REVISTA N° 01 | AÑO 2007 / 1

Considering repetition at work in the family


Considering repetition at work in the family 

The authors raise the issue of the pathogenic and creative aspects of repetition in the family. Theterm repetition is generally only used from a derogatory point of view: one does not use the wordwhen a child reproduces or follows his or her parents’ career. Repetition, then, has several valuesas far as its organisational aspects go: it acts as a temporal vector from one life experience toanother, both within the life of the subject through his habits and learning, and between the life ofone generation and that of another, if we take into account the importance of family and collectiverites. The second value is that attached to the negativity found in any form of transmission:repetition is the term we call on to designate the reproduction of failures from one generation toanother. It is now commonly noted that parents who have been placed in care abandon their ownchildren or place them in care in their turn, or that parents who have been maltreated inflict thesame maltreatment on their offspring. The frequency of these experiences, in which oneperpetuates what one has suffered, is a puzzle for social workers and carers. Repetition thereforechallenges ordinary, logical thinking and that is why it is perceived negatively in the social andtherapeutic fields. Drawing on examples from psychoanalytic family therapy, and on newtheorisations, the authors explore cross-generation repetition from a deterministic and symptomatic point of view, but especially as a re-framing or reenactment of an experience in

order to transform it. Repetition, then, should be considered in the field of symbolisation. In thatfield, it is critical to distinguish repetition (the basis of transference in psychoanalysis) in neuroticconfigurations and repetition when it is a question of narcissistic construction. Several examplesof narcissistic disorders are investigated -young murderer, autistic child, psychosis-affectedfamily – in order to bring to light new forms of thinking that integrate repetition into the demandfor a symbolizing transformation. In those cases, the information that is transmitted is transformedby taking into account the traces of traumatic events which are not represented, but deeply writteninto the sensorial system of the subjects in the form of an excitation that is only manageablethrough acting out or somatic disorders. The organised manifestations of this sensorial system areconceptualised by the authors in terms of ‘spatial scenic configurations’ and ‘originary familyschemas’. These family-group configurations contain the ‘affect memory’ of the link written intothe sensory traces, beyond the representational memory of the link.

Key words:  cross-generation repetition, ‘affect memory’ of the link, representational memory of the link, originary family schemas, spatial scenic configurations.


Pensar la repetición a la obra en las familias 

Las autoras plantean la cuestión de los aspectos patógenos y creativos de las repeticiones familiares. En efecto el término repetición no es utilizado que bajo el angulo peyorativo ; no se habla de repetición cuando un hijo reproduce la carrera de los padres. La repetición posse pues varias valencias del costado de sus aspectos organizadores : ella es un convector temporal entre las diferentes experiencias de la vida del sujeto a través de sus hábitos y de sus aprendizajes , pero tambien vida de una generación a otra, si se considera la importancia de los ritos familiares y colectivos. La segunda valencia está ligada a la negatividad presente en toda forma de transmisión : la repetición es invocada para designar la reproducción de las fallas de una generación a otra bajo la mirada del otro. Es corriente constatar que los padres plazados en instituciones abandonen o pllacen a su turno los hijos o que los padres que sufrieron malos tratos los inflinjan a su descendencia. La frecuencia de esas experiencias donde se reproduce lo que se ha sufrido es un enigma para los trabajadores sociales y de la salud. La repetición constituye un reto para el pensamiento lógico ordinario y es en efecto lo que provoca su negatividad en el campo social y terapéutico. Con la ayuda de ejemplos encontrados en terapia familiar psiconalítica y de nuevas teorizaciones, los autores exploran las repeticiones transgeneracionales bajo el ángulo del determinismo y del síntoma, pero sobre todo como la re-puesta en escena o en actos de una experiencia a transformar. La repetición es entonces inscripta en el campo de la simbolización. En éste es importante distinguir la repetición (base del transfert en psicoanálisis) de las configuraciones neuróticas y de la repetición cuando la construcción narcisista es puesta en cuestión. Varios ejemplos de problemas narcisisticos son explorados ; joven homicida, niño autista, familia concernida por la psicosis, con el fin de poner en evidencia las nuevas formas del pensamiento, integrando la repetición en una demanda de transformación simbolizante. En estos últimos casos, la transformación de los datos de la transmisión se efectúa teniendo en cuenta los hechos tramáticos no representados, pero inscriptos profundamente en la sensorialidad de los sujetos bajo la forma de una excitación incontrolable que por los pasajes al acto o por los problemas somáticos. Las manifestacions organizadas de esta sensorialidad son conceptualizadas por los autores en términos de « configuraciones escénicas espaciales » y de los « esquemas originarios familiares ». Estas « configuraciones grupales-familiares » contienen la memoria afectiva del vínculo inscripto en las trazas sensoriales, más allá de la memoria representativa del vínculo.

 

Palabras claves: Repetición transgeneracional, Memoria afectiva del vínculo, Memoria representativa, Esquemas originarios familiares, Configuraciones escénicas espaciales.


