REVUE N° 33 | ANNE 2025 / 2
Résumé
Grand-parentalité et périnatalité: enjeux d’une prévention à tout âge
Après un rappel des enjeux importants de l’articulation du conjugal et du parental dans la dynamique psychique périnatale de la construction d’une famille, l’auteure propose une illustration clinique d’une thérapie de couple dans une crise périnatale de grand-parentalité. Elle souligne la dimension de prévention dans un espace d’écoute psychanalytique du lien de couple au moment de la naissance d’un petit-enfant. Elle présente l’intérêt de cet espace de subjectivation dans ce moment de remobilisation périnatale où l’émergence d’éléments transgénérationnels offre une dynamique importante pour la compréhension des liens de couple, l’élaboration des vécus archaïques d’effondrement et pour la fondation de la famille au sens large.
Mots-clés: Grand-parentalité, périnatalité, thérapie psychanalytique de couple, deuil périnatal, vécus archaïques d’effondrement.
Resumen
Abuelidad y perinatalidad: cuestiones de prevención en todas las edades
Tras un recordatorio de los grandes retos de la articulación conyugal y parental en la dinámica psíquica perinatal de la construcción de una familia, la autora propone una ilustración clínica de una terapia de pareja en una crisis perinatal de abuelos. y subraya la dimensión de prevención en un espacio de escucha psicoanalítica del vínculo de pareja en el momento del nacimiento de un nieto. Presenta el interés de este espacio de subjetivación en este momento de remomovilización perinatal donde la emergencia de elementos transgeneracionales ofrece una dinámica importante para la comprensión de los lazos de pareja, la elaboración de las vivencias arcaicas de colapso y para la fundación de la familia en sentido amplio.
Palabras clave: Abuelo, perinatalidad, terapia psicoanalítica de pareja, paternidad, duelo perinatal, vivencias arcaicas de colapso.
Summary
Grandparenthood and perinatality: Issues of prevention at all ages
After a reminder of the important issues of the conjugal and parental articulation in the perinatal psychological dynamics of family formation, the author proposes a clinical illustration of a couple therapy in a perinatal crisis of grandparenthood, and she underlines the dimension of prevention in a psychoanalytic therapy of the couple bond at the time of the birth of a grandchild. She presents the interest of this space of subjectivation in this moment of perinatal remobilization where the emergence of transgenerational elements offers an important dynamic for the understanding of couple bonds, the elaboration of archaic experiences of collapses and for the foundation of the whole family
Keywords: Grandparenthood, perinatality, psychoanalytic couple therapy, perinatal grief, archaic experiences of collapse.
ARTICLE
Grand-parentalité et périnatalité:
enjeux d’une prévention à tout âge
Ellen Jadeau*
[Reçu: 22 juillet 2025 – accepté: 28 octobre 2025]
DOI: https://doi.org/10.69093/AIPCF.2025.33.06
This is an open-access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution License (CC BY).
Introduction
Le voyage psychique de la périnatalité est un moment particulièrement fécond de résurgence d’éléments transgénérationnels en attente d’élaboration. Cette crise périnatale est une invitation à assainir une fondation et préparer la transmission. Pour É. Darchis (2016), la mise en place de la parentalité est la dernière étape de la maturité d’un sujet et l’une des dernières chances d’évoluer avant d’aider son enfant à grandir. Elle cite R. Kaës qui écrivait en 1976 (p. 267) que, lors de l’entrée dans la parentalité, il faut que l’héritage soit pris et transformé pour former un nouveau conteneur (Darchis, 2016, p. 21). Le couple est au centre de cette tâche sans pour autant y être seul: il est enveloppé par les familles d’origine, la famille au sens large et la famille en devenir. Il va se frayer un chemin dans les deux sens, du conjugal vers le parental et du parental vers le conjugal englobant les enveloppes généalogiques, filiales, fraternelles, en somme familiales. Par conséquent, ce travail de crise est d’essence groupale; il est incontournable, complexe et source d’énergie. “Le couple est une foule à deux”, aimait à dire André Ruffiot (1984). L’approche psychanalytique dans sa dimension groupale offre un ressort essentiel d’accompagnement, d’apaisement et de prévention à beaucoup de niveaux.
