REVISTA N° 34 | AÑO 2026 / 1
DICTIONARY
Le porte-parole de René Kaës
Raffaele Fischetti[1]
Définition
Le porte-parole incarne et représente les fonctions assumées par certaines personnes dans un couple, dans un groupe, dans une famille et dans une institution, de points de conjonction et de formation d’intermédiation entre les chaînes associatives individuelles et la chaîne associative qui se forme dans le groupe. Kaës définit ces fonctions “phoriques” parce qu’elles incluent et dépassent le simple lien entre deux frontières séparées, la frontière entre deux espaces discontinus. Les fonctions “phoriques” que ces personnes assument sont en même temps et corrélativement subjectives, intersubjectives et de groupe.
Les personnes qui prennent en charge ces fonctions les portent, mais y sont aussi conduites, c’est-à-dire qu’elles portent la trace de ce qui les a créées et de ce sur quoi elles sont fondées.
Origines et histoire du terme
Antécédents
La notion de porte-parole a ses antécédents dans la fonction d’intermédiation dans l’œuvre de Freud.
La notion d’intermédiation dans l’appareil psychique individuel se fonde chez Freud sur la clinique du traitement psychanalytique: le système préconscient, le moi, la pulsion, le fantasme, le symptôme, le rêve ont pour fonction d’être le point de liaison, de médiation, de transformation entre deux ordres discontinus de réalités tels que l’intérieur et l’extérieur, le conscient et l’inconscient, et entre les exigences des instances.
Dans les groupes et dans le social (Totem et tabou, Psychologie des masses et analyse du moi), sa conception sur l’intermédiation dérive de la spéculation, mais conserve une bonne valeur euristique.
Freud assigne au chef, au poète à l’historien et au ministre, la fonction d’intermédiation. L’intermédiaire (der Vermittler) est situé entre le peuple et Dieu, entre le moi des sujets et la figure du roi, entre le moi et l’idéal du moi.
Avec l’intermédiaire, le lien hypnotique est rompu et le lien social est introduit. Le processus psychique fondamental est l’identification avec l’intermédiaire. L’intermédiaire fonctionne dans la chaîne associative du groupe comme opérateur des identifications imaginaires et symboliques, des identifications du moi, du jeu des identifications de groupe. Sans les formations intermédiaires qui constituent l’appareil de lien, la réalité psychique ne pourrait se manifester sous une forme ou dans une organisation signifiante pour le sujet et pour le groupe.
Développement
René Kaës introduit la notion de porte-parole dans les années 1980 la précise progressivement au fil de ses travaux.
Dimensions des formations intermédiaires
Pour Kaës, les formations intermédiaires sont des processus de lien et le résultat de ces processus. Il peut s’agir de formations intrapsychiques, par exemple les pensées intermédiaires dans la formation du rêve, et de formations intersubjectives, comme l’idéal du moi; elles ont une fonction de liaison entre deux éléments distincts, permettant de passer d’une pensée à une autre, d’un sujet à un autre. Elles apparaissent :
- dans le registre de la discontinuité, en ce sens qu’elles révèlent une séparation entre des éléments que l’on cherche à réarticuler;
- dans le registre de l’hétérogène, quand on passe d’un ordre à un autre, par exemple de l’inconscient au préconscient, établissant un passage (la censure) qui prend en compte de l’obstacle entre les deux ordres;
- dans des champs de forces en opposition, où il s’agit d’articuler des éléments qui sont entrés en conflit.
La formation intermédiaire apparaît ainsi comme une création originale qui utilise les processus psychiques fondamentaux (condensation, déplacement, diffraction). Les formations intermédiaires présentent un intérêt méthodologique, dès que les situations de crise les attaquent prioritairement.
Les niveaux de complexité dans lesquels opère la formation intermédiaire
Le porte-parole apparaît dans les situations de rupture, de traumatisme et de crise. La spécificité de la crise réside dans la disjonction, la distinction, la séparation des éléments d’un ensemble ou dans les rapports entre plusieurs ensembles. Mais au moment où elle se produit, à travers la désorganisation qu’elle engendre, la crise est aussi le camouflage d’un sens susceptible d’émerger. Le signe est montré, mais le sens reste latent. Les formations intermédiaires développent ces fonctions pour le sujet particulier et pour le groupe et, quand elles sont critiques, elles nous indiquent l’identité de ce qu’elles séparent et unissent.
