REVUE N° 02 | ANNE 2007 / 2
OUT OF FOCUS
Le narcissisme familial, ses origines, son destin
Alberto Eiguer*
Bien que le thème du narcissisme ait été fréquemment étudié, j’ai l’impression qu’il n’a pas été exploré dans toutes ses perspectives et qu’il offre encore un vaste champ à défricher. Plus encore, l’étude du narcissisme familial se fait impératif : la famille contemporaine souffre d’un déficit d’estime de soi, ses membres ne s’y sentent pas aussi sûrs que par le passé ou bien ils n’accordent pas suffisamment de crédit a certains de ses membres pour qu’ils puissent leur servir de modèles d’identification ou d’autorité. Ils sont peu fiers de leur famille en raison de l’instabilité qui règne dans son sein, de la perte d’amour entre les parents, de leurs ruptures successives, des changements de figures tutélaires avec les recompositions. A partir de là, le maniement des rapports filiaux et fraternels est difficile. Pour pouvoir se servir de sa famille, il est nécessaire d’avoir confiance en elle, dans son legs, dans ses capacités, dans ses idéaux. C’est ainsi que ses membres ne croient plus tellement en leur famille ni à la famille comme institution capable d’atteindre ses objectifs universels. Ils sont alors tentés de chercher d’autres groupes qui apportent un remède à ses insuffisances.
Il me semble utile d’analyser les fondements même du narcissisme familial, son apport à l’identité familiale et au lien filial. Pour l’aborder, nous réviserons le rapport controversé entre narcissisme et sexualité à la lumière des nouvelles découvertes sur sa structure, qui révèlent l’importance des vides et des irreprésentables dans le lien.
La structure narcissique individuelle est largement sollicitée dans l’intégration du « nous » de la psyché collective familiale. Pourquoi ? Peut-être parce qu’elle a tendance à l’uniformisation des psychés et à l’extra-territorialité du moi, autrement dit chaque membre de la famille s’adresse à l’autre et le considère comme une partie de soi. En même temps, cette orientation, qui varie selon les personnes et les familles, tend vers l’effacement des limites personnelles et favorise l’intersubjectivité. Alors que le narcissisme est parfois assimilé à l’égocentrisme, on note qu’il peut également s’inscrire dans une logique tout autre, celle du lien à l’autre. Et ce n’est pas le seul paradoxe qui révèle son fonctionnement.
Freud (1914) a souligné que le narcissisme des parents pèse d’un poids considérable dans l’investissement de leur enfant comme une partie d’eux-mêmes dans le but de perpétuer leur être et d’accomplir ces projets qu’ils n’ont pas réalisés. En même temps qu’il jette les bases de la théorie du narcissisme, Freud (1914) bouleverse ses principes en soulignant que l’amour de soi n’est pas ce qui s’oppose à l’amour envers autrui, ici à l’amour que les parents ont pour leur rejeton. Bien au contraire, il le stimule. L’amour parental prend de ce fait une qualité intense sans comparaison possible avec un autre amour.
Avant de poursuivre, je pense important d’aborder cet amour et le lien parental-filial, car à l’heure où l’on se demande si des personnes du même sexe peuvent être des parents comme les autres, nous devons nous demander si l’on parle toujours de la même famille que par le passé. De mon point de vue, le lien parental-filial n’est pas seulement un lien d’amour d’un adulte envers son enfant ; il peut être retrouvé dans l’amour que nous avons envers un neveu, l’enfant d’un ami, d’un voisin, mais l’amour parental-filial a une coloration propre.
Identification et lien filial
La réciprocité dans le lien se nourrit de la reconnaissance mutuelle entre le parent et l’enfant, qui a lieu dès le plus jeune âge, et progresse au cours du développement. Le père ou les parents déclarent l’enfant à l’Etat Civil ; un certain nombre de parents le font baptiser. Le baptême signifie également la reconnaissance de l’enfant par ses parents comme étant le leur, son admission dans la communauté et dans la famille, avec délégation à ses référents parrain et marraine. Ce même geste est actif lors de l’acte de nomination de l’enfant. Par ailleurs, à l’occasion du baptême (la déclaration de l’enfant correspond à la laïcisation de cet acte), en lui donnant son prénom et son nom, on lui accorde une place dans la généalogie. Il pourra le moment venu se reconnaître dans la lignée.
Ces gestes du parent assurent l’identification de l’enfant comme sujet d’une filiation (forme attributive du verbe identifier). Le parent l’identifie encore en l’associant avec son objet interne. L’enfant répond à son tour par une indentification sous la forme réflexive du verbe identifier (je m’identifie). L’enfant s’identifie au parent, à l’objet interne de celui-ci et à sa lignée. De même, il identifie et reconnaît son parent comme le sien.
La reconnaissance mutuelle comporte une dimension plurielle et de parole: la mère admet qu’elle a conçu son enfant avec celui qu’elle désigne comme le père, et réciproquement. Aussi bien elle que le géniteur peuvent se réjouir constatant que leur petit ressemble à tel ou tel membre de la famille.
