REVIEW N° 34 | YEAR 2026 / 1
Summary
The diffraction of internal groups
The different processes allowing the representation of inner groups within an oneiric space are emphasised through a few dream analyses. They are: the condensation and the making up of conglomerate individuals, the multiplication of likenesses, the diffraction of a dream’s or a dreamer’s idea into several aspects of its content which are linked together by the bonds of primary logic. The Author proposes a detailed analysis of this process and of its effects upon the representation of the Self and the objects, upon the allotment of pulsional investments to the service of a hallucinatory fulfilment of desire. We may find the same process in several art words and within the space of the group bond. Through the clinical dimension of psychodrama, the “inner group” concept intertwines with the organisation of the group bond. A few hypotheses are put forward, dealing with transference and the attention to the group’s associative chains.
Resumen
La difracción de los grupos internos
Los distintos procesos mediante los cuales se forma en el espacio onírico la representación de los grupos internos se ponen de manifiesto a través de una serie de análisis de sueños: condensación y formación de personas-conglomerado, multiplicación de los semejantes, difracción de una idea onírica o del soñador en varios elementos de contenido unidos entre sí por los vínculos de la lógica primaria. Se propone un análisis preciso de este proceso y de sus efectos en la representación de los objetos y del yo agrupados, en la distribución de las cargas pulsionales, al servicio de la realización alucinatoria del deseo. El mismo proceso se pone en marcha en numerosas obras de arte y en el espacio del vínculo grupal. El concepto de grupo interno se articula, en la clínica del psicodrama, con la organización del vínculo grupal. Se formulan propuestas sobre la transferencia y la escucha de la cadena asociativa grupal.
Résumé
La diffraction des groupes internes
Les différents processus par lesquels se forme dans l’espace onirique la représentation des groupes internes sont mis en évidence a’ travers une série d’analyses de rêves: condensation et formation des personnes-conglomérat, multiplication des semblables, diffraction d’une idée de rêve ou de rêveur dans plusieurs éléments da contenu réuni entre eux par les liens de la logique primaire. Une analyse précise est proposée de ce processus et de ses effets dans la représentation des objets et du soi groupés, dans la répartition des charges pulsionnelles, au service de la réalisation hallucinatoire du désir. La même processus est mis en œuvre dans de nombreuses œuvres d’art et dans l’espace du lien groupal. Le concept de groupe interne est articulé, dans la clinique du psychodrame, avec l’organisation du lien groupal. Des propositions sont faites à propos du transfert et de l’écoute de la chaîne associative groupale.
ARTICLES
La diffraction des groupes internes1
René Kaës
En 1966, D. Anzieu formulait l’un des énoncés princeps qui a donné son impulsion à la recherche psychanalytique sur les groupes en France. Du point de vie psychique, écrivait-il, le groupe est un rêve. J’ai soutenu une hypothèse de recherche qui s’énonce comme la réciproque de la thèse d’Anzieu: le rêve est une activité de groupement et de dégroupement des objets internes du rêveur. Le rêve réalise le désir du rêveur de se grouper et de se dégrouper. À ce résultat contribuent, sous l’effet de la censure, certains mécanismes du processus primaire: parmi ces mécanismes, celui que j’appelle diffraction.
La thèse selon laquelle la rêve met à contribution de tels mécanismes, et réalise un désir du sujet d’être un groupe, trouve un appui dans la clinique de la cure individuelle et dans celle de l’analyse groupale. Elle se fonde aussi – je pense l’avoir montré – dans certains moments de la théorisation freudienne: le groupe est un modèle, non seulement de certaines formations de la psyché, mais de la psyché elle-même (Kaës, 1983).
Si des mécanismes primaires identiques sont à l’œuvre dans le groupe et dans le rêve, et si la réalité psychique qui s’y trouve satisfaite l’est par des voies en partie analogues, alors nous pouvons accorder un crédit supplémentaire au travail psychanalytique conduit en situation de groupe: rêve et groupe sont les voies royales de l’analyse de l’inconscient, dans des espaces psychiques distincts.
Je mets à l’épreuve l’idée que le rêve peut être analysé comme un groupe, et le groupe comme un rêve: j’en propose la méthode et les concepts de travail. Les mécanismes de la condensation groupée (personne-conglomérat) du déplacement, de la multiplication du semblable, et, surtout, de la diffraction, sont des mécanismes de base du rêve, de la groupalité interne et du processus groupal.
Pour autant, rêve et groupe appartiennent à deux champs distincts de réalité psychique.
L’hypothèse que j’explore ne confond pas l’espace psychique du groupement intersubjectif et l’espace subjectif de la groupalité psychique. En plaçant la groupalité dans la psyché, je définis un écart entre ces deux espaces, et je soutiens que des processus identiques s’y produisent.
Cette hypothèse est un développement clinique et théorique de mon concept d’appareil psychique groupal: l’appareil psychique groupal est un appareil d’association, de liaison, de diffraction et de transformation des groupes internes. Les formations et les processus de l’inconscient, dans leur dimension groupale plus particulièrement, y sont mobilisés et travaillés à travers la mise en tension des formations de la Masse (Massen-psychologie) et celles du sujet singulier (Ich-Analyse). S’y forme une chaîne signifiante groupale, dans laquelle se tisse la parole du sujet, être-de-groupe, et s’y exerce l’écoute particulière de la plurivocalité de ce discours. La logique de l’inconscient dans l’état groupal peut s’y manifester.
Quelques mécanismes primaires concernant la groupalité interne dans la formation du rêve
Dans plusieurs textes sur le rêve, de 1900 à 1932, Freud expose les mécanismes primaires qui concourent à la figuration groupée des objets du rêve. Dans l’Interprétation des rêves (1900), il met en évidence la manière dont se forment des personnes-conglomérat (Sammelund Mischpersonen) et il montre que ce travail de groupement s’effectue par le mécanisme de la condensation des objets du rêveur.
Dans Le rêve et son interprétation (1901), il montre que, au contraire de la condensation, un mécanisme de diffraction rend possible la figuration d’une seule idée du rêve dans plusieurs éléments du contenu réunis entre eux selon les modes de la logique primaire.
Les Nouvelles conférences sur la psychanalyse (1932) mettent en évidence un autre mode de travail du rêve: par la multiplication des semblables, la fréquence temporelle peut être représentée.
Examinons de plus près ces trois mécanismes du rêve, dans leur rapport avec la groupalité psychique.
La formation des personnes-conglomérat et la condensation
Le travail du groupement interne par condensation des objets internes du rêveur produit la formation des «personnes-conglomérat» (Sammel-und Mischpersonen).
Dans l’analyse du rêve de l’injection faite à Irma, Freud montre que, derrière l’“Irma” de son rêve se dissimulent plusieurs personnes connues de lui: sa patiente (Emma), sa fille aînée (Anna), sa petite fille, une enfant de l’hôpital, une autre patiente, sa femme, d’autres personnes. L’analyse du rêve déploie ce que le travail de la condensation a rassemblé: «l’Irma du rêve … devient ainsi une image générique, formée avec quantité de traits contradictoires. Irma représente toutes les personnes, sacrifiées au cours du travail de condensation, puisqu’il lui arrive tout ce qui est arrivé à celles-ci» (trad. fr.. p. 254). Je dirai que chacune des figures d’Irma est homomorphe à la figure groupale générique, d’Irma: elles comportent des traits identiques et différents.