Kaës distingue deux niveaux de complexité sur lesquels opère la fonction phorique:
- les formations du premier type qui opèrent dans un domaine homogène au sein d’une même structure pour y établir des passages, des continuités, des diminutions d’antagonisme dans ce domaine, comme les pensées intermédiaires du rêve ou le symptôme intrapsychique du sujet particulier;
- les formations intermédiaires du second type qui articulent, en revanche, deux ensembles hétérogènes d’intérêts, de conflits et de structures, par exemple la place du rêve comme formation intermédiaire entre le rêve et la veille, ou le leader comme position intermédiaire entre le groupe et les instances de l’individu.
Quelques caractères communs à toutes les fonctions phoriques
La détermination multifactorielle est une caractéristique commune à toutes les fonctions phoriques. Elles se situent à la limite entre les sujets, entre eux et l’ensemble, dans l’articulation de la topique, de l’économie et de la dynamique intrapsychique avec la métapsychologie de groupe, aux limites et aux points de passage entre Inconscient et Préconscient, entre pulsion et fantaisie, entre affect et représentation. Les “passeurs” sont les figures qui les incarnent.
Dans le traitement individuel, certains caractères généraux de la fonction phorique peuvent être identifiés chez des sujets destinés à devenir porte-parole, porte-rêve ou porte-symptôme.
Toutefois, c’est seulement dans les situations groupales qu’ils se manifestent dans la complexité de leurs déterminations, parce que le groupe les appelle et les ordonne selon les exigences de sa logique et de ses intérêts spécifiques propres. Dans le travail de groupe, on travaille sur les points de contact et pour identifier ce qui appartient à la structure et à l’histoire de ceux qui deviennent chef ou second, héros ou bouc émissaire, porte-parole, porte-symptôme ou porte-rêve, et ce qui concerne la structure du groupe et les exigences de son fonctionnement.
La double détermination des fonctions phoriques
Une lecture seulement “groupale” et intersubjective des fonctions phoriques n’est pas suffisante. Il ne suffit pas de dire que ce qui conduit le sujet à exercer une fonction phorique et à prendre la place correspondante dans un groupe est déterminé et prédisposé par l’organisation de l’ensemble. Cette fonction et cette position doivent également être examinées sous une autre perspective: le porte-parole est guidé par les mouvements de son désir inconscient à assumer ces fonctions et ces dispositions. Il est certain qu’il porte la parole, les fantasmes, les conflits et les symptômes de quelques autres, mais, en même temps, il porte également les siens, sans le savoir. Il poursuit sa finalité propre et se constitue à la fois comme maillon, serviteur et bénéficiaire de l’ensemble auquel il est soumis.
L’idée d’un mandat du groupe ou d’une partie du groupe ne serait pas à même de définir complètement les fonctions qu’il exerce. Le sujet accomplit les fonctions phoriques dans le groupe pour des intérêts personnels déterminés par son histoire et sa structure.
Kaës déclare que la problématique dans laquelle s’inscrit la nécessité interne de la fonction phorique est celle du sujet de l’inconscient en tant que sujet du groupe. C’est aussi celle de la personne, dans le sens de persona, le masque à travers lequel on parle. Le porte-parole ne connaît pas à l’avance la fonction et la place qu’il occupera, il les découvre seulement dans la situation où sa capacité de soutenir l’idéal ou de fonctionner comme intermédiaire sera mise à l’épreuve.
Selon Kaës, le sujet qui exerce une fonction phorique choisit d’être choisi.
Déterminations intrapsychiques
Pour Kaës, les fonctions phoriques sont déterminées par la structure et le fonctionnement psychique du porteur, par l’organisation et le fonctionnement de ses relations objectales, par l’organisation passive/active de son état pulsionnel.
Quelles sont les nécessités psychiques internes qui conduisent précisément ce sujet à exercer une fonction phorique de porte-parole? Les mouvements psychiques qui orientent le porte-parole vers cette position phorique et les fonctions qui lui sont associées, lui permettent de réaliser des désirs inconscients et de mobiliser des défenses en corrélation.
Il peut y avoir identification avec l’objet d’étayage primaire – étayage problématique sur le moi d’une mère vécue comme trop faible – ou identification à la mère phallique toute-puissante. D’autres déterminations sont définies par la mise en scène du conflit œdipien: la rivalité avec l’analyste conduit le porte-parole à se précipiter dans la position de second ou du double, ombre portée du père ou de la mère. À partir de la position subjective d’être “entre eux deux” dans le fantasmatique de la scène primaire, des fantasmes particuliers et les identifications correspondantes sont en jeu dans la formation du porte-parole.