Je voudrais montrer ici quelques étapes de cette fondation groupale de nidification psychique où s’articulent le conjugal et le parental. Je propose de mettre l’accent sur la dimension préventive du dispositif d’accueil périnatal en présence du bébé, mais également de montrer l’importance cruciale d’un regard “périnatal”, englobant cette dynamique dans toute clinique et à tout moment. Le cadre interne de l’écoute psychanalytique groupale permet cette prévention. En effet, la prévention consiste à offrir un espace de subjectivation dans ces moments de remobilisation périnatale où l’émergence d’éléments transgénérationnels bruts menace la constitution de liens souples et apaisés. Mon propos est de montrer l’articulation des enveloppes conjugales, parentales, familiales (fraternelles, grand-parentales…) et transgénérationnelles, même si j’évoquerai des aspects individuels liés à cette articulation. Et pour l’illustrer, j’apporterai une vignette clinique sur un couple de grands-parents qui, à l’arrivée d’un bébé dans la famille, va devoir et pouvoir réactualiser et élaborer des vécus d’effondrement anciens pour l’ensemble du groupe familial.
Repères des enjeux périnataux avant l’arrivée de l’enfant
Tout d’abord, je propose de reprendre les divers processus qui concernent la place centrale du couple. Premièrement dans un axe où un mouvement de régression domine, celui du couple vers la famille, puis dans un axe plus progrédient et individuant, celui du lien familial dont émerge de nouveau le couple et l’individuel de chacun et de chaque lien, dans le groupe familial où la suffisante différenciation est possible.
Au niveau individuel, les diverses composantes identitaires sont interrogées, chacune va être mise en tension du fait d’être à la fois homme et père et à la fois femme et mère. L’organisation de la bisexualité psychique ainsi que celle des fonctions parentales maternelles et paternelles vont exiger une attention particulière.
Au niveau du lien, le processus de parentalité du passage de deux à trois réinterroge la subjectivation de chacun. On entend le couple parfois dire: “Nous sommes devenus une famille”, laissant penser que celui-ci disparaît au profit du groupe familial. Le lien est impacté. Articuler parentalité et conjugalité est la tâche du couple dans le voyage dynamique de la période périnatale. J.-P. Caillot et G. Decherf (1988) ont montré combien les fonctionnements de survie avec fantasmes d’auto-engendrement peuvent envahir les modalités défensives des familles. La coexistence des liens spécifiques est alors empêchée, entravant les processus d’individuation par la paradoxalité dans les liens, ce qu’ils ont nommé les couples anti-famille et les familles anti-couple.
L’arrivée d’un nouveau-né convoque une régression importante pour chacun du lien vers l’enfant interne. Chacun reprend l’ensemble des processus d’illusion-désillusion concernant l’enfant rêvé et le parent rêvé, interne et projeté sur le partenaire. Dans ce processus de parentalité, le couple est marqué par une rêverie spécifique, où le rêve d’un enfant à soi devient celui d’un enfant “de toi”. Devenir parent re-libidinalise ainsi le couple. Le moment de maturation offre un réaménagement pulsionnel dans lequel les liens narcissiques et les liens libidinaux se rééquilibrent. «La thérapie, par le déploiement des différentes scènes du lien familial, permet l’investissement et la différenciation de l’objet couple, conjugal et parental, de l’objet fraternel et de l’objet familial (objet grand-parental – objet famille recomposée, etc.)» (Dupré la Tour, Jadeau, 2023, p. 243). C’est le moment de la satisfaction de la réalisation de désirs œdipiens et préœdipiens. L’adulte devenant parent réalise le désir infantile œdipien dans un “plus tard et ailleurs”, c’est la loi de l’exogamie. Il retrouve aussi, dans la régression, l’accomplissement du désir d’être à nouveau un bébé, et il devra y renoncer.
