REVIEW N° 01 | YEAR 2007 / 1

Transformations intimes le bebe au sein de sa famille. Sous la direction de Jeanne Magagna


Languaje: French
SECTIONS: BOOK REVIEW


BOOK REVIEW

Transformations intimes le bebe au sein de sa famille

Sous la direction de Jeanne Magagna

Preface Pierre Delion

Texte ecrit par Pierre Delion

Ce livre dirigé par Jeanne Magagna, psychothérapeute d’enfants, d’adultes et des familles, animatrice d’un séminaire d’observation à la Tavistock Clinic de Londres, et dernière élève formée par Esther Bick, est une nouvelle pièce au dossier de la méthode d’observation des bébés au sein de leur famille. Reprenant les acquis formulés dès 1948 par la grande psychanalyste dans la formation des psychothérapeutes d’enfants au sujet de cette méthode, Jeanne Magagna et ses coauteurs (Nancy Bakalar, Hope Cooper, Jaedene Levy, Christine Norman et Carolyn Shank) ne s’arrêtent pas là. Ils développent les applications que la méthode rend possible notamment dans le domaine de la thérapeutique dans les « conditions extrêmes » (néonatalogie, milieux carencés ou pathologiques…), mais présente également de nouvelles conceptions en matière de dispositif de formation et de séminarisation  par l’introduction de vidéoconférences. En effet, ce livre a ceci de particulier qu’il décrit les travaux d’un séminaire international qui a duré quatre ans, réalisé par liaison vidéo entre Londres, le Maryland, la Virginie et Salt Lake City aux USA.

Ce livre comporte trois parties.

La première partie fait le point sur l’observation du nourrisson au sein de sa famille. La seconde aborde la question des applications de l’observation du nourrisson  et la troisième revient sur l’importance du travail en séminaire sur l’observation et sur l’intérêt du modèle de l’affect groupal dans ces élaborations.

Dans la première partie, un premier chapitre écrit par Hope Cooper et Jeanne Magagna porte sur les origines de l’estime de soi dans la petite enfance, étudiées à partir de deux observations d’enfants, Anna et Tracy; il met en évidence que l’image négative de soi-même a pour fondement l’intériorisation de parents et de membres de la fratrie qui ont été endommagés en raison de ce qu’ils ont pu faire vivre au bébé dans les premiers mois de leur vie. Mais les premières bases sur lesquelles l’enfant construit son opinion de lui-même peuvent se modifier au cours de sa vie au fur et à mesure qu’il rencontre des situations de bonheur ou de douleur, à condition que les parents puissent l’aider à la lecture de ce qui lui arrive. La situation d’observation, en même temps qu’elle permet de mettre en évidence les ressorts de ces problématiques habituelles, nous apporte également l’idée que sa fonction d’attention observante peut aider les bébés à bénéficier d’une attention renouvelée de la part des parents en appui sur l’observateur.