La référence aux photographies de famille de Francis Galton va accompagner la réflexion freudienne sur ces groupement endopsychiques réfractés: «J’ai agi comme Galton élaborant ses images génériques (ses “portraits de famille”): j’ai projeté les deux images l’une sur l’autre, de sorte que les traits communs ont été renforcés et que les traits qui ne concordaient point se sont mutuellement effacés et sont devenus indistincts dans l’image » (Freud, 1900, p. 254-255). Cette référence est reprise un an plus tard dans Le rêve et son interprétation: «Le travail du rêve se servira alors du mème procédé que Francis Galton pour ses photographies de famille; il superposera les éléments, de manière à faire ressortir en l’accentuant le point central commun à toutes les images superposées, tandis que les éléments contradictoires, isolés, iront plus ou moins s’atténuant» (Freud, 1901, p. 60-61). L’élaboration des «personnes rassemblées et mêlées» apparaît comme un des principaux moyens de travail de la condensation du rêve. Freud, sur cette affirmation réitérée dans l’Interprétation des rêves, va en résumer le mécanisme: il s’agit essentiellement de la formation d’une figure unique à partir de traits empruntés à plusieurs; la condensation de plusieurs en une seule confère à toutes ces personnes une sorte d’équivalence, elle les met, d’un certain point de vue, sur le même plan. La construction de ces figures sert à mettre en valeur, «de manière brève et saisissante», le caractère commun aux différents motifs de la combinaison. À propos du rêve de l’oncle Joseph, Freud avait montré comment un trait se renforce parce qu’il appartient à deux personnes: il y a là l’intuition forte d’un des processus majeurs du groupement, probablement d’une de ses principales raisons d’être, et l’on ne saurait mieux fonder les bases d’une conception groupale du rêve et, plus généralement, de certaines formations psychiques.
La multiplication des semblables
Ce mécanisme du rêve est utilisé pour la figuration groupée, ici sérielle, des objets du rêve. Freud le met en évidence pour montrer comment, dans le rêve, les rapports temporels s’expriment en rapports spatiaux: la multiplication des semblables représente la relation de la fréquence. Freud (1932) rapporte et analyse ce rêve: «une jeune fille … pénètre dans une vaste salle et y aperçoit une personne assise sur une chaise; puis elle voit six, huit… personnes identiques, toutes à l’image de son père. Ce songe s’explique aisément quand on apprend, grâce à certaines circonstances secondaires, que la salle représente le ventre maternel. Le rêve traduit un fantasme bien connu, celui de la jeune fille qui veut, dès son existence intra-utérine, avoir rencontré son père quand celui-ci pénétrait, durant la grossesse, dans le corps maternel. Il n’y a tien de déconcertant à ce que la pénétration par le père se fasse au cours du rêve, dans la personne de la rêveuse elle-même; c’est le résultat d’un déplacement qui a d’ailleurs une signification spéciale. La multiplication de la personne paternelle démontre seulement que le fait en question est censé s’être produit plusieurs fois. À vrai dire nous sommes obligés de reconnaitre qu’en traduisant la fréquence par l’accumulation, le rêve ne s’arroge pas un droit exagéré. Il n’a fait que redonner au mot sa conception primitive, car le terme fréquence signifie aujourd’hui répétition dans le temps, alors qu’autrefois il avait le sens d’accumulation dans l’espace. Mais l’élaboration du rêve, partout où elle se produit, transforme les rapports temporels en rapports spatiaux et les fait apparaitre sous cette dernière forme» (1932, p. 36, 37). il est possible de proposer une interprétation sensiblement différente de ce rêve. Fréquence ici signifie la fréquence du désir de la rêveuse: on pourrait dire d’elle qu’elle voit des pères partout. L’effet de série serait ici un effet d’accentuation de l’unique. Mais pourquoi six, huit.. personnes identiques? Ce qui limite la série (la fréquence des unités) est ce qui donne une forme signifiante à ce groupe interne. La question se pose au moins depuis le rêve de L’Homme aux loups. Le chiffre de la série des loups n’est pas arbitraire. La fréquence des unités est ce qui donne une forme spécifique, signifiante à ce groupe interne: mais pour l’interpréter, nous ne disposons pas ici des associations de la rêveuse.
La diffraction
Ce troisième mode de figuration groupal du rêve est remarquable: il associe la décondensation, le déplacement et la multiplication pour produire un mécanisme spécifique, responsable de la figuration multiple des aspects du Moi représenté par des personnages ou des objets du rêveur formant un groupe. Dans ce cas, différents éléments du contenu du rêve représentent une seule idée: un objet, une image, la personne mème du rêveur est décomposée en représentants multiples, identiques ou non, tout comme les différents membres d’un groupe peuvent représenter pour un sujet différents aspects de son univers interne: il s’agirait là, dans la groupalité onirique, d’une projection diffractive à l’intérieur de la scène psychique, selon le mode de dramatisation propre à la formation du rêve, un processus primaire, inverse de la condensation – une dé-condensation mettant à profit le déplacement.
L’indication du mécanisme est donnée par Freud en 1901: «Mais l’analyse nous découvre encore une autre particularité de ces échanges compliqués entre contenu du rêve et idées latentes. À côté de ces fils divergents qui partent de chacun des détails du rêve, il en existe d’autres qui partent des idées latentes et vont en divergeant vers le contenu du rêve, de manière qu’une seule idée latente peut être représentée par plusieurs éléments, et qu’entre le contenu manifeste du rêve et son contenu latent il se forme un réseau complexe de fils entrecroisés» (1901, p. 70-71).
Voici un rêve que Freud (1901) rapporte pour montrer comment deux fantasmes différents, opposés et partiellement recouverts l’un par l’autre, le composent:
«Le rêveur (un jeune célibataire) est assis dans son restaurant habituel. Diverses personnes veulent l’emmener, l’une d’elles vient l’arrêter. Il dit à ses compagnons de table: “Je paierai plus tard, je reviens.” Mais ils se moquent de lui et disent: “Nous connaissons ça, c’est ce qu’on dit toujours!” Un des convives dit: “En voilà encore un qui s’en va.” On le conduit alors dans un local étroit, où il trouve une femme avec un enfant dans les bras. L’un de ceux qui l’ont accompagné dit: “C’est monsieur Müller”. Un commissaire ou quelque autre fonctionnaire feuillette un tas de papiers en répétant: “ Müller, Müller, Müller…”
Finalement, il lui pose une question à laquelle le rêveur répond: “Oui”. Il se retourne pour regarder la femme et s’aperçoit qu’il lui a poussé une longue barbe”. (1900, p. 421). On connaît l’analyse que Freud fait de ce rêve: il montre comment un fantasme d’arrestation recouvre en partie un fantasme de mariage, matériel plus profond remanié au cours du travail du rêve. Ce qui attire mon attention dans ce rêve s’inscrit cependant dans une autre interprétation: les personnes qui arrêtent le rêveur, ses compagnons de table qui se récrient et se moquent de lui, le convive perspicace, la répétition de son nom dans le rêve peuvent être analysés comme des représentations diffractées et multipliées du Moi du rêveur, du conflit entre les personnages, les instances et les objets internes entre lesquels il est partagé, conflit que les deux fantasmes dramatisent, recouvrent et condensent. Cette partie du rêve serait un compromis entre la diffraction et la condensation des objets de son Moi groupal: le conflit est entre le couple et le groupe, entre l’hétéro- et l’homosexualité. Un autre groupe interne, œdipien, est formé par la femme, l’enfant et le père de la mariée (évoqué dans le fait que, la veille du rêve, un ami du rêveur, adversaire du mariage comme lui, avait déclaré à propos d’une belle brune: “Ces femmes-là finissent par avoir autant de barbe que leur père”). Cette tendance à se grouper, par réfraction et diffraction, constitue un aspect fondamental du rêve, de l’identification et, la seconde topique le précisera, de l’organisation du Moi. L’identification dans le rêve est un des principaux mécanismes qui concourent à la représentation groupée des idées du rêve. Le travail de l’analyse est dès lors celui d’un dégroupement: «L’analyse, en dissociant les images, nous mènera directement à l’interprétation du rêve… chaque détail du rêve est à proprement parler la représentation dans le contenu du rêve d’un tel groupe d’idées disparates» (Freud, 1900, p. 70).