Penser la répétition à l’œuvre dans les familles

Les auteurs posent la question des aspects pathogènes et créatifs des répétitions familiales. En effet, le terme de répétition n’est utilisé que sous un angle souvent péjoratif : on ne parle pas de répétition lorsqu’un enfant reproduit ou poursuit la carrière de ses parents. La répétition possède donc plusieurs valences du côté de ses aspects organisateurs : elle est un convecteur temporel entre les différentes expériences de vie, la vie du sujet par l’intermédiaire de ses habitudes et des apprentissages, mais aussi vie d’une génération à une autre, si on considère l’importance des rites familiaux et collectifs. La deuxième valence est celle attachée à la négativité présente dans toute forme de transmission : la répétition est celle que nous invoquons pour désigner la reproduction des défaillances d’une génération à l’égard de l’autre. Il est courant en effet de constater que des parents placés abandonnent ou placent à leur tour leurs enfants ou que des parents ayant subi des maltraitances en infligent à leurs descendants. La fréquence de ces expériences où l’on reproduit ce dont on a souffert est une énigme pour les travailleurs sociaux et les soignants. La répétition constitue ainsi un défi à la pensée logique ordinaire et c’est ce qui en fait sa négativation dans le champ social et thérapeutique. A l’aide d’exemples rencontrés en thérapie familiale psychanalytique et desnouvelles théorisations, les auteurs explorent les répétitions trans-générationnelles sous l’angledu déterminisme et du symptôme, mais surtout comme la re-mise en scène ou en actes d’uneexpérience à transformer. La répétition est alors à inscrire dans le champ de la symbolisation.Dans le champ de la symbolisation, il est important de distinguer la répétition (base dutransfert en psychanalyse) dans les configurations névrotiques et la répétition lorsque laconstruction narcissique est en cause. Plusieurs exemples de troubles narcissiques sontexplorés : jeune meurtrier, enfant autiste, famille concernée par la psychose, afin de mettre enévidence de nouvelles formes de pensée intégrant la répétition dans une demande detransformation symbolisante. Dans ces derniers cas, la transformation des données de latransmission s’effectue par la prise en compte des traces d’évènements traumatiques nonreprésentés, mais inscrits profondément dans la sensorialité des sujets sous forme d’excitationingérable autrement que par des passages à l’acte ou des troubles somatiques. Lesmanifestations organisées de cette sensorialité sont conceptualisées par les auteurs en termesde « configurations scéniques spatiales » et de « schèmes originaires familiaux ». Cesconfigurations groupales-familiales contiennent la « mémoire affective » du lien inscritedans les traces sensorielles, en deçà de la mémoire représentative du lien.

Mots-clefs : Répétition trans-générationnelle. Mémoire affective du lien. Mémoire représentative.Schèmes originaires familiaux. Configurations scéniques spatiales.


ARTICLES

Penser la répétition à l’œuvre dans les familles

 Evelyne Grange-Segeral et Francine Andre-Fustier

La répétition est à considérer comme possédant plusieurs valences. En effet, sur un plan général, on peut dire qu’elle organise nos identités individuelles et collectives et que de ce point de vue elle introduit un rythme, des liaisons, et favorise ainsi les processus d’intégration et de création. Elle est également un convecteur temporel entre les différentes expériences de vie : vie du sujet par l’intermédiaire des habitudes et des apprentissages mais aussi, vie d’une génération à une autre si l’on se réfère à l’importance des rites collectifs. Cependant, lorsqu’elle est évoquée par les travailleurs du soin ou du social, elle est souvent connotée négativement. Et pourtant, lorsqu’un enfant reproduit la carrière ou poursuit l’œuvre de ses parents, il n’est habituellement pas question de s’en référer à une quelconque répétition. Le terme de répétition est donc fortement connoté de la négativité présente dans toute forme de transmission inter et transgénérationnelle, mais une négativité prise dans son sens péjoratif : il s’agit le plus souvent de la répétition de ce que nous appréhendons comme des défaillances d’une génération à l’égard de l’autre. Il est en effet courant de constater que des parents ayant été placés vont placer ou abandonner leurs propres enfants, ou que des parents ayant subi des maltraitances en infligent à leur descendance. La fréquence de ces expériences et la difficulté de compréhension qu’elles entraînent, – car, en effet, pourquoi reproduire ce dont on a souffert ? -interrogent tous les professionnels au contact de ces situations et interrogent aussi nos propres comportements.

La répétition : une butée conceptuelle à la manière du« poumon » de Molière dans leMalade Imaginaire

Dans l’univers des « psychistes », la répétition est le plus souvent appréhendée comme ce qui ferait butée à la résolution des conflits internes, à la transformation et à la guérison des patients . Parallèlement, elle semble faire échec à l’emprise théorisante et constitue également une butée pour les développements conceptuels. Ainsi, la notion de répétition stigmatise t-elle la limite de nos connaissances. Le « poumon » disait ironiquement Molière dans Le malade imaginaire, comme cause de tous les maux ! La « répétition » entend – t-on bien souvent du côté des travailleurs sociaux et des professionnels du soin ! La répétition à l’image du poumon de Molière constitue un défi à la pensée logique ordinaire et c’est sans doute ce qui en fait sa négativation dans le champ social.