Le deuxième chapitre, écrit par Hope Cooper, approfondit les liens entre frères et sœurs. L’observation du bébé qui y est rapportée permet d’explorer le chevauchement des processus dyadiques et triadiques auxquels participe l’enfant dès les débuts de sa vie. Il s’agit d’une réflexion très intéressante sur la manière dont les membres d’une fratrie partagent et revendiquent l’espace dans le psychisme de leur mère et dans leur famille, et la place que nous pouvons attribuer à l’enfant aîné dans la construction du monde interne du bébé. Le complexe d’Œdipe dans ses aspects de précocité déjà décrits par Mélanie Klein, met en scène le bébé dans une situation triangulaire maman, aîné et bébé qui peut avoir des effets excluant sur ce dernier, et amène à réfléchir sur le lien fraternel et la place du père dans l’aventure oedipienne. Tous ceux qui ont pu faire leur formation à la méthode en étant accueilli dans une famille ayant déjà un ou plusieurs enfants avant le bébé à observer trouveront dans cette observation un intérêt tout particulier. Ces observations sont illustrées par le mot de « frérocité » inventé récemment par Pontalis. Ensuite, Christine Norman aborde le rôle de la mère dans le développement de la capacité à tolérer l’émotion.  La capacité de la mère à nommer les états affectifs de son enfant et à réagir de manière empathique à ses sentiments met en place une fonction contenante qui permet à son enfant de donner et d’être. A son tour, ce processus influence la capacité de l’enfant à être patient et lui assure un sentiment de sécurité. Se basant sur les travaux de Bion, elle observe deux jeunes enfants et leur mère, bien décidée à être solide et fiable dans sa façon de s’occuper d’eux. Malgré une patience et une tolérance extraordinaire dans ses interactions quotidiennes avec eux, son histoire d’enfant abandonnée la met dans une position délicate lorsque ses propres enfants expriment colère, jalousie et agressivité. On voit bien dans cette observation comment des lignes de vulnérabilité peuvent s’installer très tôt dans la vie du bébé. Jaedene Levy, dans le chapitre suivant, appelé « un deux trois, bébé toi et moi, le vécu qu’a le nourrisson de lui-même et d’autrui », raconte l’observation de Lisa. Ce bébé a vécu des relations dyadiques avec son père et sa mère sans pouvoir accéder au « trio » familial classique oedipien. Lisa ne trouve pas facilement chez ses parents une capacité à contenir son angoisse et à comprendre et transformer ses pensées et ses ressentis. Engloutie par le vide maternel, Lisa sera néanmoins aidée par les grands parents, les oncles et tantes et l’observatrice à conserver en elle sa bonne mère interne. L’espoir qu’elle puisse devenir un être humain bien individualisé et à part entière fondé sur les capacités innées de Lisa semblent avoir été favorisées dans ce cas par le dispositif de l’observatrice et de son séminaire d’observation. Enfin, Simonetta Adamo, Jeanne Magagna et Eugenia Marzano concluent cette première partie par un chapitre consacré aux angoisses oedipiennes, à la naissance du bébé et au rôle de l’observateur. Cette histoire met en scène une observatrice à laquelle on demande d’assurer les fonctions paternelles manquantes. Mais ne pouvant évidemment pas se substituer au père réel, elle intervient de sa place d’observatrice pour offrir à Lucia et à sa mère un espace de sauvetage, un soutien et une volonté de comprendre de nature à aider grandement le bébé dans son développement.

La seconde partie, qui relate quelques unes des applications des études sur l’observation du nourrisson,  commence par un chapitre consacré au travail spécifique de l’observateur dans un service de soins intensifs pour nouveau-nés. Ce récit de Nancy Bakalar tente d’explorer le concept de relation contenante qui est toujours nécessaire à construire et à a reconstruire dans les situations dramatiques. Ici, il s’agit d’un bébé prématuré qui va mourir et dont les parents, mais aussi les professionnels, sont totalement décontenancés par ce deuil impossible. L’histoire d’Ana amène le psychiatre de liaison à passer quasiment deux jours dans le service de néonatalogie avec les différents partenaires soignants et les parents. Les détails qui sont relatés au fur et à mesure de cette hospitalisation montrent comment par ce travail d’observation participante, la psychiatre en arrive, à partir de l’analyse de ses propres affects, à éclairer l’ensemble de la situation et à aider à l’aune de ce travail contre-transférentiel très productif l’ensemble des acteurs, aussi bien parents que professionnels. La compréhension des phénomènes d’angoisse massive dans de tels services est très proche des travaux de Catherine Druon[1], psychanalyste dans le service des prématurés à Port Royal à Paris, et aussi ceux de Murray Jackson[2] dans son remarquable ouvrage « Tourmentes impensables ».

Le chapitre 7 est écrit par Jeadene Levy, une psychanalyste qui décide d’observer les bébés prématurés elle aussi. Mais son expérience a ceci de particulier qu’elle a lieu précisément au moment où les Etats-Unis viennent d’être touchés de plein fouet par le terrorisme, et la date du 11 septembre 2001 restera désormais pour elle celle des évènements inoubliables des Twin towers et du début de son observation en réanimation pédiatrique. L’observation de jumeaux, Tom et Jenny, grands prématurés, va l’entraîner dans une réflexion approfondie du phénomène du rejet qu’elle ressent en tant qu’intruse dans un milieu où les mesures de sécurité sont renforcées à la suite des évènements en question. Mais plutôt que d’en souffrir seule, cette expérience lui permet de comprendre la nature de son vécu personnel dans le contretransfert et ainsi d’en utiliser la compréhension dans la dynamique ainsi créée autour des jumeaux par les professionnels et les parents. Nul doute que ce phénomène de rejet, que ceux qui travaillent en néonatalogie connaissent bien, lorsqu’il peut devenir un objet d’étude et d’analyse à l’occasion de l’observation thérapeutique de bébés, trouve alors une possibilité d’être transformé dans le sens que Bion a donné de ce concept fondamental.