Devenir parent réactive la séparation-individuation d’avec les parents de la famille d’origine. Le conjoint devenant parent confronte son imaginaire à ses représentations construites avec ses modèles parentaux, future mère ou futur père rêvés, et à la réalité de la vie parentale à laquelle le couple est confronté tout au long de sa vie. Dans le couple, cette confrontation va s’appuyer sur les parents en soi et à soi et sur les parents de l’autre du couple. Parfois le lien conjugal s’est construit justement sur un projet de séparation d’avec la famille d’origine. La maturation périnatale propulse ce projet. Le devenir grands-parents de la génération précédente permet un réaménagement des rivalités – parent modèle et rival – et des distances – barrière de l’interdit et besoins narcissiques de reconnaissance. Ce processus de parentalité est donc une occasion de subjectivation à travers la réactivation des rivalités œdipiennes dans les liens filiaux mais également dans la dimension fraternelle. Rien de tel que l’arrivée de son enfant pour régresser vers l’arrivée d’un nouveau-né dans sa propre fratrie et stimuler des processus de curiosité, d’identification et d’étayage. L’issue est l’ouverture et la libération des processus de créativité. Le devenir parent peut donner le sentiment d’être adulte, il procure un nouveau statut social. Le couple a socialement fait ses preuves, la pression du projet sociétal et familial de procréation diminue. L’intimité du couple peut se recentrer sur la dimension libidinale et érotique. La réalisation fantasmatique des désirs œdipiens au sein du couple met alors chacun des partenaires en présence de la coexistence de l’amant et du parent du sexe opposé: il peut y avoir ici des confusions internes entre le père et l’amant ou la mère et l’amante avec parfois inhibition ou blocage dans le lien conjugal.
L’enjeu et le destin de la fantasmatique de désir et de destructivité – vis-à-vis du rival et du modèle – est la capacité à entrer dans l’ambivalence de la position dépressive et à développer une hostilité modérée, la tendresse tempérée dans le lien filial, libérant ainsi le lien libidinal conjugal. Tous ces aspects renforcent le rapport à l’altérité pour chacun.
Par ailleurs, les enjeux de la rivalité trouvent, dans la rencontre réelle parent/grand-parent, une limite à la destructivité fantasmée de l’enfant tout-puissant d’autrefois et remobilisent la transmission de la différence (différence des sexes, des générations…).
Si la rêverie individuelle et intrapsychique concerne les transmissions intergénérationnelles, la rêverie groupale périnatale plonge particulièrement chaque futur parent dans des niveaux archaïques de son histoire. Chaque partenaire du couple aura à charge de reprendre l’élaboration des héritages transgénérationnels de sa lignée, l’enfant prendra place à la croisée créatrice des deux lignées. «Dans ce temps fort de “transmission”, la contenance ancienne est transformée dans un travail de ré-introjection (Abraham et Torok, 1978) pour construire un nouveau mode de relation entre les sujets de générations successives» (Darchis, 2005, p. 127). Les aspects archaïques transgénérationnels non élaborés (traumas, souffrances ancestrales) qui étaient déposés dans le lien de couple sont remobilisés dans le lien filial avec l’enfant. Il y a donc une complexification des éléments refoulés et niés qui émergent chez les parents et les grands-parents.
Enjeux pour le couple avec l’arrivée de l’enfant
L’entrée en “crise de périnatalité” assure d’un point de vue groupal une fonction organisatrice et différenciatrice des liens familiaux. Elle influe directement et indirectement sur la distance plus ou moins différenciée dans le lien conjugal. Le premier temps périnatal est naturellement organisé sur un mode fusionnel et narcissique nécessaire pour rythmer l’accordage de l’environnement et du nouveau-né. Couple et famille sont des unités groupales spécifiques qui devront chercher, à l’arrivée de l’enfant (premier, second…), leur modalité d’articulation et de différenciation à l’intérieur du nouveau groupe familial en constitution ainsi qu’avec l’extérieur, la famille élargie et le groupe social. Dans une évolution heureuse de cette crise naturelle, le couple se trouve enrichi par la dynamique de différenciation intrafamiliale. Le devenir grand-parent met là aussi le lien conjugal et parental à l’épreuve et instaure une période de crise pour une possible réorganisation de contenus psychiques et de reprises des héritages bruts anciens. Le devenir parent ayant précédé cette crise peut constituer un modèle tant organisateur que défensif que le couple grand-parental peut alors reprendre et réinterroger.
Prévention et fantasmes originaires
Au niveau libidinal, le couple conjugal, face à l’avènement de la parentalité, voit sa vie sexuelle interrogée par la procréation, le rapproché intime s’en trouve modifié, des tensions diminuent et d’autres augmentent. L’enfant envahit l’espace fantasmatique et imaginaire du couple, il est maintenant aussi physiquement présent dans la maison familiale.