La répétition : un mécanisme de symbolisation

N’oublions pas que la répétition participe d’un mécanisme de découverte et d’appréhension du monde par l’enfant. Elle lui permet de jouer avec la réalité extérieure pour mieux en construire une représentation interne. Le jeu de la bobine, le « Fort-da » décrit par S. Freud est une activité répétitive de jeu dans laquelle l’enfant fait apparaître et disparaître l’objet, et par l’intermédiaire duquel il va symboliser progressivement la question de la présence et de l’absence. Prenons l’exemple d’une séance de thérapie familiale. Alors qu’il est question de la mort et notamment du suicide d’une soeur de la maman, Grégory (5ans) circule dans la pièce et touche à différents objets notamment au téléphone. Ses parents excédés par ce qu’ils perçoivent comme de l’agitation, le mettent en demeure d’arrêter ses explorations. Ces gestes sont à ce moment de la thérapie interprétés par les parents comme un échec à s’adapter à la séance tout comme il ne parvient pas à s’adapter à l’école. Or si l’on regarde de plus près son activité, on remarque que Grégory effectue des gestes en silence puis déclare joyeusement « un magicien va faire sortir un lapin du chapeau » tandis que sa mère commente par « il fait le clown ! écoute quand on parle ! Ecoute ce qu’on t’a dit ». Grégory refait les mêmes gestes et crie « une sonnerie de téléphone ! même pas répondu ! » A cet instant, Grégory poursuit son jeu solitaire en présence des autres, jeu du magicien qui peut faire apparaître et disparaître les objets ou les personnes. Il joue avec, mais aussi interroge la présence, l’absence, la disparition, la réapparition. Non sans une certaine jubilation, il découvre que la présence en un lieu conduit à l’absence dans un autre lieu : il est à la thérapie, quelqu’un téléphone chez lui, il n’y a personne « même pas répondu !» souligne-t-il. Il ne lui sera pas répondu non plus en ce qui concerne la disparition de la sœur de la mère par suicide et le « même pas répondu » se charge évidemment à la fois d’une tentative de symbolisation de l’absence et à la fois d’une absence d’accordage entre les questions de l’enfant et les réponses des parents.

La répétition : un mécanisme psychopathologique

Si l’on se réfère au Vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis (1971), la répétition est décrite sous la rubrique compulsion de répétition de cette manière : « Au niveau de la psychopathologie concrète, processus incoercible et d’origine inconsciente, par lequel le sujet se place activement dans des situations pénibles, répétant ainsi des expériences anciennes sans se souvenir du prototype et avec au contraire l’impression très vive qu’il s’agit de quelque chose de pleinement motivé dans l’actuel. » La répétition est ici considérée comme une reproduction compulsive en acte, elle apparaît anachronique, inadéquate et porteuse de souffrance. Dans les cas de répétition dite pathologique il importe de distinguer deux sortes de répétitions :

La répétition dans une configuration névrotique

Dans « Remémoration, répétition et élaboration », S. Freud (1904) va montrer que l’on répète en rapport avec des souvenirs qui échouent à se constituer comme souvenirs ou parce qu’il y a résistance à se souvenir. Les faits oubliés ne reviendront pas sous forme de souvenirs, mais sous forme d’action. Par exemple, l’analysant ne se rappellera pas avoir été hostile avec ses parents, mais il se comportera de cette façon avec l’analyste. Il ne se rappellera plus avoir éprouvé de forts sentiments de honte à l’égard d’activités sexuelles infantiles et avoir craint leur découverte, mais il montrera par déplacement qu’il a honte du traitement analytique qu’il vient d’entreprendre et tient absolument à garder ce dernier secret. Cette forme de répétition se nomme transfert en psychanalyse et l’on peut dire que si le souvenir conscient est absent de ces actes substitutifs, ces derniers n’en effectuent pas moins une sorte de rappel commémoratif de ce qui a cherché à s’oublier. Nous sommes ici essentiellement dans le champ du fantasme et donc de l’accomplissement d’un désir refoulé. Cette forme de répétition, prototypique de l’organisation psychique sur le modèle de la névrose, n’est cependant pas celle que l’on retrouve dans les pathologies appelées actuellement limites ou narcissiques.

La répétition dans les configurations narcissiques Pour ce qui concerne les pathologies narcissiques ou limite, il nous faut sortir du champ du fantasme et du souvenir refoulé pour considérer celui de la défaillance de symbolisation. Quelque chose s’est produit dans la vie du sujet, n’a pu être symbolisé et se reproduit en acte. Dans ce cas, la partie souffrante de l’individu, est inaccessible au souvenir car non inscrite dans le champ de la représentation. Elle se trouve bien souvent tenue à l’écart de la conscience par des mécanismes de clivage, mais elle n’en exerce pas moins un véritable harcèlement interne qu’on pourrait penser sur le modèle d’une demande de réparation. D’autres modèles de compréhension de la répétition nous sont donc nécessaires sans pour autant abandonner la dimension de contrainte proposée par Freud dans « au delà du principe de plaisir ». La répétition est à bien à rapporter au traumatisme c’est-à-dire à des expériences de vie qui ont débordé les capacités de contenance et d’élaboration du sujet. Les modèles actuels envisagent la répétition comme une tentative de maîtrise de ce qui a été autrefois éprouvé dans la passivité, l’impuissance et la détresse. La répétition est ainsi pensée comme témoignant d’une tentative de maîtrise, d’appropriation, de transformation du traumatique et comme témoignant de l’échec à symboliser : en se replaçant dans la situation traumatique ou bien en plaçant l’autre, par retournement, dans la posture passive où il s’est trouvé, le sujet s’identifie à l’agresseur, se venge, mais cherche aussi dans ce détour par l’autre, à faire transformer ce qu’il n’a pu transformer de lui-même.