Le huitième chapitre traite de l’intérêt de l’observation du bébé dans la psychothérapie de l’adulte. Carolyn Shank donne un double exemple très convaincant. Il s’agit d’une part de l’observation thérapeutique à domicile d’un bébé, Charlie, âgé de quatre mois, qui est soumis à un « bombardement » projectif de sa mère qui tente d’en faire un futur génie et manifeste à l’envi une incapacité pathologique à s’accorder à son fils. D’autre part, elle nous raconte une psychothérapie d’adulte border line au cours de laquelle les signes objectifs d’interprétation par la patiente des gestes et attitudes de son analyste semblent en rapport actuel avec un vécu d’intrusion assez proche de celui que Charlie a vécu dans sa petite enfance. S’en suit une réflexion intéressante, dans le prolongement des écrits de Gianna Williams sur la « projection oméga », sur les concepts d’objet intrusif (Paul Williams), de vécu d’engloutissement et des fonctions que ces différentes expériences ont à la fois dans le développement de l’enfant et dans sa vie ultérieure d’adulte malade.

Le chapitre 9 est à nouveau écrit par Nancy Bakalar et concerne un autre point de vue que le chapitre précédent sur le même sujet : comprendre le patient adulte à partir de l’observation du nourrisson. Elle montre comment ce processus développe et augmente la « capacité négative » (J. Keats, 1817) au service des psychothérapies en général et des adultes en particulier, et notamment par le biais d’une meilleure compréhension de l’utilisation par ces patients adultes de leurs modalités de protections primitives.

La troisième partie consacrée  au séminaire lui-même, est inaugurée par Jeanne Magagna dans le chapitre 10. En enseignant à ses étudiants l’observation du nourrisson, elle insiste sur l’importance de la mise en place d’un « vocabulaire de la compréhension ». Ce travail du séminaire permet de le créer pour « exprimer, comprendre et contenir les angoisses infantiles précoces qui font partie de la relation entre les parents et le bébé-dans-leur-psychisme, de la relation entre l’observateur, le bébé et les parents, de la relation entre les membres du séminaire et l’observateur, de la relation entre l’observateur et son propre bébé-dans-son-psychisme et du développement, chez le bébé lui-même, d’un bébé-bien-distinct-dans-son-psychisme ». Elle évoque un aspect de l’observation essentiel à mes yeux, la perte d’identité que l’on possède dans nos rôles habituels, ce qui peut aboutir à une augmentation de l’angoisse. Au fur à et à mesure, la projection de sentiments intenses entre les différents acteurs du réseau (mère, père, nourrisson, participants du séminaire, animateur du séminaire) augmente elle aussi et par conséquent, « le bébé-dans-le-psychisme » de l’observateur, des membres du séminaire et des parents contient dès lors de multiples fragments projetés de vécus infantiles non contenus ». Cela rejoint pour une part les travaux de Piera Aulagnier sur ce qu’elle a nommé le « fantasme du corps imaginé », une sorte de bébé-dans-le-psychisme, dont l’évolution aura une grande importance sur le développement du bébé en interaction avec ses parents. Et un aspect important du travail qui nous est relaté par Jeanne Magagna, en appui direct sur celui qu’elle a appris avec Esther Bick, consiste à garder présent dans le séminaire la représentation vivante du bébé concret à partir des bébés-dans-le-psychisme de chacun des participants, observateur et membres du groupe, grâce à l’expérience de l’animateur. Il s’agit notamment de développer la vivance du groupe pour remplacer progressivement les inévitables « conceptions intellectuelles trop hâtives en compréhension dûment mûrie ». Et Jeanne Magagna de conclure son chapitre : « le bébédans-le-psychisme est activé au cours du travail d’observation d’un nourrisson. Contenir l’amour, la haine et l’angoisse du bébé-dans-lepsychisme est un processus thérapeutique qui n’est pas reconnu comme tel mais qui conduit à des transformations chez tous ceux qui participent à l’observation de nourrissons ».