Quand on parle d’identification, on parle de narcissisme ; c’est une façon de s’associer avec l’autre et avec l’autre de l’autre, d’en faire une partie de soi. L’oralité y intervient ; s’identifier est une façon de « manger l’autre ». Cela peut bien se passer et donner lieu à une bonne digestion. Il y aurait une étape préalable : l’extériorisation d’une représentation par identification projective en espérant intégrer l’autre dans son univers. L’autre est englobé dans le moi, comme le fait l’amibe avec ses pseudopodes. Identifier l’autre à une partie de soi ou à l’un de ses objets internes est donc une démarche orale. S’identifier à l’autre rappelle que, par un repas exquis, on fait sien l’autre en modifiant son propre moi. Pourquoi est-ce un repas exquis ? En réalité, l’on « mange » une seule partie de l’autre, un trait unique de sa personnalité (Freud, 1923), un Einziger Zug, et pas tout son être. Autrement dit, toute identification est partielle et réduite, comme si on souhaitait garder l’autre dans son intérieur en conservant toute sa vitalité et en se servant de l’amour qu’il a professé pour le sujet. Si ce n’est pas le cas, on tombe dans la gloutonnerie, dans le manger pour manger, ce qui est propre aux formes déviantes de l’identification, comme le mimétisme, l’identification à l’agresseur, la dévoration des richesses enviées chez l’autre. Lors de l’incorporation, une autre variante d’identification, la digestion se passe mal également. L’objet est avalé tout ront, sans investissement libidinal préalable adéquat ni métabolisme.
L’identification est, tout compte fait, un processus complexe et nuancé, qui nécessite que l’autre a été déjà reconnu, apprécié et estimé. En outre, pour que s’identifie à l’autre il est très rassurant pour le sujet de savoir que l’autre est aussi dans une prédisposition favorable à son égard.
Reconnaître son enfant comme le sien sollicite le narcissisme parental et une dimension qui lui est rattachée : la possessivité. Elle est à la base d’une réassurance et surtout de la confiance en soi aussi bien du côté de l’enfant que côté parent. L’ambition n’est pas loin. Le narcissisme tend à s’enrichir en permanence par des identifications au nom de son maître, le moi. Je me permettrai de dire que le moi est comme un entrepreneur qui cherche à faire progresser son affaire. Avoir des enfants est une entreprise qui vise l’expansion du moi. Le problème est qu’un jour les enfants s’en vont. Le parent peut par séduction narcissique éviter cette perspective douloureuse en inféodant totalement son enfant. Le lien se reconvertit alors dans une « branche industrielle » qui s’appelle perversion-narcissique.
En réalité, le narcissisme est étroitement lié à son double opposé, l’anti-narcissisme (F. Pasche, 1965). En allant vers l’autre, l’on se déprend inéluctablement d’une partie de soi.
Le bon ménage
Freud (op. cit.) insiste sur l’idée qu’amour et narcissisme font bon ménage. On aime parce que l’on trouve l’autre semblable à soi. En réalité, Freud n’abandonne jamais le rôle central de la libido. Il dira à ce titre des choses très instructives sur le choix narcissique d’objet sexuel, inspiré de Sadger (1908), qui, peu d’années avant lui, avait exposé le cas du choix d’objet chez une femme qui était sortie d’une période de solitude sentimentale en tombant amoureuse d’un homme qui lui paraissait formidable parce que il s’était épris d’elle et qu’il la trouvait exceptionnelle. Elle est tombée amoureuse de l’image exaltante que cet homme avait forgée de sa personne.
Il convient de rappeler que l’histoire de Narcisse et Echo est l’histoire d’un amour malheureux parce qu’impossible. La patiente de Sadger, à la différence d’Echo, a trouvé un alibi pour réaliser son amour.
Toute la légende mythique de Narcisse est traversée par le sentiment amoureux. Evidemment elle veut souligner que l’autre est différent de soi, qu’il est plus juste de le prendre pour ce qu’il est et non pour ce que nous voudrions qu’il soit.
Mais il y a une raison complémentaire qui conduit à ce que narcissisme et libido soient proches. L’idéal parental donne appui à l’idéal de l’enfant, en même temps que le narcissisme confère au moi consistance et solidité. Mais en faisant croire au moi qu’un certain nombre de choses lui sont autorisées, celui-ci considère comme normal de réaliser les buts du ça, c’est-à-dire de transgresser. Le moi prend en charge certaines tendances érotiques voulant ignorer les prérogatives du surmoi. Le conflit entre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas devient rude. C’est ainsi que peuvent être comprises les phrases de J.-L. Donnet (2008) : « Freud [1936] ne dit pas qu’il est interdit de surpasser le père, il dit simplement que cela reste non permis. Ne faut-il pas reconnaître que tout projet mettant en jeu l’idéal implique la transgression d’une limite ? » Freud (op. cit.) affirme que tout bon père accepte et même souhaite, que son enfant aille plus loin que lui.