Ce sont ces processus qui nous intéressent ici, et la place de l’autre, c’est à dire l’autre-parent, l’autre-enfant, l’autre-thérapeute, l’autreprofessionnel du social va être interrogée. Plus que la question du contenu de la répétition, c’est celle du processus qu’il nous semble important de prendre en considération. Prendre en compte l’aspect processuel de la répétition permet de mettre en échec les interprétations figeantes et sidérantes que cette notion suscite bien souvent chez chacun dans une forme de contamination. Qu’elle soit compulsion ou hantise, la répétition est toujours expression, communication de soi à soi mais aussi communication à un autre ou à d’autres susceptibles d’y réagir. De l’interprétation que l’autre va donner dépend la transformation ou non du schéma répétitif. Dans le champ thérapeutique, la répétition est inséparable du lien de transfert ou du lieu de transfert. Elle est exposition de ce qui est resté en souffrance d’élaboration et cherche un contenant humain capable de l’accueillir et de la transformer.

Répétition et transmission

Le premier contenant psychique pour tout sujet humain est son groupe familial, lui-même plus ou moins emboîté dans le groupe social et culturel. La famille est en effet à la fois une cellule de transmission de son propre capital psychique mais aussi cellule de transmission du social. La famille agit donc comme un inducteur de continuité sur fond de laquelle cependant, une place originale doit être conservée pour la nouvelle génération. La répétition sur fond de continuité nous inscrit dans la temporalité, cependant, elle peut aussi venir indiquer une désorganisation temporelle lorsque le temps apparaît comme figé empêchant la constitution de cette place originale. Dans ce cas, que comprendre de ce que répète « la répétition » lorsqu’au regard de l’observateur extérieur, les évènements traumatiques semblent se répéter inéluctablement, à peu de variation près, de génération en génération. Il est important de se poser les questions suivantes : que répète-t-on ? pourquoi répète-t-on ? comment répète-t-on ? et enfin à qui est destinée cette répétition en particulier dans les liens de transfert ?

En tant que thérapeutes familiaux, nous abordons généralement la question de la répétition par le biais de la transmission psychique. Nous utilisons de fait, très rarement le terme de répétition et ce qui nous est communiqué comme répétitivement souffrant par une ou plusieurs personnes d’un lien familial ou groupal, est d’emblée mis en relation avec des hypothèses sur ce qui a été vécu par les sujets dans l’histoire de leurs liens, lien familial mais aussi lien social ou culturel. En effet, ce qui se transmet dans les répétitions n’est autre que ce qui est resté en souffrance dans le processus même de la transmission comme le soutient R.Kaës (1997). Ainsi pour les thérapeutes familiaux la répétition est d’entrée transformée conceptuellement en transmission psychique trans-générationnelle : l’idée serait que quelque chose de traumatique s’est produit et a débordé les capacités de contenance familiale à une génération. La défaillance des processus de contenance laisse place à des mécanismes de défense tentant de juguler par contention l’excès traumatique. Ces mécanismes défensifs groupaux sont perceptibles à travers le silence, l’interdit de parler, le déni des affects ainsi que le repli sur des modalités fusionnelles du lien. L’interdit et l’impossibilité de parler de ce qui fait honte, de ce qui fait mal et sous couvert de protection, a pour effet de priver les descendants de le ressentir et de le penser pour leur propre compte. Chacun se trouve alors pris dans le silence et le non dit et va répéter son appartenance au lien familial en partageant l’éprouvé traumatique. Il est important de préciser ici quelques notions issues des concepts de la thérapie familiale psychanalytique inscrites au fondement de notre pratique.

Les processus de répétition familiale ou la transmission psychique dans les familles

Les thérapeutes familiaux sont particulièrement sensibles aux modalités de la transmission psychique familiale dans la mesure où leur hypothèse d’un appareil psychique familial s’appuie sur l’idée d’un déjà-là familial. Ce « déjà là », socle des lignées, contient, structure et organise le fonctionnement psychique groupal de la famille à chaque nouvelle génération et permet la construction psychique individuelle de chacun des membres de la famille. C’est, rappelons-le, une mère qui est au berceau du nourrisson mais aussi tout un groupe familial avec son propre fonctionnement psychique, sa propre histoire, ses mythes et ses rites. C’est ce berceau psychique à plusieurs voix qui va donner une place au nouvel arrivant dans la famille actuelle et dans la succession des générations. Les fondements de l’identité du nouveau venu sont donc inscrits dans ce lien familial, sorte d’enveloppe première du psychisme en devenir de l’enfant. La fonction de transmission dans la succession des générations, renvoie à la façon dont chaque famille donne à l’enfant les clés d’accès au monde. En effet, chaque famille transmet au nouveau-né sa façon d’appréhender le monde extérieur et d’organiser son univers interne. C’est à partir de ces outils psychiques de décodage du corps et du monde que chaque enfant construira son monde interne coloré par ses fantasmes personnels.

La fonction de transmission psychique confère une dimension historique à l’appareil psychique familial. Celui-ci articule, en effet, deux dimensions structurales de la famille :

-une dimension intra-groupale (actuelle) qui est définie par le groupe parents/enfants

-une dimension générationnelle (historique) qui renvoie à la succession des générations et à la transmission psychique entre elles.