Ce travail de la dissociation est requis par ce que nous pouvons appeler l’effet de groupe endopsychique, résultat de l’identification narcissique propre au rêve et de la condensation.
Un autre rêve d’une patiente de Freud (1900) donne l’occasion de proposer, à côté de l’interprétation de Freud, une hypothèse sur la groupalité interne. Il s’agit du rêve de l’établissement orthopédique. « Une autre malade fait le rêve suivant: Elle se trouve dans une grande pièce où il y a toutes sortes de machines. C’est ainsi qu’elle se représente un établissement orthopédique. Elle entend dire que je dispose de très peu de temps et que je la traiterai en mente temps (gleichzeitig) que cinq autres. Elle se révolte et ne veut pas s’étendre dans le lit – ou l’objet en tenant lieu – qui lui est indiqué. Elle se tient dans un coin et attend que je lui dise que ce n’est pas vrai. Les autres se moquent d’elle, disant qu’elle fait des simagrées. – il lui semble en même temps (daneben) qu’elle doit dessiner un grand nombre de carrés » (1900, p. 177).
Voici l’analyse que propose Freud de ce rêve: «La première partite de ce rêve renvoie à son traitement et est un transfert sur moi; la seconde est une allusion à une scène d’enfance; c’est l’évocation du lit qui rattache les deux fragments. L’établissement orthopédique est le rappel d’une phrase dans laquelle j’avais comparé le traitement, quant à sa nature et quant à sa durée, à un traitement orthopédique. Je lui avais dit, dès le début, que je disposerais d’abord de peu de temps pour elle, mais que plus tard je pourrais lui consacrer une heure tous les jours. Ceci réveilla en elle une susceptibilité très ancienne, trait caractéristique des enfants prédisposés à l’hystérie. Ils ont un besoin insatiable d’affection. Ma malade était la plus jeune de six enfants (d’où: avec cinq autres) et, comme telle, la chérie de son père. Mais elle paraît avoir trouvé que ce père tant aimé lui consacrait encore trop peu de temps et d’affection. Voici pourquoi elle attend que je dise: “Ce n’est pas vrai”. Un petit apprenti tailleur lui avait apporté une robe et elle l’avait payée. Elle demanda ensuite à son mari si, au cas où l’enfant perdrait l’argent, elle devrait payer à nouveau. Pour la taquiner, il dit oui (taquinerie dans le rêve), et elle demanda encore, attendant qu’il dît enfin que ce n’était pas vrai. On peut donc imaginer que dans le contenu latent du rêve elle se pose cette question: si je lui consacre deux fois plus de temps, devra-t-elle me payer deux fois plus? Cette pensée est avare, “dégoûtante”. (La malpropreté de l’enfance est très souvent représentée en rêve par l’avarice, le mot “dégoûtant” sert de transition.) Mais si l’attente “jusqu’à ce que je dise que ce n’est pas vrai” représente ce mot, se tenir dans le coin, ne pas vouloir se mettre au lit sont les autres fragments d’une scène de son enfance: elle avait sali son lit, et, pour la punir, on l’avait mise au coin, en lui disant que son père ne l’aimerait plus, que ses frères se moqueraient d’elle, etc. Les petits carrés viennent des leçons de calcul qu’elle donne à sa petite nièce; elle lui enseigne, je crois, comment on peut, dans neuf carrés, inscrire des nombres d’une facon telle qu’en quelque sens qu’on les additionne leur somme soit quinze» (ibid., p. 178).
Je voudrais porter mon attention sur un détail du rêve: l’analyse de Freud relève «les cinq autres» comme signifiant le groupe fraternel et la rivalité de la patiente pour l’amour du père. Je voudrais souligner, dans le récit du rêve et dans les associations de la rêveuse, d’autres éléments qui, tout en maintenant l’interprétation de Freud, donnent davantage d’ampleur à la figuration du groupe interne. Je relève pour ma part «en même temps (gleichzeitig) que cinq autres» et «en même temps (daneben) elle doit dessiner un grand nombre de carrés». Nous ne disposons pas d’associations sur «en même temps que» qui a probablement ici le statut d’une pensée intermédiaire de liaison, indiquant une relation entre «les cinq autres» et «un grand nombre de carrés». De ceux-ci nous savons, grâce aux associations de la rêveuse, qu’ils représentent une figure arithmétique telle que la somme des nombres inscrits dans neuf carrés formant un unique carré soit toujours identique, quinze en l’occurrence (3 x 5 ou 9 + 6). Nous n’avons pas les associations de la rêveuse sur ces chiffres, mais nous pouvons noter ceci: il y a probablement une reprise, dans des figurations différentes, de la pensée latente du groupe fraternel dont elle est solidaire et dont elle veut se distinguer; la personne de la rêveuse est représentée dans son chiffre, à travers les opérations d’arithmétique ou de la diversité des éléments dont résulte, grâce à l’effort de composition, l’identité de l’ensemble. Ainsi son espace interne: “la grande pièce où il y a toutes sortes de machines”, peut trouver à se représenter.
Le mécanisme de la diffraction.
À côté et en relation avec la condensation et le déplacement, la diffraction est un mécanisme du processus primaire. Le mécanisme de la diffraction apparait plus précisément comme celui d’une décomposition d’un objet, d’une image ou du Moi du sujet en une multiplicité d’objets, d’images et de Moi partiels, chacun représentant un aspect de l’ensemble et entretenant avec les autres des relations d’équivalence, ou d’analogie, d’opposition, ou de complémentarité, ou les moments d’une action: ainsi dans le rêve du célibataire, le travail du rêve consiste à former cette représentation multiple tout en maintenant un réseau de relations entre les objets figurés et formant groupe. Le travail de l’analyse du rêve est de retrouver la pensée latente dans la chaine associative; il est de dégrouper, pour les identifier, les éléments diffractés et d’interpréter le processus même de diffraction: ainsi pourrait-on traiter, dans “le rêve de l’établissement orthopédique”, les chiffres et les associations sur les chiffres, le “en mème temps” qui les articule les uns aux autres (cinq autres; un grand nombre de carrés), ou encore, le rêve du “mariage-arrestation”, la série des noms et le groupe des compagnons. Dans tous les rêves de cette sorte, le rêve est organisé par une ou plusieurs polarités doubles et antagonistes: dissociation/association; fragmentation/réunion; division/groupement; multiplicité/unité.
La diffraction ne porte pas seulement sur la représentation des objets ou du Soi du rêveur. Le travail de ce processus est évidemment au service de la censure et au service de la réalisation du désir inconscient. Au service de la censure, la diffraction est une technique de camouflage par dissémination des éléments du puzzle qui, regroupés et agencés dans leurs emboîtements mutuels, composent la figure de l’objet censuré: la rêveuse de l’établissement orthopédique dans son désir probable d’être l’élément constant de toutes les combinaisons arithmétiques (amoureuses). La diffraction réalise le désir de l’extension spéculaire des objets, des figures et des limites du Moi.