Dans l’évolution de la métapsychologie, l’idéal du moi et le surmoi apparaissent comme très liés jusqu’en 1923, lorsque Freud définit le surmoi comme une instance, mais il ne les oppose jamais. Cependant, nombre de patients attribuent aux mêmes références parentales ce qui est permis (idéal du moi) et ce qui ne l’est pas (surmoi). On entend rarement les patients dire qu’il ne leur est pas permis de mener à bien un projet ; ils font plutôt le pronostic : « C’est impossible » ; Nous n’arriverons pas » ; « ne pourrons pas » ; « Je ne sais pas comment nous allons pouvoir le faire ». Autrement dit, dans cette clinique, le surmoi a tendance à harceler aussi bien le moi que l’idéal, empêchant les aspects positifs de la référence parentale d’entrer en jeu.
Abordons maintenant d’autres aspects. S’instaurant sous de tels auspices narcissiques, l’amour filial se trouve marqué par son destin. Malgré la passion œdipienne et contre-œdipienne, parent et enfant ne pourront jamais devenir amants : l’être humain exprime un certain rejet à s’unir sexuellement avec celui qui lui ressemble. Il rejette l’accouplement du même avec le même, ce qui serait incompatible avec la différence des genres (cf. F. Héritier, 1996). Le narcissisme sert à stimuler l’amour sexuel, certes, mais non quand il est présent à des degrés aussi importants que dans le cas où les traits physiques sont semblables. Le narcissisme dans le choix sexuel doit intervenir sous le manteau, sotto voce, de manière latente.
Le lien parental-filial est donc l’héritier de la reconnaissance mutuelle, du narcissisme, de la projection sur l’enfant de l’idéal du moi parental, de la référence généalogique, du fait que l’enfant fut conçu par un acte sexuel entre ses parents biologiques. Chacun des protagonistes a une place dans les multiples scènes primitives. Il est nécessaire d’ajouter que la vie en commun contribue à la consolidation de ce lien. L’intimité à deux ou à plusieurs a ses racines dans le narcissisme comme j’ai pu l’étudier dans mon ouvrage Du bon usage du narcissisme. Dans l’intimité familiale on s’abandonne à l’autre, on se sent à l’aise et en confiance. Pour cela une forme de séduction intervient, forcement narcissique.
Pour moi la spécificité théorique du lien paterno-filial apparaît comme un préalable essentiel ; ce lien est particulier, comme l’est chacun des autres liens de la parenté, le lien de couple, le lien fraternel et le lien entre le sujet et l’objet trans-générationnel. Il est d’autant plus important de souligner cette dimension spécifique que de nombreuses études sur la famille le passent outre en proposant une transportation automatique de la théorisation sur les liens de groupe aux liens de famille. L’idée de groupe donne assurément une base mais elle est insuffisante.
J’ai parlé d’amour et de libido. Je pourrais aussi convoquer des dimensions plus archaïques, présentes dans le narcissisme familial comme dans d’autres liens. L’archaïsme est vécu d’une certaine manière dans l’indifférenciation. A partir de là est née l’idée que je défends : le primitif s’instaure et se développe en simultanée avec la construction d’éléments plus organisés du psychisme familial qui lui confèrent une spécificité.
Liens narcissiques à la base du narcissisme familial
Cette idée m’a conduit à développer la notion d’un clivage fonctionnel entre deux niveaux de liaison : les liens narcissiques et les liens libidinaux d’objet.
Ce qui caractérise le lien narcissique est le fait que l’autre est vécu et traité comme semblable à soi, à la différence des liens objectaux où l’autre est associé avec un objet intérieur et vécu comme un alter ego que l’on traite et considère avec respect et envers qui l’on se sent responsable. Ce mouvement est dans tous les cas réciproque, chacun des deux protagonistes du lien associe l’autre soit avec soi, soit avec un objet tiers.
J’avais remarqué que, dans les conditions habituelles, ces deux liens se maintiennent en équilibre. La prédominance de l’un sur l’autre est à l’origine de désordre et de dysfonctionnement (A. Eiguer, 1987).
En introduisant les liens narcissiques, j’ai souhaité réaliser une synthèse entre de nombreuses recherches. P.-C. Racamier (1963) parle de personnalisation, le premier psychisme n’est pas corporel, il se répand dans le monde sans faire de distinction entre soi et l’autre. Le fonctionnement mental est pourtant déjà là, sous forme rudimentaire, certes, mais sa « corporéisation » intervient dans un deuxième temps, autrement dit il entre dans le moule de la représentation du corps propre ; il est désormais associé à celle-ci.
Les mouvements d’indifférenciation primitifs favoriseraient ainsi la liaison inter-subjective. (J’y reviendrai.)
