REVUE N° 33 | ANNE 2025 / 2

Disparitions et hommages


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SECTIONS : HOMMAGES


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HOMMAGES

Disparitions et hommages

Trois grandes figures, dans l’histoire de la psychanalyse, s’en sont allées en cette deuxième partie de l’année 2025: Claude Nachin, Judith Dupont, Claudio Neri. Ce numéro 33 de notre Revue de l’AIPCF a voulu leur rendre hommage pour les remercier de tous leurs précieux apports dans la psychanalyse. Ces legs qu’ils nous ont transmis nous accompagneront longtemps dans nos pratiques de psychanalystes de couple, de famille et de groupe, dans nos institutions, nos recherches et nos avancées théoriques.

Hommage à Claude Nachin (6/11/1930 – 19/08/2025)

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C’est avec peine que nous avons appris la disparition de Claude Nachin le 19 août 2025, dans sa 95ème année. Claude Nachin était une belle figure dans l’histoire de la psychanalyse. Psychiatre-psychanalyste des hôpitaux à Bailleul, puis chef de service à Amiens, il a produit de nombreux écrits sur la vie et les pratiques de soins dans les services de psychiatrie. Il enseignait en tant que chargé de cours de psychopathologie à l’université de Picardie Jules Verne et il a conduit chez lui des séminaires très appréciés. Psychanalyste de la SPP, de l’API, il était en lien avec la SPF et exerçait en cabinet privé à Amiens. Il a été un participant actif au sein du Groupe de travail du 4ème Groupe[1], sur l’œuvre de Wilfred R. Bion.

Grand ami de Maria Torok, Claude Nachin a cofondé en 1999, l’Association européenne Nicolas Abraham et Maria Torok avec ses amis, comme Jean Claude Rouchy, Serge Tisseron, Judith Dupont et bien d’autres. Claude en a été le président entre 1999 et 2018 et il a animé avec dynamisme les activités, notamment scientifiques, de l’association, avant que ne lui succède Élisabeth Darchis. Un AVC, en juin 2018, l’avait paralysé et Claude Nachin avait dû arrêter toutes ses activités professionnelles et associatives.

Claude Nachin a su prolonger l’héritage de Nicolas Abraham et Maria Torok et il a approfondi leurs travaux sur le développement du traitement psychanalytique des deuils pathologiques, de leurs influences transgénérationnelles, de leurs effets fantômes et de la hantise issus des inclusions et cryptes psychiques créées par les ascendants, tant dans la propre histoire de patients que dans celle de la psychanalyse.

Ses nombreux livres et articles nous laissent un bel héritage qui reste une mine d’or pour nous accompagner encore longtemps. Citons: Les fantômes de l’âme. À propos des héritages psychiques (L’Harmattan, 1985) ou bien: Le deuil d’amour, (L’Harmattan, 1989). Claude Nachin avait une admirable personnalité: respectueux, bienveillant et attentif, il était à l’écoute des autres, estimé de ses patients et de tous ses amis et collègues. Il avait une présence chaleureuse, une richesse intellectuelle, une grande culture et c’était toujours un plaisir d’entendre ses conférences ou d’échanger avec lui. Nous adressons nos condoléances à sa femme et ses enfants, à ses amis et collègues. Nous lui rendrons encore hommage dans les temps à venir, notamment lors d’une journée scientifique de l’AENAMT 2027, consacrée à ses travaux.

Élisabeth Darchis, Présidente de l’Association européenne Nicolas Abraham et Maria Torok (AENAMT)

Des dizaines d’hommages ont été partagés[2], mais trop nombreux, nous en citons juste trois:

« L’AIPCF se joint à ces hommages. Elle présente ses condoléances à la famille et à ses proches, à tous les collègues des associations amies. Un hommage lui sera rendu à l’AIPCF et un de ses articles sera publié dans la revue RIPCF, tant ses travaux sur le transgénérationnel, “la clinique du fantôme” sont connus dans le monde scientifique contemporain. Nous perdons une grande figure de la Psychanalyse actuelle et un homme d’une très grande humanité. »

Anna Nicolo, Présidente de l’Association Internationale de Psychanalyse de Couple et de Famille (AIPCF)

«Chers amis. Effectivement, Claude Nachin était d’une finesse clinique exceptionnelle et d’une position humaine bienveillante. Peu de temps après mon arrivée en France, il a été mon discutant dans une journée d’étude du Quatrième Groupe de Psychanalyse. Je garde encore ses précieuses réflexions. Je présente mes condoléances à sa famille et à nos collègues, qui ont continué à partager des moments avec lui.»

