des craintes qui se déclenchent à des moments particuliers de la vie de l’individu ou de la famille, tels qu’une adoption ou une naissance. Dans ce sens, le code du mythe se qualifie comme instrument de connaissance et comme code éthique.
L’évaluation de la parentalité
Je voudrais conclure, enfin, par des considérations plus générales qui se rapportent au thème de la parentalité.
Une des tâches les plus lourdes de l’opérateur qui est appelé à intervenir dans ces situations est l’évaluation de la capacité parentale du couple qui demande l’adoption. Je ferai quelques brèves réflexions sur ce thème. Je ne pense pas que la parentalité est faite simplement d’amour ; même l’amour narcissique de freudienne mémoire pour l’enfant qui représente une partie du Soi ne suffit pas à assurer une bonne fonction parentale. D’autres caractéristiques me paraissent beaucoup plus ponctuelles : la capacité de contenir et éventuellement élaborer la souffrance liée à la croissance de l’enfant dans la famille ; la capacité de tolérer les impulsions destructrices dont parlait Melanie Klein, de réparer la blessure narcissique que la naissance d’un enfant provoque en nous ; la capacité de se mettre, dans une certaine mesure, au diapason avec les états mentaux de l’enfant sans les nier, les méconnaître et y projeter de manière intrusive nos fantasmes, besoins ou désirs. Cette dernière capacité a été décrite dernièrement par un certain nombre de psychanalystes, tels que Fonagy[4], et reprise par Vivienne Green dans l’expression « capacité réflexive ». La capacité parentale est une fonction de l’esprit, mais également une fonction de la relation de couple. En tant que fonction de l’esprit, elle se réfère à l’identification avec nos parents, avec les figures parentales que nous avons connues. En tant que fonction de la relation de couple, elle se rapporte à l’intégration du père et de la mère au sein du couple considéré comme unité fantasmatique. Ceci ne signifie pas – évitons les confusions – que les parents doivent s’entendre, comme on le dit banalement, mais fréquemment. J’ai vu des pathologies bien plus graves chez des parents qui s’obligent à être bien ensemble ou qui maintiennent un faux accord entre eux que celles qu’on observe chez des couples sainement séparés. Intégration dans la parentalité signifie la capacité d’exercer la fonction maternelle et paternelle dans le couple en s’intégrant réciproquement. Dans sa manière d’exercer la fonction maternelle, la mère n’exprime pas seulement des aspects d’elle-même, mais aussi les fantasmes projetés de son époux par rapport au rôle maternel et vice-versa.
Ceci signifie qu’il y a parfois des mères qui accomplissent leur fonction en exerçant aussi celle du père ou vice-versa. En outre, ces fonctions ne sont pas forcément liées aux rôles ; elles peuvent aussi être présentes dans la famille en tant qu’ensemble, sans être exercées par un individu en particulier.
Il existe donc des familles normales, qu’elles soient patriarcales ou matriarcales, élargies, nucléaires, reconstituées ou monoparentales. Notre attention doit donc être dirigée non seulement sur les individus et sur leur monde intérieur, mais aussi sur les liens entre les personnes, sur la qualité de ces liens, sur les états mentaux qui caractérisent l’individu et le monde familial et donc, aussi, sur l’identité de cette famille au plan inter- et transgénérationnel. Je me réfère ici à l’identité familiale, qui est autre que l’identité de chacun
des membres de la famille, bien que l’une contribue à la formation et à l’organisation de l’autre.
Voilà donc quels sont, d’après moi, les points de repère d’une évaluation de la parentalité, sachant bien qu’on ne naît pas parent, mais qu’on le devient (Winnicott disait qu’il faut apprendre le métier de parent), dans un lent processus transformatif qui se développe à plusieurs niveaux et qui se module et s’articule dans le temps.
Bibliographie
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[1] Traduction et reélaboration de l’article “Identità e identificazione nelle adozioni” publié dans la revue “Interazioni – Clinica e ricerca psicoanalitica nell’individuo, coppia, famiglia” 2/2002, Milano, Franco Angeli Editore.
* MD., psychyatrist, training analyst SPI – IPA, director of International Review of Psychoanalysis of Couple and Family.
[2] NDT : traduction libre.
[3] NDT : traduction libre.
[4] Pour Fonagy, c’est également la capacité de se mettre au diapason avec les états mentaux de l’enfant et d’avoir une théorie sur comment fonctionne son psychisme.