Il est utile de rappeler d’autres aspects caractéristiques du fonctionnement narcissique : l’atemporalité, l’aconflictualité. Cela donne naissance à un sentiment de bien-être et d’exaltation qui s’apparente à un vécu magique. Quand D. Winnicott (1969) propose l’idée que l’enfant crée la mère ou quand Ch. Bollas (1978) avance que celui-ci voit sa mère comme un objet transformationnel, ils se réfèrent à ce mouvement imaginaire à la base de la fantasmatisation. Dans les liens, les liaisons narcissiques deviennent une structure permanente, un appui pour le reste du fonctionnement. Le narcissisme se stabilise en se pérennisant ; nous en avons un exemple majeur dans la régression du sommeil et du rêve, et en famille dans la création collective de l’espace intermédiaire.
Le temps du narcissisme est un temps arrêté ou circulaire caractérisé par une annulation relative de la durée ; il incite à une quiétude éternelle. On souhaite que la vie familiale s’arrête au moment où ses membres sont heureux (ou l’ont été) et qu’ils n’évoluent pas. Les liens objectaux rappellent, par contre, que la vie est progression et que l’on profite mieux des moments de bonheur si l’on admet la durée, le changement et le renouvellement. La sexualité est surprise, plaisir dans l’instant, alternance, vigueur, dérangement.
J’ai proposé trois productions sophistiquées de liens narcissiques : le sentiment de soi familial, sa cristallisation dans l’habitat familial et la construction d’un idéal du moi collectif. Pour comprendre le soi familial, qui est tout dans la continuité, la référence à un extérieur non familial est importante. Un extérieur vécu comme celui des manières convenues (Eiguer, 1987).
Il me paraît nécessaire d’apporter ici d’autres précisions sur ses fonctions. En même temps que le narcissisme des parents et le soutien qu’ils apportent au narcissisme des enfants, en les stimulant, les gratifiant, les encourageant, constituent des incontournables renforcements pour l’organisation psychique de ceux-ci, le groupe se sent réconforté dans son sentiment d’unité. La famille se vit différente des autres familles, voire supérieure à elles ; ses membres croient aux qualités de sa morale et de son style de vie. Ressentir sa propre famille comme différente n’est pas synonyme d’autosuffisance, mais signe d’une identité affirmée.
Le narcissisme de toute famille contribue à l’acquisition chez ses membres de la conscience de soi (cf. A. Honneth, 1992).
Je pense que la fierté d’appartenir à une famille n’est pas un sentiment négatif, même s’il est facile d’admettre qu’aucune famille n’est plus méritante qu’une autre. Ces considérations deviennent plus intéressantes quand on les associe à la vaste réflexion sur le narcissisme trophique et constructif qui sous l’impulsion de Heinz Kohut (1971) a remarqué sa place dans la construction de l’estime de soi et autorisé l’idée de demande de reconnaissance, une revendication bien normale. L’être humain a légitimement besoin de se voir reconnu dans ses droits comme dans ses capacités, d’être valorisé. Il cherche aussi à se protéger des situations qui portent atteinte à son bien-être. Se faire maltraiter, humilier, exclure, trois situations que l’on reconnaîtra comme étant liées au masochisme, sont régulièrement évoqués pour souligner à quel point leurs conséquences sont négatives dans les liens sociaux.
Kohut (op. cit.) pense que l’exhibition et la protestation sont indispensables pour que le sujet trouve sa place au soleil. Ces études ont renoué avec un narcissisme qui est au service de la vie, sans toutefois en ignorer les dérives pathologiques, notamment celle des pervers-narcissiques, qui essayent précisément d’affaiblir le narcissisme des autres.
J’ai fait allusion au masochisme. J’insiste pour dire que la soumission ou la servilité ne sont pas uniquement le produit d’une tendance individuelle mais la conséquence d’un lien, le sujet peut avoir face à lui une personne qui a besoin de le dominer et il préfère se soumettre à elle pour avoir la paix, devenant conformiste et renonçant même à sa personnalité, comme dans le cas du faux-self.
Ces découvertes théoriques et pratiques dans la conception du narcissisme familial nous aident à mieux comprendre et tolérer certaines réactions qui peuvent nous heurter.
Failles du narcissisme et configuration de l’originaire
Le narcissisme que je propose est étroitement lié à la sexualité, celleci le mobilise et en même temps elle organise l’autre pôle du fonctionnement familial –celui des liens libidinaux d’objet, en limitant ses excès. Cela dit, le narcissisme a une relation singulière avec le monde des représentations ; c’est ce que je souhaite développer maintenant. S’en dégage une dimension inattendue, celle de ses fissures. Ont-elles un rôle dans le fonctionnement groupal de la famille ?
Des traumas originaires marquent probablement l’originaire familial. Tout traumatisme produit une excitation qui déborde la capacité d’élaboration du sujet et déstabilise considérablement. Des défenses massives peuvent à grand peine contrôler la situation. Le sujet se vit consterné, éprouvant un mélange de douleur, de désidéalisation, d’étrangeté et de sensualité coupable, particulièrement s’il a été la victime d’une agression sexuelle.