Détermination intersubjective
Les déterminations intersubjectives forment la matière des alliances inconscientes, des contrats narcissiques, des pactes dénégatifs, le déni partagé. Les porte-parole assument leur position, comme l’assument ceux qui les investissent de cette fonction et la leur retirent. Il s’agit de la déflexion du négatif, de la projection, de la délégation ou du dépôt dans un autre appareil psychique prédisposé à les recevoir, des parties de la psyché d’un autre sujet ou d’une partie du groupe, afin de les soustraire à ce qui serait leur destin si elles étaient conservées dans leur espace psychique; par exemple, le dépôt chez l’enfant, par un parent ou les parents, d’une partie inacceptable ou irréalisable de leur psyché.
Ils ont leurs versions névrotiques, perverses et psychotiques. Une version psychotique est l’identification du porte-parole avec ce qu’il dit. Une version perverse est l’utilisation du porte-parole pour lui faire dire des choses que l’autre refuse personnellement.
Inversion de la fonction phorique
Pour des raisons intrapsychiques ou intersubjectives, ces positions peuvent s’inverser en leur contraire. Le porte-parole peut se transformer en détourne-parole, en renverse-parole, en porteur d’une parole de persécution. Le porte-parole est une condition de la pensée, mais il peut se transformer en celui qui empêche la pensée. L’influence qui s’exerce sur la parole portée peut s’articuler avec la fantaisie grandiose de parler à l’autre jusqu’au point de le priver de sa parole.
Il y a ici un problème contigu, portant sur le degré de consistance psychique de ce qui n’est pas porté, transporté, transféré, contenu ou sémiotisé dans les configurations de lien.
Ce problème soulève des questions sur le destin de ces résidus qui subsistent en dehors de toute attribution de sens et de symbolisation.
Les principales fonctions phoriques
Le porte-parole est une disposition et une fonction que reçoit ou assume une personne ou une instance quand elle parle au nom d’une autre, à la place d’une autre, quand elle est constituée comme véhicule, étayage ou contenant de la parole. Corrélativement, il convient de décrire cette fonction du point de vue de la parole comme contenue, soutenue, véhiculée, déléguée et parlée par le sujet ou par l’instance qui assume la fonction de porte-parole.
Prendre en charge, mettre en charge
Le groupe ou un membre du groupe reçoit (accepte, refuse) d’une personne ou d’un groupe la charge (officielle ou spontanée) d’investissements pulsionnels et de leurs représentants; il prend en charge les représentations psychiques restées inopérantes ou insatisfaites. Les processus psychiques à l’œuvre sont les processus primaires du déplacement, de la diffraction des mécanismes de projection, de dénégation et de dépôt. Leurs représentations et affects sont exprimés à travers des sentiments et des sensations de pesanteur, de densité, de solidité, ou d’allègement, de vide et de fragilité.
Supporter, soutenir, étayer
Le groupe est le support sur lequel s’appuient, s’accrochent, et dont dépendent les membres du groupe: c’est le représentant extérieur d’une fonction d’étayage primaire défectueuse. Selon d’autres représentations, le groupe, ou un membre du groupe, exerce une fonction de soutien (holding), et constitue l’infrastructure nécessaire aux relations entre les membres du groupe.
Contenir, incorporer
Ici, la fonction est de contenir des mots, des idéaux, des rêves, des symptômes lorsqu’ils ne peuvent être contenus dans l’espace subjectif ou dans l’espace du groupe. Le porte-parole accueille, contient, rend dicible et audible la parole ou le symptôme d’un autre. Le groupe est l’espace corporel primitif: matrice, ventre, bouche, caverne qui apporte les premiers éléments, les fabrique, les met à l’abri et les garde.
Le groupe se représente comme la face interne d’une peau psychique dans laquelle des contenus peuvent être projetés, déposés sous l’effet des processus et des mécanismes du dépôt. Au processus de contenir/incorporer s’associent les investissements des fantasmes intra-utérins, oraux, oraux-anaux et les processus de gestation, de digestion, d’évacuation qui leur correspondent.