L’individu ne peut complètement construire sa propre histoire, il s’ancre dans une histoirefamiliale qui le précède, dans laquelle il va puiser la substance de ses fondations narcissiqueset prendre une place de sujet.Un héritage psychique lui est transmis par les générations précédentes ( E. Granjon 1990 ) :

-un héritage inter-générationnel, constitué de vécus psychiques élaborés : fantasmes, imagos, identifications … qui organisent une histoire familiale, un récit mythique dans lequel chaque sujet peut puiser les éléments nécessaires à la constitution de son roman familial individuel névrotique

– – un héritage trans-générationnel, constitué d’éléments bruts, non élaborés transmis tels quels, issus d’une histoire lacunaire, marquée de vécus traumatiques, de non dits, de deuils non faits. Faute d’avoir été élaborés par la ou les générations précédentes, ces éléments bruts font irruption chez les héritiers, traversant leur espace psychique sans appropriation possible.

Le trans-générationnel se transmet toujours puisque rien n’échappe à la transmission mais dans les familles en difficulté, ce qui se transmet reste marqué par l’irreprésentabilité : des évènements du passé ne sont pas « mis au passé ». Ils n’ont pas fait l’objet d’un travail d’élaboration et de transformation en des récits suffisamment mythiques et, de fait, entravent les capacités d’élaboration subjective des sujets dans les générations suivantes. Les sujets sont contraints de réagir psychiquement à quelque chose qui les traverse sans qu’ils aient la représentation de ce qui les affecte.

Ce sont des traces des évènements qui vont être transmises à tous les niveaux de la sensorialité et non des objets psychiques symbolisés. De ce fait, ces traces n’appartiennent pas à l’appareil psychique individuel et ne font pas partie de sa mémoire individuelle. Ces traces se situent au niveau du corps, de la perception, de la sensorialité avec une charge d’excitation que ne peut gérer l’organisation pulsionnelle du sujet. Elles contiennent ainsi et des bribes de l’événement traumatique chargées en excitation et des mouvements défensifs mis en place pour juguler l’effraction en particulier des mécanismes de contreinvestissement. Ces évènements traumatiques sont la plupart du temps en rapport avec des deuils non faits, des vécus de rupture, de honte et ont plus globalement à voir avec la transgression ou l’abandon. Ce qui s’avère indicible est transmis sous forme de nonverbal, ou bien de mots non liés qui ne peuvent pas rentrer dans le conscient et faire l’objet d’un refoulement individuel. Sans possibilité de reprise individualisée et sans refoulement, la transmission s’accomplira soit par la pure répétition de l’acte initial (mort, meurtre, inceste), soit par des manifestations somatiques, soit par des choix de vie que le sujet se sentira dans l’obligation d’accomplir sans avoir conscience du trauma qu’il cherche à réparer ou à mettre en scène. Cette dernière issue est particulièrement bien mise en évidence par Bernard Savin (1997) dans son travail en prison avec les familles d’auteurs de délits sexuels ou de crimes. Pour lui, certains délits ou crime peuvent paradoxalement être compris comme une tentative de reprise élaborative de traumatismes trans-générationnels dans les lignées des deux parents. Ce serait une tentative agie (proche du délire) par l’un des membres de la famille pour remplir les blancs, les trous quant à l’origine, une tentative de figurer ce qui est demeuré irreprésentable. Cependant, le délit suivi de l’incarcération stigmatisant socialement l’acte délictueux et la famille, font bien souvent à nouveau figure de répétition et sidèrent ainsi les capacités de penser des familles et des professionnels. Ce qui, dans l’acte délictueux s’avérait comme une solution sur un mode quantitatif, ne fait alors qu’augmenter la crise non traitée par les générations précédentes. Face aux familles recourant à des défenses de type repli, déni, rejet, le travail familial en prison a pour effet de réduire les risques de clivage et de favoriser l’inscription de l’événement traumatique dans l’histoire familiale. Une fois inscrit, il deviendra l’objet d’une transmission sous forme de récit et ne demeurera pas encrypté pour les générations qui suivront. Bernard Savin nous parle de Claude, jeune homme de 23 ans incarcéré pour deux crimes à l’égard de femmes. Concernant ses crimes, Claude souligne que la tension en lui était tellement importante que l’idée de tuer quelqu’un s’est brutalement imposée comme seul moyen de faire tomber cette tension. Du point de vue de l’histoire, Claude a est opéré à coeur ouvert à l’âge de trois ans dans une ambiance familiale mortifère puis invalidante puisqu’on lui a interdit par la suite tout effort et toutes activités sportives. C’est vers l’âge de 15 ans que ses troubles commenceront, sorte de cassure comme s’il y avait deux personnes en lui disent les parents : vols, fugues, alcoolisation jusqu’au coma, réforme au service miliaire qu’il refusera et, c’est vêtu d’un treillis militaire qu’il commettra sa première agression au couteau à l’égard d’une prostituée. Côté maternel Madame décrit sa vie de famille comme un enfer avec un père violent faisant régner la terreur dans laquelle sexualité et violence étaient mêlées. Le père lui, est dépressif et lie sa dépression à la guerre d’Algérie au cours de laquelle il a dû torturer, tuer et vu mourir nombre de ses camarades. C’est avec son couteau à lui que Claude a perpétré l’un de ses crimes. Claude est le nom du grand-père paternel et les parents soulignent combien leur fils est intéressé par la généalogie familiale surtout côté paternel. La dernière séance d’entretiens familiaux avant le procès apportera un élément de l’histoire maternelle important : la mère croyant l’avoir déjà dit, apprend brutalement aux thérapeutes que sa grand-mère et la sœur de cette grand-mère ont été assassinés par un voyou. Elle ajoute avec beaucoup d’émotion à propos du procès de son fils : qui verrai-je dans le box des accusés ?. Ces évènements n’ont fait l’objet d’aucune transmission verbale, à peine cette mère a-t-elle pu en parler furtivement avec sa propre mère. Ainsi, il est possible de penser que les crimes de Claude condensent des évènements familiaux dans une tentative de liaison de la souffrance non transformée des deux lignées parentales. A la condition que se crée un lieu d’écoute et d’élaboration, ces crimes n’apparaissent plus comme gratuits, mais obligent la famille à un travail de reconstruction et d’élaboration de sa mythologie. A défaut, la sidération et le clivage vont continuer à prendre le devant de la scène. Cet exemple nous permet de comprendre que si c’est bien la défaillance des contenants psychiques familiaux qui est en cause dans les phénomènes de répétition inconsciente, ces défaillances sont également relayées par celles du social dans une sidération conjointe. La transformation et la symbolisation des évènements traumatiques est donc essentielle dans la transmission générationnelle et il est clair que moins importante est la transformation du sensoriel en images représentatives, plus l’événement a de chance de se répéter.