De ce point de vue, la diffraction est aussi un mécanisme à l’œuvre dans le jeu et la jouissance hystérique et le parallèle, fréquent chez Freud, entre le rêve et l’attaque hystérique mérite d’être rappelé. «Les hystériques substituent souvent un rêve à une crise», écrit-il (1900, p. 421). Dans les Considérations sur l’attaque hystérique (1909, trad. fr, p. 161), il précise que «l’attaque hystérique requiert… la même élaboration interprétative que celle à laquelle nous procédons avec les rêves nocturnes ». L’hystérique procède à une condensation, c’est-à-dire à la figuration simultanée de plusieurs fantasmes dont les caractères communs forment, comme dans le rêve, le noyau de la figuration; mais l’hystérique procède aussi par diffraction, c’est-à-dire à la figuration successive ou multiple d’éléments distincts qui la représentent en la masquant. Ainsi, Dora (Kaës, 1985). Le lien entre les processus mis en jeu par l’hystérique dans la crise et dans le rêve s’éclaire ici encore par le concept d’identification multiface (vielseitige, multiple oder mehrfache Identifizierung) et, par une généralisation vers une organisation plus complexe, par le concept de personnalité multiple (multiple oder mehrfache Persönlichkeit).
Mécanisme du processus primaire au service de la satisfaction du désir, la diffraction est aussi un procédé de répartition économique des charges pulsionnelles qui divisent aussi leur charge sur plusieurs objets; elle est encore une défense contre le caractère éventuellement dangereux de l’objet désiré, le rêve du célibataire en montre l’exemple. Dans ce cas, la diffraction s’apparente (mais ne se réduit pas) au mécanisme de défense par la dissociation, par le morcellement et par la fragmentation de l’objet interne ou du Moi. De tels mécanismes sont utilisés pour protéger le Moi et le monde interne contre des motions ou des représentations intolérables, incontrôlables, non contenables. Des fragments d’objets ou de Moi sont éparpillés dans monde extérieur, sans trouver de conteneur. C’est ainsi que W.-R. Bion décrit le psychotique comme une personnalité-groupe; dans cette perspective, le groupe interne se donne comme multiplicité fragmentée, kaléidoscopique, où triomphe la déliaison.
Le rêve est un contenant et il exerce une fonction conteneur, c’est-à-dire une fonction de liaison et de transformation. Le mécanisme primaire de la diffraction (dans le rêve et dans d’autres formations psychiques) suppose un conteneur fiable et un espace contenant: le rêve lui-même est cet espace et ce conteneur. Mais cette fonction peut y être représentée dans le rêve: par exemple, dans le rêve du célibataire par le groupe des compagnons, ou dans le rêve de l’homme aux loups par l’arbre ou dans d’autres rêves par la maison, le carré à sommes constantes, une chambre…
Les groupes internes et leur manifestation
La diffraction et les mécanismes primaires de la groupalité interne sont mis en œuvre dans d’autres espaces psychiques que celui du rêve. Avant de proposer une approche plus systématique des concepts de groupe interne et de groupalité psychique que, je voudrais, à travers quelques exemples tirés de l’art, en exprimer la notion (Kaës, 1981, 1984a). La Vierge ouvrante de la Collégiale du Mur, à Morlaix (vers 1390) est une remarquable représentation d’un groupe interne: fermée, la Vierge porte l’Enfant contre son sein; ouverte, l’intérieur contient le Père, le Fils et l’Esprit réunis dans la forme dite du Trône de Grâce. Le Père assis occupe le volume principal, il soutient de ses bras la croix du Fils. L’Esprit les relie sous la forme de la Colombe messagère placée entre la bouche du Père et le bois du Fils. Telle est la scène groupale que contient, voile et montre en son ouverture cette Vierge à l’Enfant.
Au dedans et au dehors, la Vierge-Mère porte le Fils. Au dehors l’Enfant, qu’elle soutient dans la grâce de l’unité duelle. Au dedans le groupe trinitaire avec le Père incorporé soutenant le fils mort. Le Père, le Fils et leur lien d’Esprit sont ainsi contenus par la Mère. C’est cette originaire, incestueuse et mortelle scène groupale interne que protège la Vierge à l’Enfant. L’Enfant offert au dehors annonce le groupe interne dans lequel il figure mort. Qui voit l’Enfant voit (s’il ouvre le corps maternel virginal) le Fils, le Père, leur lien d’Esprit. Ainsi la partie annonce et représente une partie et une totalité dont les éléments sont par certains traits distincts (Père, Fils, Esprit) et par d’autres identiques: ils sont tous trois dans la Mère, ils font corps avec elle: le corps plein d’un groupe.
La métonymie maternelle organise ce groupe interne: l’Enceinte Famille est homme et femme: elle est figure d’une double jouissance. L’Enfant-phallus est le délégué de cette Sainte-Famille incluse dans la Vierge-Mère: il y triomphe et meurt.
Un tableau de Niki de Saint-Phalle: La naissance rose (1964) représente une autre figure, plus archaïque, du groupe interne. Le corps maternel y est composé d’objet hétéroclites: bébés, avions, araignées, animaux, végétaux… objets partiels congloméré autour de l’équivalence explicitement figurée du bébé-pénis-fèces.
Les deux représentations, à seize siècles de distance, dans des contextes culturel différents, ouvrent le corps maternel et y montrent un groupe. Un groupe dont l’organisation et la différenciation sont inégales: soit un ensemble de personnes liées entre elles par relations de sexe et de génération (niées, escamotées ou transcendées), soit un conglomérat d’objets hétérogènes; dans ces deux figurations, le groupe interne est un contenu du corps maternel, et ce qu’il contient ou ce dont il est formé entretient avec les autres éléments des rapports d’équivalence on d’équation.
Avec ces deux représentations, je suppose que nous avons affaire à une figuration de la réalité psychique à partir de laquelle peut se concevoir le concept même de groupe: il se représente d’abord comme une diffraction externalisant de tels groupes internes. Dans ces deux œuvres d’art, nous avons certainement affaire à la “matrice” de la pensée du groupe, mais surtout à la fantasmatique originaire à partir desquelles s’organisent les problèmes groupaux eux-mêmes: fantasmes intra-utérins et fantasmes de scène originaire, avec leur dramatisation de l’origine et de la fin.

J’ai jadis désigné par le terme de protogroupe (ou par celui d’archigroupe) la représentation la plus archaïque du groupe interne, constituée par la conjonction d’un fantasme intra-utérin et d’une scène primitive des parents combinés. J’avais forgé ce terme à la suite de l’analyse de dessins d’enfants auxquels j’avais demandé de dessiner une famille et un groupe: certains de ces dessins représentaient un groupe de bébés contenus dans une mère-sac contenue dans un père, ou dans d’autres représentations de structure analogue. J’avais été aussi sollicité, en situation de groupe et en psychothérapie individuelle, par ce fantasme, endogamique ou parthénogénétique. en tout cas narcissique, d’une famille (ou d’un groupe) protiste, dont “on” ne peut se séparer ou se détacher, pour venir au monde et au “je”, sans mettre en péril contenants et contenus emboîtés, dans cette relation de co-inhérence décrite par R. Laing à propos de la “famille”.
Une série de dessins et de toiles de J. Van den Bussche figurent la condensation de plusieurs personnages embryonnaires conglomérés dans une forme que le peintre nomme groupe. Des figurations proches par le contenu peuvent être trouvées chez P. Klee, V. Brauner, H. BelImer, Chichorro. Proche aussi par le contenu, une affiche politique représentant un groupe de travailleurs immigrés formant corps unique pour avancer dans le même combat.
D’autres représentations picturales de groupe révèlent d’autres structures des groupes internes. Un photomontage de Duchamp assemble en un cercle l’image démultipliée et face à face de Cinq Duchamp. Cette passion spéculaire d’être à soi seul un groupe, de se diffracter dans les figures du même que fait tenir ensemble l’investissement narcissique, est une passion de rêveur. Ce motif est celui de nombreux tableaux, non des moindres, nous allons le constater. Mais auparavant, notons ici le procédé onirique relevé par Freud dans le rêve de la multiplication du semblable. Mais alors que dans le rêve, c’est le père identique et multiplié qui représente l’objet du désir de la rêveuse identifiée à sa mère, dans le tableau, c’est le sujet lui-même qui se multiplie, narcissiquement, comme dans une galerie de miroirs.