Rosa Jaïtin, ex-Présidente de l’AIPCF, SFTFP

« Claude Nachin nous a tant apporté dans la conceptualisation du transgénérationnel “Un fantôme en chacun de nous », en thérapie familiale psychanalytique.”

Christiane Joubert, Présidente de la Société française de thérapie familiale psychanalytique (SFTFP)

Hommage à Judith Dupont (1925-2025)

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C’est avec tristesse que nous apprenons le décès de Judith Dupont-Dormandi le 1er octobre 2025. Amie de Claude Nachin, et proche de Maria Torok, elle sera fondatrice avec leurs amis, de l’association européenne Abraham et Torok.

Née en Hongrie à Budapest, le 22 septembre 1925, Judith Dupont nous quitte alors qu’elle venait d’avoir 100 ans. Elle avait fui la Hongrie avec sa famille en 1938, après l’annexion de l’Autriche par les nazis. Émigrée en France, elle effectue ses études de médecine et elle travaille en pédiatrie dans le service du professeur Georges Heuyer et à la Fondation Vallée. Analyste d’enfants, elle sera très tôt sensibilisée à la thérapie familiale comprenant que les problèmes de la famille sont intriqués autour de l’enfant.

Judith Dupont était médecin, psychanalyste, éditrice. Traductrice des œuvres de Sándor Ferenczi, elle a fondé la revue de psychanalyse Le Coq-Héron. En tant que psychanalyste, sa vie s’entremêle entre vie personnelle et vie professionnelle. Elle est, dès son enfance, précocement plongée dans le courant de la psychanalyse hongroise (cf. Au fil du temps…, 2015). Sa grand-mère maternelle, Vilma Kovács, élève et collaboratrice de Sándor Ferenczi, est l’une des premières psychanalystes hongroises de l’Association psychanalytique hongroise (APH). Vilma Kovács a financé, avec son mari, la policlinique psychanalytique fondée par Ferenczi à Budapest, et tous vivaient dans le même immeuble familial. Alice Székely-Kovács, sa tante maternelle, psychanalyste, va épouser Michael Balint qui devient proche de Judith Dupont.

Judith Dupont se marie en 1952 avec Jacques Dupont, médecin et imprimeur, et le couple a deux enfants. Judith travaille dans plusieurs institutions, notamment au centre Étienne Marcel, CMPP et hôpital de jour créé par B. This, T. Tremblais et M. Casanova, à la fin des années 1950. Elle se forme à la psychanalyse avec D. Lagache, fait des supervisions avec J. Favez-Boutonier et F. Dolto. Elle sera supervisée par G. Favez et suit les séminaires de l’Association psychanalytique de France, dont elle devient membre associée, puis membre honoraire. Elle est également membre du comité éditorial de l’American Journal of Psychoanalysis.

Judith Dupont fait partie de l’équipe fondatrice du Coq-Héron, revue qui était à l’origine un bulletin interne au centre Étienne Marcel, édité ensuite en revue par Jacques Dupont jusqu’en 2001. Les responsables de la revue, dont Judith, membre du comité de rédaction, entreprennent de traduire des textes psychanalytiques inédits en France, hongrois, anglais, allemands, etc. Avec Judith Dupont, ils publient des textes de Sándor Ferenczi[3], et des études sur ces textes. D’autres traductions suivent, des textes théorico-cliniques de Michael et Alice Balint, de Masud Khan, Margaret Mahler, Imre Hermann…

D’autres auteurs français sont publiés, Françoise Dolto, Jacques Lacan, Alain Didier-Weill, notamment. Le journal prend rapidement de l’importance et il est édité, à partir de 2002, par les Éditions érès depuis le n° 168. Judith Dupont va coordonner de nombreux numéros (dont actuellement 262 numéros ont paru!), seule ou en collaboration, et elle favorise la publication consacrée aux travaux de plusieurs membres de l’AENAMT au début des années 2000, comme Claude Nachin, Annie Franck, Pascal Hachet, Fabio Landa, Nicolas Rand, Jean Claude Rouchy, Philippe Réfabert, Monique Soula Desroche, Serge Tisseron, Saverio Tomasella et Pérel Wilgowicz…

Judith Dupont était une belle personne qui a accompli pour la psychanalyse de grandes avancées, notamment la remise au jour, la traduction et la diffusion des écrits de S. Ferenczi ainsi que ceux de A. et M. Balint. Sa vie a traversé un long pan de l’histoire de la psychanalyse et son parcours analytique comme sa pratique sont remarquables.