Les traces sensorielles sont la matière des processus de répétition

On peut dire que « quelque chose » fait partie du fonctionnement psychique du sujet mais sans que celui-ci ait la possibilité de le mettre en images psychiques, à la manière dont Winnicott parle de “vécu non vécu” en ce qui concerne les expériences qui ont affecté le sujet et débordé ses capacités à les contenir et à les mentaliser. Il s’agit d’empreintes perceptives (Penot B., 2001), qui ont le pouvoir de se reproduire dans la réalité actuelle, avec une force compulsive d’autant plus grande qu’elles sont dépourvues d’images psychiques. L’actualisation répétitive de ces empreintes perceptives va s’effectuer dans le comportement des sujets, au travers d’expérience corporelles ou de somatisations et aussi dans la répétition induite chez l’autre. Le thérapeute, les soignants, les travailleurs sociaux seront convoqués à agir à leur insu quelque chose de présent mais de non symbolisé chez le patient. Les concepts de transfert par retournement (R. Roussillon), de transfert subjectal (Penot B ,1989) soulignent combien dans ce déterminisme de répétition le thérapeute ou le soignant se trouve saisi lui-même. Tout se passe comme si, venait se concrétiser sur sa personne, une certaine carence véhiculée par le patient en matière de représentation (de chose) et de processus primaire de pensée. Cette concrétisation prend une forme sensorielle ou comportementale chez le thérapeute ou le soignant qui ne pourra percevoir son implication qu’après coup et de façon déductive. Cette empreinte réelle (Penot B., 2001), trace d’un vécu non symbolisé, se trouve constamment activée dans la rencontre avec l’autre. Cette répétition agie et agissante, signe d’un mécanisme de déni-désaveu, place le professionnel dans une reprise obligée et nécessaire de la constellation matricielle (matrice familiale) et de la non-réponse à laquelle certains patients demeurent indéfiniment suspendus.

Dans ce type de répétition il y a déplacement spatial (dans un espace thérapeutique ou social) d’une dimension temporelle. Parfois il s’agira d’une simple actualisation des données de l’expérience traumatique : on ne peut pas parler de la répétition de la scène mais de la tentative de constitution d’une scène. Dans la rencontre, quelque chose s’actualise : les thérapeutes ou l’environnement agissent quelque chose à leur insu, avec des issues répétitives ou créatives. Cette empreinte réelle conservant à sa manière l’événement et provoquant la répétition, constitue en même temps l’occasion d’une transformation de cette lacune représentative en expérience vitale humaine, base d’une symbolisation, d’une mise en sens fantasmatique pour le patient. Ainsi, la répétition est-elle un appel à la transformation, en même temps que le signe d’une appartenance au lien familial si dysfonctionnel soit-il. Ce lien, constituant un berceau identitaire, est parfois le seul contenant auquel le sujet a pu se coller pour tenter de s’appuyer : il le reprend dans une fidélité et une loyauté à l’égard de son groupe d’origine et éprouve une impuissance teintée de culpabilité lorsqu’il essaye de faire mieux ou de s’en différencier. Ce qui souvent nous apparaît comme un symptôme est justement perçu par les familles comme un élément narcissique précieux et identifiant de leur lignée. Voici l’exemple d’une famille dont la fille aînée est autiste. Cette enfant est suivi dans un Centre de Jour dont les professionnels se plaignent de l’aspect « bétonné » de cette famille dans leur rencontre avec elle. La famille fait bloc défensivement et tout travail avec elle apparaît aux yeux des soignants comme totalement impossible. Lors d’une rencontre de la thérapeute de l’enfant et de la famille, le père explique avec fierté que quand ils sont tous ensemble « c’est Bouigues » en tapant démonstrativement le poing sur la table. L’identification à une célèbre entreprise de maçonnerie, solide, compacte (l’entreprise nationale Bouigues) faisait l’objet d’une revendication narcissique pour la famille tandis qu’elle était vécue comme un symptôme gênant le soin pour le Centre de soin de l’enfant. Ce désaccordage avait pour effet que toute mise en cause du bloc fusionnel familial faisait l’objet d’un renforcement et d’un durcissement des mesures défensives familiales, durcissement à nouveau déploré par le Centre de soin. Cet exemple comme bien d’autres, nous amènent à retenir que la répétition est à entendre dans une forme de lien familial au sein duquel les souffrances individuelles sont actives aussi longtemps que la symbolisation d’une souffrance familiale n’a pu être prise en compte dans toute sa singularité par un contenant thérapeutique ou social.