En 1558, un an avant sa mort, P. Brueghel peint les Aveugles. Le pathétique du tableau se concentre dans la dégringolade inexorable de ces hommes groupés; elle rend raison à ce proverbe flamand déjà illustré par le peintre: un aveugle ne peut en conduire un autre. C’est pourtant bien ainsi qu’ils ont marché, au bord de l’abîme, chacun prenant appui sur le corps de celui qui le précède, et si le premier vient à trébucher, tous sont entraînés sans aucun secours dans la chute. Le groupe solidaire n’assure plus sa fonction d’étayage contre le manque à voir, contre le manque à être. La déprivation sensorielle de la vision motive l’étayage groupal. On pourrait dire que chacun des Aveugles externalise la structure groupale de son image corporelle défaillante dans l’ersatz que constitue l’ensemble des Aveugles groupés par l’identification adhésive au corps de l’autre. Pas d’aveugles se tenants’étayant, pas d’être (c’est le même mot qu’étayage) sans le groupe. Le peintre vieillissant métaphorise ainsi le désastre du corps défaillant que ne soutient plus le groupe interne du sujet. L’espace de la toile en accueille la représentation.
C’est en effet le développement d’une chute diffractée d’un seul et même aveugle que peint Brueghel. Ainsi, dans les chronophotographies de Marey, avant l’invention du cinématographe, verra-t-on se déployer le même personnage en des positions différentes. C’est ce processus primaire du rêve que j’appelle diffraction. Dans les Aveugles, un seul et même aveugle diffracté, soi-méme dégroupé.
Comparons avec les Grandes baigneuses ou les Sept baigneurs de P. Cézanne. Comme chez
Brueghel, les groupes de Cézanne figurent le processus et le résultat d’une diffraction dynamique: même développement des postures d’un même personnage. L’ordonnancement groupal de ces places, dans leur rapport d’identité (c’est le même personnage) et de différences (il est autre dans d’autres positions) crée une tension spécifique.
Remarquable est l’organisation spéculaire de ces représentations du groupe interne. La déunification spéculaire du sujet se réunifie dans l’espace culturel du tableau ou du photomontage. Au foyer de celle-ci, dans l’espace vide – central chez Duchamp et Cézanne, déporté vers le point de chute latéral chez Brueghel – le lieu de la réunification groupale, l’ombilic du Moi spectateur.
De telles représentations figurent en effet la structure groupale d’un réseau d’identifications entre les termes desquels oscille le spectateur. C’est précisément la fonction identification des tableaux de groupe, comme je l’ai suggéré à propos de la peinture hollandaise des XVI et XVIIe siècles, et à propos des photographies de groupe (Käes, 1976). Saisi dans sa groupalité interne, le spectateur va de l’un à l’autre dans le groupe, vers le semblable et le différent. Il parcourt avec les Baigneuses ou avec les Baigneurs l’espace et le temps du plaisir d’être, d’avoir été et de devenir, dans la continuité d’une identification à l’intégrité d’un corps parfaitement groupé dans son unité.
Au contraire, avec les Aveugles, le spectateur se saisit dans son propre désétayage corporel et groupal, au point de chute où son être vacille, où l’effet de groupe ne le protège plus contre son manque, mais seul peut être encore un fantasme qui s’énoncerait ainsi: “on fait chuter un aveugle”.
Scène spéculaire, scène onirique, scène du fantasme: la surface du tableau reçoit les figurations de ces scènes internes que le peintre et le spectateur travaillent comme des “restes nocturnes”, dans un avant-coup de la représentation admise au circuit de l’échange. Nous retrouvons ici la trace des processus du rêve: condensation réfractive, multiplication sérielle, déplacement, décondensation diffractante.
La sculpture et la photographie offrent un espace privilégié à la figuration des groupes internes. C’est probablement que de telles représentations abondent là où l’affinité du groupe et de l’espace spectaculaire peut s’affirmer, comme en témoignent, sur une autre scène, le comédien ou l’hystérique, et leurs doubles – ou plutôt leurs multiples.
Le théâtre, en effet, atteint probablement sa limite lorsque le comédien donne seul sur la scène la représentation du groupe de ses personnages internes, de leurs liens, de leur destin.
Le comédien ne dispose alors d’aucun autre appui que celui que lui donne la cohérence de ce groupe du dedans et celui que lui fournit la croyance qu’il a dans la capacité du spectateur de s’identifier à ces personnages et à leurs liens dans sa propre scène interne.
Il rêve alors les rapports d’appareillage entre les objets des groupes internes de l’acteur et du spectateur. Les grands comédiens sont alors le plus souvent de grands mimes, comme si la parole ne pouvait que troubler ces rapports d’inclusion mutuelle, nécessairement synchroniques, alors même que, solitaire, le mime doit représenter successivement ses personnages dans leurs solidarités et créer la nécessaire illusion de la présence de l’autre: de l’autre de l’autre. Ainsi la structure groupale de certains fantasmes définit le jeu des personnages internes mis en scène. L’illusion réussie, c’est avec Frégoli, Zouk, Fernand Reynaud, avec ces one-man-group de donner à voir un groupe là où le comédien incarne des personnages, de faire halluciner une synchronie là où il n’y a que succession. Le triomphe qui s’y éprouve est d’abord la victoire sur l’espace morcelé et sur le temps fragmenté dans le trompe-l’œil de l’unité organique continue: l’art baroque du groupe a parfaitement saisi le vide sous l’excès de la présence. Essence même de l’illusion groupale et de l’illusion individuelle. Essence même de l’“âme” (die Seele) et du “psychique” (seelish), c’est-à-dire du groupe interne, comme l’a bien vu W. Allen dans son film Zelig Cette jubilation d’être plusieurs et d’être un groupe masque l’absence de l’autre par rapport auquel se structure cette re-présentation du sujet dans sa groupalité: maitrisant les personnages internes de son “théâtre psychologique”, le mime du groupe tour à tour s’en fait le serviteur, sauf peut-être de lui-même.
Tel est l’enjeu du noyau mimétique du groupe interne. La figure de l’homme-orchestre (on de l’imitateur des voix des membres d’un groupe) témoigne de cette même tentative de se retrouver dans la réalisation grandiose de sa groupalité interne. La synchronie que permet la musique accentue certainement la dimension narcissique de cette mise en scène sonore de l’autosuffisance.
Dans un travail récent, j’ai essayé de montrer comment le mécanisme de la diffraction des groupes internes organise certains contes qui dramatisent des aspects complémentaires du Moi, du fantasme ou de la relation d’objet (Käes et collab., 1984). Cette perspective qui trouve son fondement dans l’analyse freudienne de La création littéraire et le rêve éveillé (1909): “le roman psychologique doit en somme sa caractéristique à la tendance de l’auteur moderne à scinder son moi par l’auto-observation en moi-partiels, ce qui l’amène à personnifier en héros divers les courants qui se heurtent dans sa vie psychique» (trad. fr. p.78). Cette théorie du personnage littéraire – que Freud applique aux différentes figures du père dans l’Homme au sable – rend compte de la situation du sujet en groupe par rapport à ses propres personnages, et par rapport aux autres comme personnages, c’est-à-dire comme objets partiels et comme éléments d’un groupe interne. Dans la littérature romanesque, récitative ou dramaturgique, la plurivocalité du discours, les voix plurielles, la diffraction et la condensation des personnages sont des représentants métaphoriques ou métonymiques d’un fantasme et du Moi de l’auteur. Toutes ces formations fictives attestent du travail de la groupalité psychique. Et l’on songe ici aussi bien à A. Roa Bastos (Moi le Suprême) et à F. Pessoa (et à ses douze ou quinze pseudonymes) et à J. Joyce. “Étrange! écrit Nietzsche dans une lettre. À tout instant je suis dominé par la pensée que mon histoire n’est pas seulement une aventure personnelle, que j’agis pour beaucoup d’hommes, en vivant ainsi, en me développant et en m’analysant; il me semble que je forme une pluralité, et que je m’adresse à elle en paroles d’une intimité grave et consolante”.