Les deux chapitres suivants sont rédigés par David Scharff. Le premier traite d’une des spécificités de ce livre, celle de l’enseignement à distance par le biais de la vidéo. Outre le rappel du dispositif qui réunit des centres distincts aux Etats-Unis (Chavy Chase dans le Maryland et Salt Lake City) et le formateur qui est à la Tavistock à Londres, l’auteur insiste sur « l’émerveillement à utiliser la technologie « d’émetteur à récepteur » pour communiquer en direct par vidéo », donnant très rapidement aux participants le sentiment qu’ils se connaissent bien sans jamais avoir été physiquement en présence les uns des autres ». Quitte à être un peu désagréable, je trouve d’ailleurs que Scharff insiste un peu trop à mon goût sur le fait que seule la Tavistock forme les observateurs à la méthode Esther Bick, ignorant sans doute que dans notre France, un certain nombre des élèves d’Esther Bick ont développé un enseignement de grande qualité (Geneviève et Michel Haag, Annick Maufras du Chatelier, Annick Comby, Cléopâtre Athanassiou…) ; mais on ne retiendra pas cette critique contre lui, car c’est une fois encore plus largement la preuve que les cultures de langue anglaise et française ne diffusent que dans un seul sens ! Toutefois, je crois vraiment que ce chapitre démontre d’une façon assez convaincante que « la technologie de la vidéoconférence permet de relier des groupes qui, autrement, ne pourraient pas participer aux études d’observation ». Un post scriptum permet d’en faire la démonstration d’une façon toute freudienne : un échange entre Londres et Washington pour la présentation du livre…en anglais !, donne lieu à un rire généralisé entre tous les participants de part et d’autre de l’Atlantique à partir d’un dialogue serré autour de la justification ou non de cette technique ; une preuve de plus des rapports décrits par Freud entre le rire et l’inconscient…même par vidéo interposée !!

Dans le chapitre 12, Scharff détaille la notion de « modèle d’affect groupal », et Bakalar dans le chapitre suivant développe son expérience à partir des mêmes prémisses. « Le modèle d’affect groupal, basé sur le rôle intrinsèque de la relation intersubjective à tous les processus de développement et de croissance, permet d’utiliser les résonances de ces processus pour approfondir la tâche d’apprentissage du groupe ». Il s’agit d’un approfondissement des travaux de Bion sur les petits groupes[3], distinguant « l’hypothèse de travail » des « hypothèses de bases » (dépendance, attaque-fuite et couplage). Et aussi bien Scharff que Bakalar insistent sur le fait que cet apprentissage éminemment personnel ne peut avoir lieu que dans la sécurité d’une relation contenante suffisamment bonne, ou mieux, comme le propose Joyce Mac Dougall pour traduire ce problématique « good enough » : « adéquate sans plus ».

Ce livre est important pour nous car il vient renouveler l’intérêt de la méthode de l’observation directe du bébé selon Esther Bick, non seulement au nouveau des applications qui y sont présentées, mais également par le dispositif  de communication par vidéo qu’il propose. Il était intéressant que des formateurs très expérimentés, Jeanne Magagna en est une des plus expérimentées, nous démontrent que la vidéoconférence est non seulement possible comme technique « par défaut », mais qu’en outre, elle peut rendre accessible des échanges interhumains en ne faisant pas disparaître la question des affects derrière le rétrécissement des fréquences vocaliques et la difficulté de voir et sentir un groupe constitué de personnes à des milliers de kilomètres de distance les unes des autres. Certes, Alex Dubinsky avait déjà effectué un travail de pionnier en acceptant de former à l’observation de bébés des professionnels russes au moyen du fax à une époque au cours de laquelle les voyages restaient problématiques. Mais dans l’expérience ici relatée, la possibilité de l’image ouvre d’autres perspectives qui pourront être reprises dans les différentes « exportations » de la méthode. Si notre planète Terre devient, dit-on, un village, il est bel et bon que ce ne soit pas uniquement les développements mercantiles et les expansions guerrières qui y trouvent une possibilité de croître, mais aussi les expériences positives qui soutiennent le développement de la vie physique et psychique. Car il ne fait aucun doute à mes yeux que notre combat pour la formation à cette méthode créée par Esther Bick, à côté d’autres aussi essentielles (Loczy par exemple) est une des pistes qui permet de continuer à aider au « suffisamment bon » développement des enfants, au soutien des parents et de tous les professionnels qui peuvent en bénéficier. Ces « transformations intimes » qui sont souhaitées par les auteurs de ce manuscrit sont loin des grandes manifestations spectaculaires prônées par les politiques pour les populations en général, mais elles sont proches de l’échelon auquel on peut prétendre vraiment aider les petits d’hommes à changer, celui du sujet et de son environnement familial. Pour toutes ces raisons, ce livre apporte une expérience à la fois utile et novatrice, et il est intéressant de le lire et de la faire lire à tous ceux que l’enfant et son développement intéressent.


Bibliografia

(Jeanne Magagna – Transformations Intimes – Ed. Hublot)

  • Druon, C., A l’écoute des bébés prématurés, Paris, Flammarion, 2005.
  • Jackson, M., Williams, P., Tourmentes impensables, Larmor-Plage, Editions du Hublot, 2004.
  • Bion, WR., Recherches sur les petits groupes, Paris, PUF, 1965.

International Review for  Couple and Family Psychoanalysis

IACFP

ISSN 2105-1038