Je l’ai croisée en 2000 lors du premier colloque Abraham et Torok qu’elle avait ouvert avec Claude Nachin et elle m’avait déjà impressionnée par son savoir et sa présence. Ceux qui l’ont bien connue la trouvaient dynamique, chaleureuse, à l’écoute et pertinente. Claude Nachin n’avait que du positif et des louanges à la bouche pour parler d’elle.

Elle mérite d’être encore mieux connue dans les sociétés analytiques et il nous faut relire encore son bel ouvrage Au fil du temps… (Paris, Campagne-Première, 2015). Il lui sera encore rendu hommage, notamment dans le cadre du séminaire intitulé “Les Constellations ferencziennes” de la Fédération des Ateliers de psychanalyse, le 31 janvier 2026, 18 rue de Varenne, à Paris, 7e arrondissement. Toutes nos condoléances à sa famille et à ses amis.

Élisabeth Darchis, Présidente de l’Association Nicolas Abraham et Maria Torok

Hommage à Claudio Néri (1943-2025)

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C’est avec une profonde tristesse que nous nous joignons aux nombreux hommages rendus à Claudio Neri, décédé subitement le 24 octobre 2025. Nous nous souvenons de lui comme d’une figure de référence pour l’ensemble de la communauté psychanalytique italienne et internationale. Claudio a été un grand maître pour beaucoup, un ami loyal et affectueux pour d’autres, un collègue d’une rare générosité et authenticité.

Il était psychanalyste chargé de formation à la Société psychanalytique italienne (SPI), membre de l’Association psychanalytique internationale (IPA) et du London Institute of Group-Analysis (IGA); Professeur titulaire à l’université La Sapienza de Rome, professeur associé aux universités Lumière Lyon 2 et Paris 5; directeur de la revue en ligne et en libre accès Funzione Gamma, consacrée à la psychothérapie de groupe, et de la collection “Prospettive della ricerca psicoanalitica” (éd. Borla). Membre et fondateur de nombreuses associations nationales et internationales, dont l’Istituto Italiano di Psicoanalisi di Gruppo (IIPG), le Pollaiolo, à Rome, aux côtés de Francesco Corrao, Eugenio Gaburri et Anna Baruzzi.

Nous nous souvenons de lui pour la créativité et l’originalité de sa pensée, toujours courageuse et curieuse, qui l’a conduit à s’aventurer dans la recherche de modèles théoriques et cliniques innovants. Il a notamment été attentif à l’étude de la pensée bionienne et du fonctionnement des groupes, développant des paradigmes visant à comprendre les convergences et les spécificités entre le sujet et le groupe.

Il était en contact étroit avec le Centre de Recherche en Psychopathologie et Psychologie Clinique (CRPPC), où il a eu l’occasion de collaborer avec René Kaës, Claudine Vacheret, Bernard Duez, Bernard Chouvier et bien d’autres, de mener des recherches et des réflexions précieuses sur l’histoire de la psychanalyse de groupe et de former des générations d’étudiants, dont certains sont ensuite devenus des collègues importants.

Claudio Neri a fourni les concepts opérationnels de synchronie et d’interdépendance, a théorisé le fantôme inconscient multipersonnel et a profondément développé le concept de “Champ”, ainsi défini: «Le champ actuel (champ ici et maintenant) est le résultat de l’ensemble des images, des pensées, des fantasmes, des représentations déposés dans le groupe, mais aussi des affects, des pulsions, des émotions et des sensations présents et actifs dans le groupe à un moment donné…» (C. Néri, Sur la naissance de la psychothérapie de groupe en Italie, RPPG, 2009). Il nous a fait découvrir le Genius Loci (Structures psychiatriques intermédiaires et fonctions du groupe, Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 19, 1992, p. 119-129) et la «bonne sociabilité» (Raffaello Cortina ed., 2021).

Sa pensée nous a appris à reconnaître la valeur transformatrice de la divergence, qui chez lui ne prenait jamais un ton polémique, mais représentait plutôt une invitation à générer une nouvelle pensée.