L’analyse pourrait être poursuivie sur d’autres représentations ou sur d’autres formations culturelles et sociales qui reçoivent et gèrent de telles formations psychiques. Elle nous conduirait à déchiffrer les figures de nos groupes internes, que la clinique révèle aussi bien dans les organisations psychotiques (le concept de personnalité-groupe) que dans les formations du rêve, dans les personnalités multifaces dont les expressions sublimées forment les figures complémentaires du comédien (et du dramaturge), du chef d’orchestre (et du compositeur), du possédé (et du thaumaturge, du shaman par exemple).
Ce bref et partiel parcours de la figuration de la groupalité psychique, et plus spécialement des groupes internes, nous confronte à l’instance d’une formation psychique peu explorée dans l’espace psychanalytique. Au lieu que le groupe relève soit exclusivement du champ social soit de l’application des concepts de la psychanalyse à ses objets, il apparait ici comme une organisation de la psyché, une figure du désir inconscient, un processus de liaison, une formation du lien.
La clinique individuelle, lorsque l’on est attentif à la présence des groupes internes et à leurs effets, nous en apporte maintes manifestations: une patiente, dans une phase difficile de la cure, déposait auprès de différentes personnes (médecin, kinésithérapeute, formateur, orthophoniste…) ses objets internes. Un rêve représentait leur réunion dans une rencontre groupale dont je serais l’instigateur. L’analyse du transfert fut éclairée par les associations qui firent apparaitre les différents bénéfices (narcissiques, défensifs) que la diffraction interne permettait de réaliser et, au-delà du plaisir d’être multiple, l’angoisse d’être dépossédée de soi-même.
Les groupes internes
Je désigne par le terme de groupe interne des formations intrapsychiques dotées d’une structure groupale et accomplissant des fonctions spécifiques de liaison dans l’appareil psychique.
Les groupes internes sont une structure, une formation et un processus de la psyché. Pour qu’il y ait groupe interne, trois conditions sont requises: une pluralité d’éléments distincts, un système de liaison entre ces éléments, la polarité du désir inconscient qui donne forme et consistance à ces objets.
Il ne suffit pas de la pluralité. il y faut l’arrangement du nombre, une enveloppe (le corps maternel, le miroir de chaque Duchamp pour les Cinq Duchamp), un lien spécifique (d’aveuglement et d’étayage pour les Aveugles), un principe d’organisation et de différenciation (partie-tout; même-différent; attirance-répulsion) des processus de régulation et de médiation, un dispositif signifiant.
Une définition structurale des groupes internes fait de ceux-ci des systèmes de relation entre des éléments définis par leur valeur de position, corrélatifs et réunis par une loi de composition et un principe de transformation: l’écart différentiel entre ces éléments engendre la tension dynamique de la structure. De ce point de vue, les groupes du dedans constituent des entités psychiques, des formes dont la structure est plus ou moins complexe. Analogiquement avec les groupes “externes”, la groupalité interne connaît des jeux de tension, d’alliance, de conflit et des mécanismes de régulation ou de dépassement restructurant.
Cette définition formelle n’insiste pas suffisamment sur l’émergence du désir inconscient que constituent les groupes internes. Ils sont une forme de manifestation de la réalité psychique et, en raison de leur genèse et de leur fonction, une manifestation de la réalité transpsychique du désir. Dans des configurations variées: l’espace corporel, la scène du fantasme et du rêve, le réseau des identifications du Moi, les complexes, les systèmes de relation d’objet, les groupes internes figurent le désir, la haine, la peur, la jouissance. Ils sont scénarios du plaisir de l’échange et du change. Ils sont une stratégie vers l’objet, vers l’autre de l’objet, et donc une stratégie du sujet qui s’y manifeste et s’y cache dans sa mise en scène de lui-même, à travers les objets et les personnages des groupes internes dont il est partie prenante. Dans cette scène est disposée la place de l’autre, comme pour le comédien les personnages qu’il incarne pour le spectateur et pour lui-même. À quelles places sont assignés les uns et les autres? L’analyse des groupes internes est le parcours et le déliement de ce réseau.
Le groupe interne est une association de désir. C’est en cela qu’il est une forme de la réalité psychique. En cela, le groupe interne est la représentation du sujet dans son rapport à l’autre: en ce qu’il manque à son désir, et sa figure dans le groupe peut être celle du négatif et de l’absence ou celle de la présence répétitive et trop pleine. L’autre des Aveugles est peut-être Brueghel lui-même dont le tableau encadre un point de chute; c’est aussi le spectateur qui y découvre le mouvement de son devenir, de son corps désétayé.
À cette polarité objectale (l’objet et l’autre de l’objet) s’oppose complémentairement la polarité narcissique des groupes internes. Ils préservent l’intégrité, l’unité et la continuité des objets groupés: contre la lacune, l’absence, la perte. L’expérience du deuil remanie l’économie narcissique et objectale des groupes internes. Le groupe interne est un arrangement narcissique et objectal fondé sur l’expérience de la séparation, de la division et du morcellement, aux différentes phases de la vie psychique où ces expériences se produisent. Initialement le groupe interne est une nécessité de la forme contre le chaos, une conservation des objets perdus et de leurs liens mêmes.
Cette association narcissique soutient aussi le rêve mégalomaniaque du Moi diffracté en une société spéculaire, contre l’effroi de la fragmentation ou contre l’impensable perte de l’objet, ou contre l’impensable angoisse de la castration imaginaire. Cette association narcissique soutient aussi l’acceptation de notre destin singulier, au temps de la dépression.
L’analyse du rêve permet encore de distinguer deux aspects des groupes internes. Dans l’Interprétation des rêves, Freud distingue entre la réalité psychique inconsciente que le rêve représente, masque et accomplit, et la réalité des pensées de liaison par lesquelles il se forme et devient accessible à l’analyse.
Cette même distinction s’applique aux groupes internes. Ils constituent une organisation, une représentation et un mode d’accomplissement de la réalité psychique et disposent de processus de liaison que l’analyse des rêves a mis en évidence: condensation, déplacement, diffraction.
Mais cette fonction de liaison des groupes internes n’est pas seulement intrapsychique. Elle ne soutient pas seulement les agencements d’accomplissement des finalités individuelles narcissiques. Elle soutient en outre les accomplissements du lien groupal, dans sa double polarité narcissique et objectale. Les groupes internes ont des appareils de liaison mobilisés dans le groupement intersubjectif.
Ils ont de ce fait une fonction d’organisateur psychique dans le processus d’assemblage et d’appareillage du groupement.
En résumé, les groupes internes apparaissent comme une formation de la réalité psychique et un processus de liaisons nécessaires à l’accomplissement de cette réalité. Ils sont une association de désir, une mise en scène dramaturgique du sujet et de la relation d’objet, un appareil de transmission et de transformation intrapsychique.
C’est pourquoi les groupes internes sont les appareils et la substance même de la création, de la pensée et de la parole. Ils en rendent possibles toutes les figures. Tout changement: thérapeutique, formatif, créatif, est un réaménagement des groupes internes dont les principes de groupement ont été mis en cause.
En quoi les groupes internes sont-ils des groupes?