Une modélisation des processus de transmissionrépétition en thérapie familiale psychanalytique

Les thérapeutes familiaux sont particulièrement sensibles aux modalités d’expression de ces traces sensorielles dont nous avons souligné plus haut qu’elles étaient la matière même des processus de répétition. Nous avons proposé plusieurs tentatives de modélisation dont les « configurations scéniques spatiales « (Fustier F. et Aubertel F.) et la notion de « schèmes originaire familiaux « (Grange-Ségéral E. 2001). Les configurations scéniques spatiales, modalités de liens répétitives de séances en séances donnent à voir entendre, sentir et éprouver plus qu’à comprendre : la présence concrète des membres de la famille produit des mises en scène du lien qui ne sont activées que par le fait de leur présence conjointe dans le même espace. Il faut naturellement différencier ces modalités concrètes et sensorielles de lien de ce qui relèverait de relations objectales de nature plus différenciées.

Une configuration scénique spatiale de coupure des lignées :

Il s’agit d’une thérapie réunissant une famille de 3 enfants avec leurs parents ainsi que 3 thérapeutes. Dans cette famille, le fantasme de répétition est prégnant en raison de la présence dans leur histoire de nombreuses morts tragiques d’enfants. Dès le début des séances, les paroles sont échangées dans un climat d’agitation, comme dispersées dans la salle de thérapie. Les enfants dessinent abondamment et viennent coller leurs dessins sur les genoux d’une thérapeute tous les trois en même temps. Ils s’agglutinent et forment une enceinte qui coupe visuellement cette thérapeute tant des parents que des cothérapeutes. Lorsque la thérapeute peut à nouveau voir les parents, ce sont les enfants qu’elle perd du regard, ceux-ci s’éparpillant dans la pièce. Ce scénario se répètera pendant plusieurs séances amenant progressivement des interrogations du côté des thérapeutes en postséances : quel est le sens de ce mur formé par les enfants autour de la thérapeute ? S’agit-il de la manifestation d’une peur de ne pas être entendus, d’un agrippement par crainte d’être laissés tombés, d’une protection à l’égard de leurs parents ? Que vient figurer cette coupure dans l’espace ? La thérapeute investie se sent envahie, étouffée, débordée, sur-sollicitée tandis qu’un autre co-thérapeute homme dit s’ennuyer, s’absenter et ne pas exister psychiquement durant les séances. Lors des séances suivantes, quand réapparaît ce scénario, la thérapeute investie par les enfants se surprend à jeter un coup d’œil sur le thérapeute qui s’ennuie. Elle constate son air « fermé », elle le trouve « éteint », mais il est à présent dans ses pensées. Nous voyons que cette configuration spatiale offre une scène dans laquelle est donné à éprouver aux thérapeutes le débordement et l’impuissance associés à une figuration de coupure : coupure parents/enfants, homme/femme, coupure entre les thérapeutes. Progressivement, au fil des séances et des post- séances, les vécus de débordement et d’impuissance vont pouvoir se lier avec des éléments apportés par la famille : rêves de dévoration, cauchemars, dessins de monstres de labyrinthes et d’oubliettes, apparitions de fantômes…Les enfants vont se mettent à circuler dans la pièce et, dans les moments difficiles, s’asseoir à côté du thérapeute homme qui devient beaucoup plus actif dans les séances. Se sentant moins seule à porter cette famille, la thérapeute éprouve de moins en moins la nécessité de tout tenir pour lutter contre des éprouvés d’effondrement. Le lien entre les cothérapeutes devient un lien vivant et va pouvoir devenir le creuset de l’histoire de la rencontre psychique avec cette famille-là. Nous pourrions dire ici, après plusieurs années de thérapie qu’étaient figurés, dans cette configuration spatiale première, des vécus de coupure entre les générations en même temps qu’un clivage défensif entre les lignées paternelle et maternelle. Ces coupures spatiales traduisaient la difficulté défensive pour cette famille d’organiser une histoire de la succession des générations. De manière plus générale, les configurations scéniques spatiales offrent un déploiement agi dans le cadre spatial de la séance d’une problématique de transmission générationnelle qui relève normalement d’une dimension temporelle.

Les schèmes originaires familiaux (Grange-Ségéral E. 2001): « le retard et le travail de l’absence ».