Transporter, transférer
Le groupe remplit la fonction de transporter ce qui y est déplacé ou transféré par ses membres. Le déplacement est un phénomène de transport – au sens métaphorique – d’énergie et de signification à travers la formation d’un substitut. Par l’intermédiaire du déplacement, le désir peut être satisfait et des fonctions de défense évidentes peuvent s’exercer.
Ce que le groupe transporte, grâce au déplacement, ce n’est pas seulement des formations substitutives, mais aussi les objets de transfert de ses membres; ce sont les connexions mêmes entre ces objets qui sont portées d’un endroit psychique à un autre.
Représenter, déléguer
Les fonctions phoriques réalisent des tâches de délégation, de représentation et de transmission. Le porte-parole parle au nom d’un autre, à la place d’un autre: il en est le délégué, le représentant, le dépositaire et le maillon de transmission. Le processus de délégation est un processus complexe dans lequel se conjuguent la projection, l’identification projective ou le dépôt dans un appareil psychique extérieur qu’un autre (ou des autres) ne peut ou ne veut tenir en lui-même, et qu’il évacue ou met en sécurité dans le sujet dépositaire.
Sémiotisation, symbolisation
Le sujet qui assume une fonction phorique est porteur de signes: c’est un sémaphore. Il participe au processus de symbolisation, mais peut seulement se développer si un lien entre les signes et ce qu’ils signifient ou représentent est établi. La fonction de créer ce lien revient à l’interprétation du thérapeute.
Le porte-parole dans les groupes
Le porte-parole se situe aux points nodaux des fantasmes, du discours associatif et de la structure intersubjective: là où se nouent les positions subjectives des membres du groupe. Les places instituées par l’organisation du groupe sont gérées par le porteparole pour accomplir sa fonction, dans le sens où les nécessités internes qui conduisent un membre du groupe à assumer les fonctions phoriques sont facilitées par les emplacements prédéfinis par l’organisation groupale.
Le processus psychique d’assignation à des dépositaires répond à des nécessités structurelles de la vie en groupe. L’appartenance à un groupe requiert une certaine division du travail psychique: chacun y occupe une place dans certains lieux préorganisés, comme les réseaux d’identification, les scénarios fantasmatiques, les systèmes de relation objectale ou encore les énoncés fondamentaux du groupe.
Ainsi, le porte-parole réalise sa finalité et se positionne comme un maillon, un serviteur et un bénéficiaire du groupe.
Dans les groupes, nous avons affaire avec les deux fonctions que P. Aulagnier (voir ci-dessous) attribue à la mère dans la structuration de la psyché de l’infans, fonctions qui, souligne Kaës, résistent seulement si elles sont soutenues par un groupe.
- La fonction de partage et de contenance des expériences émotionnelles des membres du groupe, une voix, un discours qui accompagnent, commentent, apaisent et donnent du sens. Cette fonction établit des liaisons entre l’expérience et sa désignation, opérant ainsi une transformation de l’expérience et de l’usage de la parole. Le porte-parole réalise la formation, dans les groupes, de l’appareil à penser les pensées décrit par Bion, ce que le psychanalyste italien Francesco Corrao (1981) appelle “fonction gamma”, laquelle opère sur les éléments sensoriels et émotionnels présents dans le groupe, générant des éléments gamma disponibles pour la formation de pensées groupales, oniriques et mythiques.
L’activation de la fonction gamma implique une déstructuration partielle et réversible de la fonction alpha des individus qui font partie du groupe. - La fonction de délégation et de représentation d’un ordre extérieur au groupe et dont le discours groupal énonce les lois, les principes et les interdits. C’est un ordre qui agit en tant que tiers dans la relation entre le groupe et ses membres. Lorsque le thérapeute de groupe énonce la règle fondamentale, il exerce cette fonction. La règle fondamentale et l’interprétation devraient être en fonction de la constitution d’un “espace où le Je peut advenir” comme sujet séparé, distinct et porteur de ses propres paroles.
Bibliographie
| https://doi.org/10.69093/AIPCF.2025.33.04 This is an open-access article distributed under the terms | |
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Kaës, R. (1985). La catégorie de l’intermédiaire chez Freud: un concept pour la psychanalyse? In Évolution Psychiatrique, XL, n. , 893-926.
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Kaës, R. (2007). Un singulier pluriel. La psychanalyse à l’épreuve du groupe.
Malakoff: Dunod.
[1] Psychologue, psychanalyse, Gruppo di Ricerca in Psicoanalisi Operativa – Italie