Lorsque nous parlons de groupe intente, que désignons-nous? Une image qu’imposerait l’analogie avec les groupes sociaux: une métonymie? une métaphore? À propos de l’anthropomorphisme freudien de la seconde topique, qui conçoit précisément les instances et leurs rapports sur le modèle du groupe, Laplanche et Pontalis ont souligné qu’il s’agit peut-être là de rendre compte de la manière dont le sujet se conçoit et, probablement, se construit. S’agit-il aussi d’une spécificité de la théorisation dans la psychanalyse: son étroite relation avec le Phantasieren?
La question est moins de statuer sur la validité d’un concept qui ne serait qu’image: le concept de groupe interne dérive et du rapport métaphorique avec le groupe “externe” et du fantasme d’un groupe “interne”, dont un des paradigmes est précisément le fantasme de la scène originaire: figuration inconsciente des relations d’objet d’où procède le sujet. Il s’agit plutôt de scruter les limites au-delà desquelles le concept n’assume plus ce qu’il tente de penser: la réalité psychique sous la forme, la structure, le fonctionnement d’un groupe. Nous disons, pour marquer la différence entre le réalisme, psychologique ou anatomique, et le point de vue psychanalytique, que ce n’est pas le corps qui est “société d’organes” (je cite G. Groddeck), mais l’image du corps, de ce corps dont le sujet se donne la représentation libidinale qu’il est société. Empédocle dit aussi de l’être humain qu’il est réunion des membres chéris.
Autrement dit, soutenir que les fantasmes originaires et les systèmes de relation d’objet sont les paradigmes des groupes internes, c’est dire que certaines formations psychiques se laissent représenter comme des groupes. En quoi?
Ce qui constitue le groupe est ce qui le fait tenir ensemble autant que ce qu’il fait tenir ensemble: c’est le rapport et la tension entre les éléments qui le composent. C’est le principe qui assure la cohésion et la solidarité des éléments dans cette structure. C’est la limite qui les contient. Ainsi, ce qui est groupe, ce qui fait tenir ensemble, c’est:
- dans l’image du corps: l’enveloppe, la limite, les ouvertures, les membres et leur structuration (partie, tout), leur fonction diversifiée, l’investissement (amour, haine) et l’expérience de réalité psychique (plaisir, souffrance) qui soutiennent la représentation que le corps est société, tension cohésive, et incohésive.
- dans le Moi: ce par quoi tiennent ensemble ses objets dans la représentation qu’il s’en donne, le réseau de son identification (l’objet et le lien à l’objet, dont l’identification prend la place), le jeu complémentaire de ses pulsions structuré dans le lien à la mère; les limites du Moi comme frontière, enveloppe, contenant de ses objets et de ses processus.
- dans les systèmes de relation d’objet, le réseau des implications et corrélations de l’objet, du sujet et de l’autre (ce que A visé par B est pour C), la communauté des voix parlantes, en Soi et qui forment le sujet dans ce concert des énoncés sur lesquels prendra appui sa propre parole.
- dans les fantasmes originaires, les propriétés combinatoires – permutation, association, exclusion – des éléments de la structure réunis dans un “ensemble” où chaque élément définit la valeur positionnelle des autres dans cette mise en scène des protagonistes de l’origine (du désir) et de l’imaginaire: quant au groupe, quant au sujet.
Ce que je désigne par groupe interne possède la plupart de ces traits de la groupalité.
La diffraction des groupes internes dans l’espace groupal
Le mécanisme de la diffraction s’externalise dans les relations intersubjectives, il constitue une base fondamentale du fonctionnement groupal inconscient, à côté de l’identification et de l’étayage. Ce mécanisme trouve dans l’appareillage psychique du groupement (R. Kaës, 1976) une économie particulièrement appropriée, puisque la configuration groupale prédispose des éléments déjà là, mobilisables par les processus psychiques: condensation, multiplication des semblables, déplacement et diffraction.
Je voudrais proposer un exemple clinique. Dans le cadre de séances de psychodrame psychanalytique, Carlo et Olga se donnent en spectacle à l’ensemble du groupe, qu’ils hystérisent et excitent, par leurs relations séductrices mutuelles. Tous les thèmes de jeu au cours des premières séances sont proposés par Carlo et acceptés par les participants. Lors de l’une de ces séances, Carlo soutenu par Olga propose de jouer une famille dans laquelle les parents ne parleraient pas la même langue, mais cependant s’entendraient. Les parents auraient deux filles qui parleraient une troisième langue. Le jeu est le suivant: la mère (Olga) d’abord seule avec ses deux filles, leur reproche très violemment (en allemand) de jouer au lieu de faire leurs devoirs scolaires. Les filles sont interloquées, se taisent ou chuchotent entre elles (en français) devant cette mère violente et emportée. Le père (Carlo) viendra plus tard et s’adressera en dialecte vénitien à la mère et à ses deux filles. Il s’en prend très vivement à sa femme: “qu’a-t-elle à hurler comme une sauvage, on ne parle pas ainsi aux enfants!”. Il va alors consoler, cajoler, complimenter ses filles sur leurs robes, jouer avec elles, comme s’il était l’une d’entre elles, et il leur parlera dans son dialecte plus souvent. Puis il inverse le sens des relations, soutient la mère et réprimande ses filles, ce que la mère ne supporte pas: une scène violente, babélique, entre les parents s’ensuit: aux injonctions parentales de réconciliation générale les filles opposent un double non exprimé en allemand et en italien.
La scène à sidéré: la violence et le retournement des échanges, les langues étrangères, la spécularisation séductrice ont surstimulé le noyau hystérique des protagonistes. La jouissance que Carlo et Olga se donnent mutuellement est dans cette scène primitive dans laquelle ils agressent, se soumettent, permutent dans les positions, exhibent et montrent. Carlo a joui de sa femme, de ses filles, de sa propre inquiétante étrangeté, de son jeu, des spectateurs, il a pu à la fois être successivement les personnages de son groupe interne: le mari, le père, l’enfant, le maître, l’hystérique, et il a pu les diffracter dans Olga, dans ses filles, dans le groupe des spectateurs et dans les psychodramatistes. Depuis la première séance, sa quête de soi se poursuit d’une “scène” (la bisexualité) à l’autre (la scène originaire, dont la structure groupale organise ici ce jeu psychodramatique).
La différence des sexes et des générations est déplacée sur la différences des langues: ce sont des scènes où Carlo affirme qu’il y a et qu’il n’y a pas de rapports sexuels.
À travers cette séquence, nous voyons donc apparaitre plusieurs mécanismes primaires, et notamment la diffraction. Je soulignerai ici la spécificité de la diffraction par rapport à la projection. Pour Carlo, la diffraction des personnages qui font partie de son groupe interne sollicité à ce moment-là dans le transfert latéral sur Olga est un mécanisme du processus primaire: il a fonction d’accomplissement du désir inconscient de s’identifier dans les personnages différents (vielseitige Identitizierung) rassemblés dans la même scène. Mais en même temps la censure est satisfaite qui exige de lui qu’il ne réalise pas son fantasme d’être homme et femme, père et mère, père et fille. La diffraction apparaît donc comme un mécanisme différent des mécanismes de défense par projection on par fragmentation.