Ses livres et ses cours ont contribué à former des générations entières de psychanalystes et de psychothérapeutes individuels et de groupe. Ses ouvrages, tels que Gruppo (Raffaello Cortina ed., 2017), Letture Bioniane (écrit avec A. Correale et P. Fadda) (Borla, 2000) et I sogni nella psicoterapia di gruppo (écrit avec M. Pines et R. Friedman) (Borla, 2005), resteront des références précieuses pour les générations futures, en raison de leur grande profondeur exprimée dans un langage simple et accessible. C’est avec une profonde gratitude que nous recevons et recueillons cet héritage conceptuel et méthodologique qui accompagnera notre pratique de psychothérapeutes de groupe, de couple et de famille.

Je voudrais maintenant rendre hommage à Claudio Neri, un homme toujours capable d’une grande tendresse et d’une grande empathie. Je conclurai donc par un souvenir personnel, extrêmement précis, qui remonte à onze ans. Quelques mois auparavant, j’avais perdu ma femme à cause d’un cancer. Au cours d’une brève promenade, Claudio m’a demandé avec beaucoup de délicatesse comment je me sentais. Je lui ai répondu que j’allais mieux, que la douleur continuait à aller et venir, comme le ressac de la mer, mais qu’elle était progressivement devenue moins violente. J’ai ensuite ajouté que je ne souhaitais pas qu’elle cesse, car elle me tenait compagnie et me réconfortait d’une certaine manière. Claudio, dans un élan, presque avec joie, s’illuminant, comme s’il y avait trouvé quelque chose de beau, a immédiatement répondu: “Bien sûr, maintenant c’est un contenu”. Il n’a rien ajouté d’autre. À ce moment-là, je l’ai senti très proche et je me suis senti profondément compris, presque étreint.

C’était Claudio! Claudio me manquera énormément, mais le sentiment de ce manque restera pour me réconforter. Témoignage vivant d’une rencontre authentique.

Angelo Silvestri, Confédération des organisations italiennes pour la recherche analytique sur les groupes – Italie


[1] La SPP: Société psychanalytique de Paris (fondée en 1926, par M. Bonaparte, E. Sokolnicka, R. Laforgue, A. Hesnard, et coll.). L’API ou IPA: Association psychanalytique internationale (fondée en 1910 par Freud, Ferenczi, Adler, Fromm et coll.). La SPF: Société de psychanalyse freudienne (issu de la scission du CGRP et fondé en 1994 par Guyomard et coll.). Le 4ème groupe ou OPLF: Organisation psychanalytique de langue française (issu de l’École freudienne de Paris en 1969, avec Pierra Aulagnier, François Perrier et Jean-Paul Valabrega).

[2] Cf. Hommages de nombreux amis et collègues de l’AIPCF, de la SFTFP, du Quatrième Groupe, de la STFPIF, de la SIPFP, des membres de l’AENAMT, et des revues comme Dialogue, Le Divan familial et particulièrement Le Coq Héron

[3] Michael Balint s’était vu confier la responsabilité des droits littéraires de Sándor Ferenczi par Gizella Ferenczi et les filles de celle-ci. Il avait ainsi récupéré des textes inédits, notamment le Journal clinique (1932) et la correspondance de Sigmund Freud. Anna Freud accepta de donner à Balint les lettres que Ferenczi avait adressées à Freud. Balint avait commencé à publier des textes de Ferenczi, notamment « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant » dans l’International Journal of Psychoanalysis, en 1947. Judith Dupont va traduire en français Thalassa aux éditions Payot, sous le titre Psychanalyse des origines de la vie sexuelle, et avec une préface de Nicolas Abraham. Le succès rencontré permet la publication de l’ensemble de l’œuvre de Ferenczi, en quatre volumes. Balint préface les deux premiers volumes des Œuvres complètes de Ferenczi, Judith Dupont écrit la préface du tome 3 et P. Sabourin celle du tome 4. Judith Dupont devient à son tour représentante littéraire de Sándor Ferenczi, avec l’accord de Balint. Lorsque celui-ci meurt, son épouse Enid Balint remet à Judith Dupont l’ensemble des papiers de Ferenczi, à l’exception du Journal clinique. Elle traduit des textes de Ferenczi avec M. Viliker, puis en « équipe de traduction du Coq-Héron », le Journal clinique.

Revue Internationale de Psychanalyse du Couple et de la Famille

AIPPF

ISSN 2105-1038