Comme on le sait, il existe une théorie du traumatisme comme conjoncture, mais son approfondissement a permis de découvrir que la structuration du psychisme pourrait être basée sur les faits traumatiques vécus par tout nourrisson.
Le symbolique, d’ailleurs arbitraire, fait également irruption chez l’individu. Celui-ci se voit obligé d’introjecter la loi, l’ordre de la parenté et celui de la langue. Jacques Lacan (1966) a été le premier à souligner la violence traumatique que cela implique. Nous ne choisissons ni nos parents, ni notre lignée, ni la société dans laquelle nous naissons.
En poursuivant dans cette voie, Jean Laplanche (1987) insiste sur un point qui lui paraît essentiel, la séduction traumatique. Il s’inspire ainsi de Ferenczi (1931, 1933), avec cette différence qu’il donne à cette séduction une tournure universelle et inconsciente. Le nourrisson fait face à des inductions puissamment excitantes, celles qui proviennent de la signification sexuelle des fantasmes inconscients des parents et des gestes avec lesquels sa mère et son père s’occupent de lui, le nourrissent, le lavent.
Voyons-le dans un exemple. Ce qu’éprouve une mère qui donne le sein à son enfant est plus qu’affection, plus que son plaisir de pouvoir le nourrir et le satisfaire en le voyant s’amuser quand il joue avec son mamelon. Le sein est pour elle un lieu d’érotisme aussi, croisé par une infinité de fantasmes et de souvenirs, ce que l’enfant refoule, certainement, n’étant pas encore préparé pour comprendre cet autre sens. Il le pressent avec agitation, se pose des questions, qui, sans réponse, deviennent des énigmes. « Que veut-elle ? », « Cuoi voi ? » (Lacan, op. cit.). La mère se transforme pour lui en une « source » libidinale, plus encore, elle serait la source de sa pulsion (Laplanche, op. cit.).
Il y a un trait qui caractérise la pensée de Laplanche ; ce qui est énigmatique tracasse, dérange, provoque tout en se montrant stimulant et attrayant pour le sujet ; pour Bion (1965), en revanche, l’énigmatique est source de détresse et de désorganisation.
Il nous paraît intéressant de rappeler Freud (1932), pour qui le mystère le plus impressionnant est celui du féminin. Lacan (1966) réplique en rappelant qu’une telle énigme inclut celle de la jouissance de la femme ; en tout cas depuis la perspective de l’homme… mais pas seulement quand on pense au nombre des femmes qui ne réussissent pas à préciser si elles ont un orgasme. Dans une synthèse suggestive, J.-B. Pontalis (2007) avance que, si la mère est mystérieuse pour l’enfant, elle ne l’est pas en tant que mère, mais en tant que femme.
Laplanche (op. cit.) inaugure plusieurs études où l’originaire est désormais composé de ces traits irreprésentables mystérieux animés par des énergies non liées, non articulées et hérités de ces traumas précoces. Contrairement à Laplanche, d’autres chercheurs ne mettent pas tellement l’accent sur ce qui est sexuel, mais sur les frustrations, les abandons, la violence, les inquiétudes des parents, la honte à cause des actes illégaux commis par leurs propres ancêtres. La théorie du trauma est évoquée dans chaque cas ; elle aide à comprendre comment ont pu se développer ces traits irreprésentables.
Chez le sujet, l’angoisse est en soi traumatique ; elle a fait effraction en son temps et n’a pu être complètement liée. C’est un « reste » qui cherche un sens. Cela se présente à l’occasion des traumatismes de la naissance, du sevrage, de la menace de castration et de ceux qui ont eu lieu dans des générations précédentes.
Les études de René Roussillon (1999) soulignent les « agonies primitives », des non cicatrisations qui sont à l’origine d’un manque de symbolisation. Roussillon propose que les nouvelles symbolisations ne parviennent pas à effacer les aspects non symbolisés. Le narcissisme est très fragilisé.
Le lien fait toutefois échec à la négativité (Kaës, 1993). Les sujets du lien établissent alors des pactes dénégatifs, autour du fait que chacun possède quelque chose qui ne peut être ni dit ni représenté.
Autrement dit, la négativité les unit.
Chez ces différents auteurs, on souligne le « manque », « ce qui fait défaut », en le comprenant comme différent du manque consécutif à la castration, puisqu’il est question d’un manque radical et essentiel qui ne peut être comblé (archaïque et originaire). De ce fait même, il ne fera jamais retour à la conscience. Je crois que ce fut Bion (1975) qui a ouvert une perspective à cette problématique et l’a résolue, pour notre éclaircissement, en se demandant pourquoi le mystère de ce qui est irreprésentable nous porte à la recherche constante de liens. Les éléments bêta sont restés comme frustrés de ne pas avoir été accueillis par la « capacité » alpha de la mère durant les années de croissance. Ils errent alors « comme des âmes en peine » à la recherche d’autres psychés qui « éclaircissent » leurs multiples implications incompatible entre elles, source d’extrême inconfort, en leur donnant un sens, en leur offrant une pensée.