Ces schèmes originaires sont des proto-organisateurs du groupe familial se présentant sous forme de combinaisons sensoriémotionnelles, comportementales et fantasmatiques. Ils constituent des modes de contention groupale de l’originaire et ont pour fonction d’endiguer tout en conservant de manière pré-symbolique les traumatismes de la transmission générationnelle. Rappelons tout d’abord que le registre de l’originaire précède les registres psychiques du primaire et du secondaire et qu’il qualifie la rencontre sensorielle du corps avec le monde extérieur. L’originaire est une sorte de toile de fond sur laquelle viendront s’arrimer, se tisser les scénarios fantasmatiques du registre du primaire et les représentations verbales du secondaire. Le recours a un concept comme celui de schèmes originaires familiaux permet de se représenter ce qui de prime abord apparaît comme incompréhensible, nuisible, voire un obstacle dans la mise en place d’une relation de soin ou d’aide. Cette construction conceptuelle vient rendre compte de comportements groupaux énigmatiques et répétitifs que présentent certaines familles, comportements bien souvent peu compatibles avec les dispositifs de soins que nous leur proposons. En voici un bref exemple : une famille composée des deux parents et de trois enfant tous adultes et très souffrants, arrive toujours avec l’un de ses membres présentant un retard. Un des enfants est coutumier du fait, mais ce peut être l’un ou l’autre des membres qui va prendre la fonction du retardataire. La conséquence en est que, la première partie de la séance consiste à se demander où est le membre absent avec une tonalité plus ou moins angoissée sur les raisons de son absence, et la deuxième partie, à lui faire des reproches quant à son retard lorsqu’il se présente. La place laissée à une pensée sur la souffrance familiale, objet de la thérapie, est évidemment des plus minces et s’accompagne d’un vécu de frustration et d’incompréhension du côté des thérapeutes jusqu’à ce que la famille apporte une précision. Ces retards sont présents rituellement à toutes les fêtes familiales élargies et provoquent disputes, hontes et blessures à chaque occasion qui devrait pourtant être festive. Nous avons construit la représentation d’un schème originaire de type persécutif actif sous le comportement consistant à figurer l’absence par le retard. Il s’agit, dans le fond, de mettre inconsciemment en scène l’absence possible et la mort associée, de combattre les affects dépressifs suscités par cette absence au moyen de la violence, des reproches et de la persécution de l’absent. Ces disputes, ces reproches accompagnés de honte et de ressentiment empêchent l’élaboration des vécus concernant justement les absents, les « perdus de vue » comme les appellera le père, objets de deuils impossibles et de traumatismes inavouables. Ainsi la famille se persécutait-elle et nous persécutait-t-elle avec ses retards « tournants » commémorant « sans mémoire » les ancêtres absents dont les deuils non faits exerçaient un harcèlement persécutant. Ce harcèlement était figuré dans les contraintes du lien et évidemment transféré dans la thérapie. La construction de la souffrance des grands-parents et des parents, a permis dans ce cas, un assouplissement dans la fixité du schème originaire familial, de même qu’une ouverture vers un fonctionnement plus individué de chacun. On peut remarquer qu’il existe d’autres formes de schèmes originaires parfois plus facilement repérables et notamment par les professionnels en contact avec des familles concernées par l’abandon. Ces schèmes originaires familiaux de type abandonnique produisent des comportements d’appel à l’aide suivi d’absences et de refus d’aide : la famille n’est jamais là où on l’attend et se présente lorsqu’on ne l’attend plus. Ces comportements familiaux énigmatiques et répétitifs mettent à rude épreuve notre patience, nos capacités de contenance et notre estime de soi. Penser en termes de schèmes originaires c’est-à-dire de formes de liens groupaux contenant les traumatismes mais aussi les défenses groupales contre les traumatismes, permet de se doter de représentations au delà des comportements et d’attendre avant de comprendre, sans forcer le système défensif de la famille. Nous pouvons conclure provisoirement en soulignant que les « choses » et les objets trans-générationnels, producteurs de répétitions sont perceptibles parce qu’ils se transmettent dans l’actuel des modalités du lien familial en séance de thérapie, c’est-à-dire dans l’actualité du présent et sous forme d’actes. C’est par l’accueil, l’investissement de tous les niveaux de communication dans le transfert sur le cadre (l’espace de la salle de thérapie, le temps du déroulement de la séance) que ce qui est agi dans des modalités sensorielles et comportementales peut progressivement être mentalisé, représenté, et mis à disposition de la psyché groupale familiale. Comme le souligne l’une d’entre nous, (E. Grange-Ségéral 1998) : « les éléments nonverbaux, non encore verbalisables, seraient constitutifs de la mémoire affective du lien, sorte de cadre ou de toile de fond de la mémoire représentative, qui se déroule, elle, dans le récit de l’histoire et des mythes. » La répétition aurait à voir avec cette mémoire affective du lien qui achoppe à devenir suffisamment représentative.


BIBLIOGRAPHIE

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Freud S. 1904 Remémoration, répétition et élaboration in La technique psychanalytique , PUF 1967 pp. 105-115.

Grange-Ségéral E. 1998 “Le non verbal en thérapie familiale psychanalytique : une réserve de mémoire” in Qu’est-ce que tu veux dire? revue Dialogue n° 142. 4ème trimestre 1998. Ed Erés. www.edition-eres.com

Grange-Ségéral E. 2001 La compétence du cadre en thérapie familiale psychanalytique. Le cadre et le hors-cadre en travail. Thèse de doctorat sous la direction de Bernard Chouvier. Université Lumière Lyon 2. Psycho.univ-Lyon2.fr

Kaës R. 1997 Dispositifs psychanalytiques et émergences du Générationnel in Le générationnel. Approche en thérapie familiale psychanalytique. Sous la direction de Eiguer A.,Paris, Dunod.

Penot B., 1989 Figures du déni. En deçà du négatif. Dunod, Paris.

Penot B. 2001. La passion du sujet freudien, Eres. www.editioneres.com.

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International Review for  Couple and Family Psychoanalysis

IACFP

ISSN 2105-1038