Je soulignerai, après d’autres, la parenté entre la scène du rêve et la scène du psychodrame, mais j’en dirai aussitôt la différence déjà soulignée par B. Brusset: elle tient au statut de la vigilance et de la suspension de l’activité de liaison exercée par le Moi entre les images et les mots. Le psychodrame n’a pas comme le rêve le sommeil pour corrélat. Toutefois, l’un et l’autre sont au service d’une modalité de la réalisation d’un désir inconscient. Dans le psychodrame, par le jeu. L’exemple précédant montre assez, je crois, que le jeu à plusieurs dans le cadre du psychodrame, constitue une modalité de réalisation d’un désir de représentation de soi et de ses objets: dans cet espace particulier peuvent se figurer et se dramatiser, par le jeu des personnages qui s’y manifestent comme éléments d’une formation inconscient, certains aspects des groupes internes des sujet. Dans cette scène, comme dans celle du rêve, le mécanisme de la diffraction du groupe interne est au service et de la réalisation, de type hallucinatoire, d’un désir inconscient, et de la censure. En se rendant disponibles, dans leurs groupes internes, et attentifs aux mouvements de leur appareillage avec ceux des participants, les psychodramatistes peuvent solliciter et faire travailler les personnages (1es objets) du groupe interne des patients dans l’espace psychodramatique. Les psychodramatistes peuvent alors s’attendre à y retrouver les mécanismes du processus primaire.
Le concept de diffraction des groupes internes attire notre attention sur trois questions. C’est par là que je voudrais conclure ce travail: la première concerne la particularité du transfert
- notamment du transfert latéral – dans les groupes. J.C. Rouchy écrit (1980, pp.55-56): «c’est une des spécificités du travail de groupe que se produisent des transferts simultanément sur plusieurs personnes, et de façon articulée les unes aux autres:
- soit par le déplacement d’objets internes sur différentes personnes, en une décomposition de différentes parties du Moi qui prennent l’apparence d’objets indépendants les uns des autres: ils ne sont reliés que par le processus inconscient à l’origine de la diffraction, du morcellement ou de la forclusion;
- soit par le déplacement des personnages internes réincarnés qui prennent leur sens dans leurs rapports. Ce sont ainsi non seulement des objets partiels ou des personnages, mais les éléments recomposés des réseaux d’interactions familiaux qui peuvent être transférés dans le groupe. Cette substitution peut même porter principalement sur ces rapports eux-mêmes:
ce sont les connexions qui sont transférées.»
La seconde question concerne la spécificité du discours associatif groupal (Kaës, 1984 b).
Condensation, déplacement, multiplication sérielle, diffraction, délégation… tous ces mécanismes sont à l’œuvre dans l’organisation de la chaîne signifiante qui se tisse entre les sujets d’un groupe (Kaës, 1986). Discours à plusieurs voix qu’une théorie de la polyphonie musicale et plurivocale (Mehrstimmigkeit) pourrait permettre d’approcher. J’ai, sur ce point, essayé de faire avancer l’analyse en proposant le concept de chaîne associative groupale: j’entends par là le discours constitué par les énoncés successifs – mais quelquefois simultanés – des membres d’un groupe lorsqu’ils sont sollicités de laisser se manifester la parole libre dans un champ contre-transféro-transférentiel. Mon postulat est que la chaîne associative groupale est intelligible en tant que formation de l’inconscient et que le concept pourrait aussi s’appliquer au discours du sujet singulier, dans lequel parlent les voix plurielles et corrélatives de ses groupes internes[1]. Pour ce qui concerne le processus groupal, le concept de chaîne associative groupale est lié à celui d’appareil psychique groupal. L’appareil psychique groupal est la formation psychique que produit le groupement. Je ne développerai pas dans cette étude les processus de l’appareillage: je soulignerai seulement le fait que le mécanisme de diffraction des groupes internes ne s’effectue pas sans que les organisations inconscientes du groupement le rendent possible, de la même manière que la représentation-but inconsciente et la censure régissent conjointement les mécanismes et les contenus du processus primaire.
Le travail de l’analyse est de rendre manifestes ces processus, de les dégrouper et de rendre compte des formations de l’inconscient qui soutiennent les positions subjectives dans le groupe.
Comment écouter le discours groupal? Telle est ma troisième et dernière question. l’ai suggéré que l’oreille du psychanalyste s’affinerait, quelle que soit sa pratique et a fortiori lorsqu’il travaille en dispositif de groupe, s’il parvenait à l’exercer dans l’écoute de la plurivocalité. En situation de groupe, l’écoute linéaire, qui exige un minimum de différenciation, n’est possible que dans certains moments, pour certains patients. L’écoute multiple est la plus appropriée, parce qu’elle correspond à la plurivocalité du discours groupal, à la diffraction des groupes internes dans les voix successives et simultanées du groupe. Une telle écoute permet d’enregistrer plusieurs messages, plusieurs voix, sans constituer synthétiquement un artifice qui continuerait le groupe en une entité énonciatrice. Le concept le plus proche de cette modalité d’écoute est probablement le “scanning inconscient” que A. Erhenzweig (1967) a introduit pour son analyse de l’écoute musicale polyphonique: «l’audition polyphonique est non focalisée et “vide” pour le musicien aussi bien que pour le profane, mais de cette vacuité pleine, le musicien peut extraire toute l’information qui lui est nécessaire avec l’aide du scanning inconscient (…) le musicien exercé laisse son attention osciller librement entre les états focalisés et non focalisés (vides); tantôt il focalise sur les sons verticaux constituants des accords, tantôt il vide son attention pour pouvoir embrasser dans sa totalité la trame lâche et transparente des voix polyphoniques» (p. 60-61).
N’est-ce pas là une excellente invitation à laisser, en groupe, libre cours à “l’attention également flottante”. L’expérience de la cure est aussi celle d’avoir à laisser entendre et à écouter le concert polyphonique, souvent discordant, de nos voix internes.
Bibliographie
* Psychanalyste, Professeur de Psychologie clinique, Université de Lyon, membre du CEFFRAP (Cercle d’Etudes Françaises pour la Formation et la Recherche Active en Psychologie)
1 Nous remercions la Rivista italiana di gruppoanalisi de nous accorder le droit de reproduire ici cet article qui a été publié dans la Rivista italiana di gruppoanalisi, Vol. II, n. 1, Gennaio 1987, p. 39-58 https://doi.org/10.69093/AIPCF.2025.33.04 This is an open-access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution License (CC BY).
Anzieu, D. (1966). Étude psychanalytique des groupes réels. Les Temps Modernes, 242, 56-73.
Erhenzweig, A. (1966). L’ordre caché de l’Art. Paris: Gallimard.
Freud, S. (1900). L’interprétation des rêves. Paris : PUF, 1967
Freud, S. (1901). Le rêve et son interprétation. Paris : Gallimard, 1969.
Freud, S. (1909). Considérations sur l’attaque hystérique. In Névrose, psychose et perversion (p. 161-165). Paris: PUF, 1973.
Freud, S. (1932). Nouvelles conférences sur la psychanalyse, Paris : Gallimard, 1971.
Kaës, R. (1976) ; L’appareil psychique groupal. Paris: Dunod.
Kaës, R. (1981). Qu’est-ce que la groupalité psychique? Bulletin de la Société Française de psychothérapie psychanalytique de groupe, 29-30
Kaës, R. (1983). Identification multiple, personne-conglomérat, moi groupal. Aspects de la pensée freudienne sur les groupes internes. Bulletin de Psychologie, XXXVII, 363 Kaës, R. (1 984a). Étayage et structuration du psychisme. Connexions, 44, 11-48.
Kaës, R. (1984b). Répétition, élaboration et souvenir de l’événement dans la chaîne associative groupale. In J. Guyotat, P. Fédida, Événement et psychopathologie. Paris: Masson.
Kaës, R. et coll. (1984). Contes et divans. Les fonctions psychiques des œuvres de fiction. Paris: Dunod.
Kaës, R. (1985). L’hystérique et le groupe. L’Évolution psychiatrique, 50,1,129-156.
Kaës, R. (1986). Chaîne associative groupale et subjectivités. Connexions, 47, 7-18
[1] A rapprocher de la notion de “voix premières » et de “porte-parole chez P. Aulagnier, et de “portevoix » chez E. Pichon-Rivière.