Laplanche (1987) ne tire peut-être pas toutes les conclusions de ses trouvailles : cette manière d’envisager ce qu’est l’originaire, avec ses irreprésentables, qui sont agités d’un mouvement incessant, conduit inévitablement à considérer l’autre comme un partenaire indispensable pour résoudre les énigmes provoquées, même si cela est un simple désir.
En synthèse, les différents auteurs soutiennent que nous sommes tous « descendants » de ce qui est traumatique. On est passé, de cette manière, d’une théorie du traumatisme comme conjoncture à une théorie structurelle de l’originaire qui adopte le modèle du traumatisme.
L’irreprésentable est au centre de nombreuses études ; en fait, il convient de parler de représentation qui n’en est pas une ou de représentation anti-représentation, à la manière dont Racamier (1995) parle de fantasme anti-fantasme. Celui-ci s’oppose farouchement à revenir habiter les rêves diurnes et nocturnes, à être parlé. On évoquera volontiers le manque, la faille (s), le vide, les blancs, les vacuoles du moi narcissique (Abraham et Torok, 1978), les creux qui aspirent les investissements, les représentations qui se délient et se délitent, tous éléments qui excitent la curiosité sans parvenir à la satisfaire. Le vide est recouvert par un agir incontrôlé et faiblement symbolisé. Mais si ces traces évoquent l’abus sexuel, le spectre de la volupté est là pour entourer ces mystères d’une inquiétante séduction.
On insistera sur l’affaiblissement narcissique qui en résulte, fait de tourments et de pensées parasites pour combler le vide de représentance, en d’autres termes pour répondre aux mystères. L’âme cherche du répit, parfois elle le trouvera dans un lien amoureux, idéalisé à l’extrême comme pour consoler le sujet d’avoir égaré le souvenir d’anciens temps supposés glorieux et heureux. Vincent Garcia (2007) et Evelyn Granjon (2006), de manière proche, pensent que le couple, et ensuite la famille, se fondent sur ces failles narcissiques vides de représentation, et cela pour tout un chacun, pas uniquement pour les traumatisés de la vie. Autrement dit, nous sommes tous des traumatisés de quelque chose, conviennent les auteurs, d’une faille primordiale peut-être ou, si elle n’est pas survenue durant notre enfance, elle a pu avoir lieu il y a longtemps chez des ancêtres et a été transmise de génération en génération.
Pour ces couples formés sous un tel signe et avec de telles attentes idéales de réparation, les réveils sont douloureux, la mésentente relationnelle d’autant plus déchirante que l’origine du trouble est insaisissable. Le partenaire devient progressivement un étranger. Et on criera facilement qu’il a trahi alors que la trahison a eu lieu auparavant.
À partir de cela, la question serait : si ce qui est traumatique agite chacun, quelles seraient les violences qui produiraient un état de déséquilibre intense au-delà de la situation générale ? Serait-ce une question de quantité et d’intensité ou s’agit-il d’un autre registre ? Quand un traumatisme blessera le sujet adulte, tous les manques anciens, ne seront-ils pas réveillés ? Tous les restes non représentables n’explosent-ils pas alors ?
Ces questions appellent des réponses pressantes ; l’anéantissement, la dispersion, la dévitalisation, la destructivité et la violence actuels le requièrent.
Une famille sous le spectre du vide et del’irreprésentable
Pour illustrer quelques-uns de ces aspects, je propose l’exemple suivant, qui a été l’objet d’une première publication en 2004. Noémie est une jeune fille de 14 ans. Sa mère, Marie-Ange, a appris dernièrement qu’elle fait des accès de boulimie. Les parents sont désespérés ; ils semblent d’autant plus inquiets que ce symptôme leur a totalement échappé. Dans les entretiens successifs, les thérapeutes (Stéphanie Arnal, Catherine Fischhof et l’auteur) apprennent que les parents, divorcés depuis huit ans, sont d’anciens toxicomanes. Ils se sont connus dans le contexte de la drogue, mais la naissance de Noémie a permis un arrêt de la toxicomanie chez la mère et peu après chez le père, Kévin. La mère dira qu’elle avait grande peur de sa fille, de ne pas être capable de l’éduquer. Elle s’est agrippée à elle comme auparavant à la drogue, avec la même frénésie et avec le même espoir. « C’était un bébé de substitution », ajoute-t-elle en toute lucidité. Mais le couple n’a pas survécu à cette transformation. Assez rapidement, les parents se sont sentis étrangers l’un à l’autre. Après le divorce, Kévin a fini par partir aux Etats-Unis, à la poursuite d’une secte et de son gourou. Pendant de longs mois, il n’a pas donné signe de vie, au grand désespoir de son ex-épouse et de sa fille, dont le lien s’est encore plus resserré, le contrôle maternel devenant plus sévère. Le père vivait en communauté, en partageant sa maison avec d’autres et sans véritables attaches. Son identité était fondue à celle du groupe.