Au niveau narcissique, avec l’arrivée de l’enfant, le couple va se mettre en perspective avec le groupe familial: le lien de couple va devoir faire face à l’intrusion d’un tiers, à la coexistence de l’enveloppe familiale et de l’enveloppe couple, à l’imbrication de la fonction parentale et de l’intimité conjugale, à la différenciation des générations avec la réémergence narcissique des besoins de reconnaissance et de respect par les grands-parents de leur enfant devenu parent. Sont alors remis à l’ouvrage tous les éléments identitaires, telles l’image – consciente ou inconsciente –, la place – choisie ou assignée –, la fonction – réelle, fantasmatique, inter- ou transgénérationnelle.
Dans une préoccupation de la vie intrapsychique fantasmatique, M. Fain (1971) proposait d’appeler “La censure de l’amante” le mouvement dans lequel la femme devenue mère retrouve une place à nouveau pour sa vie libidinale conjugale. La femme – nous dirons le couple – réclame le droit à une vie intime personnelle. L’intérêt subjectivant pour le bébé est de nourrir son organisation psychique avec sa vie fantasmatique dirigée vers l’autre de la mère, réel, imaginaire ou fantasmé. Nous proposons, dans une lecture groupale, que les liens libidinaux se réaménagent une place vis-à-vis des liens narcissiques fusionnels depuis la naissance. Cela constitue pour le bébé une scène originaire – fantasme originaire de la scène primitive. La capacité de l’enfant à symboliser “l’autre de l’autre” est en jeu à travers la capacité de la mère à multiplier ses investissements pulsionnels. Nous dirons, d’un point de vue groupal et familial, qu’un travail de différenciation des espaces est nécessaire, car une des fonctions psychiques centrales d’une famille est de permettre le respect de l’individualité tout autant que le respect de la spécificité des alliances: conjugales, parentales, fraternelles, grand-parentales, filiales, généalogiques.
Dans une évolution moins favorable en lien avec l’histoire transgénérationnelle remobilisée, un fonctionnement fusionnel naturel et nécessaire peut perdurer sur un mode pathologique et entraver le processus d’individualisation de chaque membre de la famille mais également de chaque lien, notamment celui du couple, dans ses dimensions conjugale aussi bien que parentale étroitement liées. Le couple, en tant qu’unité, peut alors disparaître au profit de la famille ou, inversement, le couple peut resserrer ses liens au détriment de ceux de la famille. Dans la situation où d’importantes angoisses et d’importants héritages archaïques requièrent un collage absolu dans les liens groupaux familiaux, l’organisation fantasmatique de l’enfant et de chaque membre de la famille est entravée par la nécessité de l’investissement narcissique de la présence réelle et concrète, la modalité groupale de lutte par excellence contre toute séparation.
La vie psychique et affective de l’enfant est alors envahie par des éléments transgénérationnels bruts, figés et logés dans les deuils gelés, les secrets, les non-dits, les blancs dans la transmission groupale familiale. Celle-ci s’organise tout autrement comme le décrit A. Green (1983) lorsqu’il évoque le travail d’identification, entre autres, à ces aspects du négatif dans le “complexe de la mère morte”. L’enfant, dans son organisation psychique, est confronté à une scène originaire mortifère.
Tout travail de prévention dans la “crise périnatale” est intéressant pour éviter des angoisses d’anéantissement et d’effondrement pour le sujet en devenir. Nous le verrons dans l’exemple clinique. Le lien de couple constitue en effet un espace transitionnel de maturation et de réélaboration des processus psychiques d’individuation: l’autre du couple représente souvent une figure de répétition de l’histoire avec laquelle on a été confronté et qu’on voudrait voir se transformer, telle la mère-environnement endeuillée, indisponible, qui réveille les vécus d’anéantissement.
Dans la perspective archaïque, le couple sera confronté au besoin de perpétuation des valeurs de chaque lignée familiale dans une transmission trans- et intergénérationnelle. Ces différents aspects mettant l’union du couple en crise face et au sein de la famille, nucléaire et élargie. Le couple va devoir persister et durer dans le temps pour réaliser ses désirs et en obtenir la satisfaction, assurer son projet inconscient, maintenir ses alliances inconscientes, ses collusions, complémentarités et étayages.
Illustration clinique d’une clinique périnatale atypique
L’approche psychanalytique et groupale dans la prévention en termes de périnatalité n’est plus à discuter. Elle est activée avec la présence du nouveau-né ou son arrivée proche. Les familles ou futures familles nous sont orientées en thérapie spécifiquement dans ce but. Il arrive également fréquemment qu’une demande de couple se transforme en accueil périnatal de la famille, car celui-ci se présente avec le bébé. Ou encore qu’une demande de travail familial autour du symptôme d’un aîné se décentre vers la crise périnatale du fait de la présence récente d’un nouveau-né puîné.