Durant cette partie de la thérapie familiale, la mère et la fille n’arrêtent pas de critiquer l’attitude de Kévin, le traitant « d’irresponsable », « d’éhonté », etc. Lui s’explique à peine, parle de son attitude fanatique, de son dévouement total à un chef, comme à un père qu’il aurait cherché dans la figure de leaders charismatiques.
Peu de choses sont dites sur la relation entre Kévin et Marie-Ange, sur leur engagement sentimental, sur leur mésentente, sur leur vécu. Au début nous avons pensé que cela était dû à un travail réussi de deuil concernant leur union. Mais plus tard, il nous est apparu que, dès le début de leur lien de couple, ils ne se sont pas vraiment investis réciproquement et n’ont pas non plus créé une intimité complice. Leur lien apparaissait comme ayant été inconsistant, un pur prétexte pour se consacrer à l’addiction. Quant au toxique, ce fut un objet investi comme un fétiche ; chacun se l’appropriait comme pour montrer son désintérêt envers l’autre et lui signifier qu’il ne représentait rien pour lui.
On peut même voir un progrès dans la dispute actuelle à propos du désinvestissement du père. Le lien narcissique se dessine ainsi avec plus de précision. Concernant la boulimie de Noémie, cachée, déniée, banalisée, elle coïncide avec la préoccupation pubertaire sur l’apparence corporelle. Selon Marie-Ange, lors des repas familiaux, on parlait et on parle beaucoup de nourriture. Le sujet est remis à l’ordre du jour par son actuel compagnon, Thomas, homme obèse, obsédé par les calories des aliments. Lorsqu’elle était petite, Noémie parlait déjà abondamment des effets des aliments sur son poids. Selon MarieAnge, Noémie est très attachée à Thomas, même s’il lui fait peur. C’est un homme fuyant, comme Kévin, car il ne se décide pas à venir habiter à la maison sous le prétexte qu’étant le « célibataire de sa famille d’origine », il aurait remplacé son propre père, patriarche vénéré : il est très investi par ses neveux et nièces, qui l’accaparent.
Nous sommes une famille de « fuyants », souligne Marie-Ange : « Même moi, je fuis le monde, me replie à la maison et sur moi », ajoute-t-elle. Ces aspects sont-ils autant des restes du vide, chez chacun et dans le groupe ?
Noémie reste à l’écart de l’échange, boudeuse, apparemment fâchée. Plus tard, elle s’ouvrira davantage. Par des remarques interprétatives, nous soulignons, à chacun des membres de la cellule familiale, leurs désinvestissements, leur recherche d’un ailleurs et leur refus du lien, et ce malgré leur quête permanente de présence.
Marie-Ange associe : elle a eu une famille très dispersée. Femme anxieuse et alcoolique, sa mère a pratiquement expulsé son père lorsque Marie-Ange était enfant. Elle a vécu entourée de sa mère et d’une sœur plus jeune, qui était considérée comme la plus impertinente des deux car Marie-Ange cachait sa toxicomanie et savait garder le sourire devant sa mère.
Du côté du père, il s’agit d’une famille dont le grand-père a pratiqué une forme inusuelle de lévirat. Comme on s’en souvient, le lévirat est une obligation que la Loi de Moïse impose au frère d’un défunt : il doit épouser la veuve sans enfant de celui-ci. Cet aïeul de Kévin s’est remarié avec la sœur de sa première épouse, mais cette femme veuve avait déjà un fils. Lui-même avait une fille. Il est dépeint par Kévin comme ayant une forte personnalité, très autoritaire ; il était si l’on peut dire un grand rassembleur. Il était aussi un « grand marieur » : c’est lui qui décida de l’union entre la fille qu’il avait eue de son premier mariage et le fils que sa seconde épouse (sœur de sa première épouse décédée) avait eu de sa première union. Non seulement il s’agit d’une union entre cousins germains, mais aussi entre un frère et sa demi-sœur, rendus à ce statut par le mariage de leurs parents.
De cette union est né Kévin, le père de Noémie. Or cette union contrainte et incestueuse a duré tant que le grand-père a vécu. Les conjoints se sont séparés, la mère de Kévin s’est « libérée de ses chaînes » et s’est révélée énergique et entreprenante.
Avec le divorce de ses parents, Kévin a perdu contact avec son père. C’est pour ces raisons qu’il aurait cherché toute sa vie, avons-nous réussi à lui faire remarquer, des patriarches charismatiques et qu’il a fui le monde féminin. On peut penser que Noémie court aussi après un père biologique, ainsi qu’après un beau-père, qui tous les deux se défilent. En parallèle, la boulimie ne se poserait-elle comme une consommation en cachette au service d’un père qui se dérobe et pour le séduire ? Ce fut le cas également de Marie-Ange adolescente.