La clinique qui suit concerne la reprise d’un travail de psychanalyse périnatal auprès de grands-parents au cours d’une thérapie psychanalytique pour leur couple. La dimension périnatale est atypique, car non en présence du bébé. Je souhaite néanmoins la proposer pour illustrer la prévention qui va intervenir pour la génération suivante et elle est bénéfique pour l’élaboration des liens du couple consultant.
Je reçois ce couple de grands-parents depuis plusieurs années pour une thérapie de couple lorsque notre écoute clinique va s’orienter vers cette dimension archaïque et transgénérationnelle typique de l’écoute familiale psychanalytique périnatale à l’occasion de la naissance d’un second petit-enfant et d’une souffrance type dépression post-partum de la mère – leur belle-fille.
Pour les présenter, je reviens un instant sur leur demande. Ce couple, en grande souffrance, consulte quelque temps après que Madame a pris sa retraite, Monsieur ayant allégé son travail tout en le poursuivant. Leur souffrance est celle d’une distance insurmontable entre eux – ils se décrivent chacun sur une rive d’un cours d’eau sans pont ni passerelle. Elle s’exprime dans des moments de désespoir où dominent l’effondrement et l’anéantissement. Chacun désespère d’exister auprès de l’autre: “Il ne me voit pas, elle ne m’écoute pas, il part sans rien dire, elle ne me respecte pas…” Depuis de nombreuses années, dans le choix inconscient de couple et sans doute de manière dominante depuis le départ de leurs cinq enfants devenus adultes et indépendants – les liens parentaux étaient solides, ceux conjugaux étaient passés au second plan –, ils ont renoncé à un lien intime possible et cohabitent avec chacun leur univers, leurs activités séparées; chacun a ses amis qui ne communiquent pas entre eux; chacun a ses plantes que l’autre ne saurait savoir arroser et entretenir, etc. À la croisée des lignées, il y a d’emblée d’énormes différences – comme souvent complémentaires: les liens de la famille d’origine de Madame sont décrits comme proches, chaleureux et intenses, chaotiques et désorganisés avec des phénomènes d’empiétements à l’image des éruptions volcaniques; ceux de la famille de Monsieur, comme raisonnés, froids, distants et figés, avec des vécus de solitude et des images d’hyperactivité. En avançant dans la thérapie, nous tentons d’élaborer des phénomènes de deuil dans chaque lignée pour lesquels les modalités de défense nécessitent un aménagement d’évitement et de distance. Monsieur a perdu sa mère alors qu’il était adolescent. Il est le dernier d’une fratrie de garçons; il est né quelques années après la mort d’un garçon de quelques jours. Madame est issue d’une famille nombreuse, elle n’a pas connu sa sœur aînée également décédée dans les jours qui ont suivi la naissance. Leurs environnements familiaux sont marqués par le deuil périnatal, avant leurs propres naissances.
Tous deux prennent peu à peu conscience de leur tentative, dans le lien de couple, de réappropriation des vécus d’effondrements anciens et de la nécessité d’élaborer sa place subjective. Madame tente une réanimation des émotions cachées et inhibées chez Monsieur, provoquant une intrusion insupportable. Monsieur essaie de calmer et de canaliser ses affects débordants auxquels il ne peut se connecter, créant un vécu de rejet et d’abandon tout aussi insupportable. L’élaboration tend vers la prise de conscience du regard des parents marqués par le deuil que chacun trouve chez l’autre dans ce type de vécu de désespoir et d’anéantissement.
Le moment mutatif que je souhaite décrire est celui de l’arrivée d’un second petit-enfant dans leur vie grand-parentale – l’aînée de leurs enfants a un garçon de trois ans, puis leur dernier fils vient d’être père à son tour. Ce couple a donc déjà une première fois été confronté à la crise du devenir grands-parents. Dans la première semaine de cette naissance, le couple des grands-parents s’inquiète devant le silence de leur fils et le besoin de repli de leur belle-fille, dans un contexte médical où les circonstances de la naissance pourraient faire penser à des souffrances néonatales du bébé.