Dans chaque famille d’origine, les différents traumatismes concernent l’abandon d’un père, fait qui s’est répété dans les générations ultérieures. Antérieurement cette famille se définissait comme un groupe où chacun fuit quelque chose ou un lien ; maintenant, comme celle où chacun court à la recherche de quelqu’un.
Dans la lignée paternelle, toute tentative de différenciation fait craindre la mort. En se mariant avec sa belle-sœur et en imposant le mariage de leurs deux enfants, l’aïeul veut éviter la séparation et l’exogamie, très redoutées.
Dans cette famille, nous retrouvons ce que l’on peut appeler la trilogie de la volupté : toxicomanie, boulimie (anorexie) et incestualité. L’attaque du lien de filiation subvertit le féminin. La femme reste prisonnière du bon vouloir des hommes. En même temps, se manifestent dans les liens un surplus d’excitation sensuelle, un certain échec de l’auto-érotisme, qui permet habituellement le travail du préconscient, et une aliénation dans l’objet. Le registre de la toutepuissance recouvre en fait une fragilité narcissique assez généralisée. Les liens de filiation sont donc marqués par la volupté censée pallier les désinvestissements de l’objet et du lien.
Au cours des séances suivantes se manifeste une façon nouvelle de relater ce qui a eu lieu il y a un certain temps, pendant ces moments décisifs de la séparation des parents. Alors que nous avions compris que Kévin avait abandonné la mère et la fille assez tôt, il nous sera alors expliqué qu’il prenait Noémie chez lui pendant les fins de semaine, avant qu’il ne reparte pour les Etats-Unis. Comme il habitait à cette époque dans une communauté sectaire, il y emmenait sa fille, au grand dam de Marie-Ange, qui passait « des fins de semaine d’enfer ». Avant cela, il avait été le propriétaire d’un sex-shop et, comme le magasin se trouvait dans le même local que le lieu d’habitation, la fillette fréquentait le magasin où elle aurait pu de surcroît inspirer quelques volutes de haschisch.
Kévin admet qu’il n’a jamais abandonné cette pratique du cannabis. En l’écoutant, nous avons le sentiment qu’il prend cela trop à la légère. Il avoue fumer en compagnie de Noémie, qui acquiesce l’air amusé. Il existe de fait une promiscuité père-fille dans la drogue, le joint passe de l’un à l’autre.
C’est à ce moment que je dis : « J’espère que vous fumez de la bonne ! » Et le père de me répondre : « Ah, vous vous y connaissez ! »
Dans ce cas, si l’usage de la drogue semble destiné à faire l’économie de « l’inceste », si présent dans l’histoire de la famille, il crée aussi une promiscuité autrement périlleuse. Le lien du couple parental a été marqué par la consommation addictive, une forme de mythe familial se dessine : unis dans le danger, unis dans la fébrilité des plaisirs extrêmes.
Aujourd’hui Kévin se rapproche de sa fille comme il peut, à sa façon, alors qu’il a eu si peur de rester prisonnier d’un lien mère-fille. La drogue permet de pallier aléatoirement les vacuoles du moi et les manques majeurs, celui des représentations, celui du filial et celui du paternel. Elle facilite ou reconstruit des relations fortes, certes, mais en reproduisant des liens incestuels. L’ombre du grand-père manie tout, marieur, marionnettiste, les hante.
Conclusions
Le narcissisme familial est confronté à trois entités : les liaisons objectales, l’anti-narcissisme et les vacuoles au sein du moi. Elles le tiennent, le régulent, le modèrent et, en le stimulant, elles le conduisent à se régénérer sans cesse.
Lors de la publication du premier ouvrage sur la thérapie familiale psychanalytique, André Ruffiot et moi-même (1981) avons souligné les éléments narcissiques qui interviennent dans la constitution du psychisme groupal. Nous avions l’image d’un narcissisme pour ainsi dire plein, massif et un peu statique. Aujourd’hui l’heure est venue de compléter cet examen. Le narcissisme individuel comporte des vides, des vacuoles liées aux irreprésentables en quête d’autres psychés. Les liens de famille favorisent la cicatrisation du tissu narcissique ainsi affaibli. Ce n’est pas une solution pour quelques uns, mais pour tout un chacun. C’est le destin du narcissisme familial le plus courant.
La théorie de l’originaire et de ses vacuoles contribue à reformuler le narcissisme et à mieux saisir ses failles et ses irreprésentables. Toutefois ces recherches nécessitent d’autres approfondissements encore et invitent à poursuivre leur exploration.
Même si ces mystères nous paraissent insaisissables, nous finissons par les aimer.
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* Psychiatrist and a psychoanalyst, holder of an Habilitation to direct research in psychology (Université Paris V), director of the review Le divan familial, President of the International Association of Couple and Family Psychoanalysis.