Ils en font le récit en séance. Ils sont sans nouvelles dans cette première semaine, puis en ont très peu le premier mois. Le désespoir de Madame augmente et devient si fort qu’elle demande à son mari de l’hospitaliser, ce qu’il refuse. Dans ce désarroi, le couple ne parvient pas à s’accorder et les mouvements émotionnels d’exigence et de refus sont très violents, faisant craindre l’épuisement et des passages à l’acte agressif ou auto-agressif. En séance, nous ne pouvons que constater que chacun fait subir du rejet à l’autre et impose son absence, à charge à l’autre de l’accueillir mais également d’en souffrir – s’absenter sans un mot, ne pas répondre aux questions, laisser l’autre sans nouvelles. Qu’est-ce qu’ils se font payer en somme? Nous sommes dans la seconde année de la thérapie et la répétition des vécus de rejet par le négatif chez l’autre est encore abstraite: ces éprouvés sont difficiles et, redoutant la régression, le couple reste dans une approche opératoire, si bien que le moment de la naissance, puis la semaine “sans nouvelles” plonge le couple dans l’émotion, brutalement, dans le désarroi. En séance, Madame associe: “C’est comme quand on ne m’a pas laissée voir ma sœur.” Elle fait référence à la sœur née juste après elle, mais dans le contexte périnatal, les associations en séance feront revenir l’image de la sœur aînée, morte nouveau-née avant la naissance de Madame. Cela fait écho chez Monsieur à la perte – apprise à l’adolescence – d’un frère aîné mort également avant sa naissance et dont le prénom revenait, énigmatique, dans les prières familiales. Chacun peut intellectuellement faire le lien, mais l’émotion qui surgit est si intense qu’elle crée le rejet, les laissant démunis chacun de son côté de la rive. Ils se rappellent qu’au moment de leur rencontre, ils avaient été attirés par le parent en l’autre: Monsieur avait pensé: “Elle saura s’occuper d’enfants” et Madame “qu’il saurait subvenir aux besoins d’une famille”. Le lien parental est surinvesti au détriment du lien conjugal, souffrant. Cette séance, concomitante d’une séparation due aux vacances, est très difficile à contenir, si bien que j’insiste fermement, en fin de séance, auprès de chacun afin qu’ils se recentrent, prennent chacun soin d’eux-mêmes et l’un de l’autre. Je le propose dans le contexte précis – que je nomme – de reviviscence traumatique des vécus de pertes de bébé que la naissance récente fait resurgir. Je pense intérieurement – sans le dire – qu’en plus, la famille en train de se fonder aura besoin d’eux. Cette attitude est inhabituelle dans mon positionnement professionnel et mon écoute analytique non interventionniste et très en lien avec mon contre-transfert qui m’avait fait craindre un effondrement mélancolique sévère pour Madame ou pour le couple. Si chacun se trouve dans le couple avec l’autre dans la possible répétition de l’anéantissement face à des parents endeuillés, inattentifs et, au fond, indisponibles, l’arrivée d’un bébé dans la réalité en permet l’élaboration. Au moment du devenir parents ensemble, le lien parental a dominé, la présence des enfants a médiatisé le lien conjugal intime dans lequel chacun redoute le rejet de l’autre, “nous sommes devenus une famille”. Monsieur peut dire: “je ne me rapproche pas de peur d’être rejeté” et Madame peut dire: “je m’agrippe de peur d’être rejetée”. Nous trouvons là un exemple de problématique commune essentielle et organisatrice du couple, bien qu’exprimée de manière opposée par chacun, comme le propose le concept de collusion décrit par J. Willi (1975) à partir du terme préalablement proposé par Henri V. Dicks (1967). Chacun redoute le vécu de rejet de la relation primaire. Le couple grand-parental prend conscience qu’il remobilise cette distance médiatisée par les enfants – petits-enfants au moment de la grand-parentalité. Dans les mois qui suivent, nous évoquerons l’évolution du jeune couple et du bébé – dont les nouvelles sont rassurantes. En revanche, une décompensation puerpérale de la jeune maman s’installe et va nécessiter un fort soutien du père – en arrêt de travail pour rester auprès du nouveau-né –, de l’équipe soignante (sage-femme, médecins) et de l’entourage (grands-parents de chaque lignée et mobilisation d’aide des fratries respectives).
La pression ressentie dans mon contre-transfert concernait la santé psychique de chacun des membres du couple grand-parental et la qualité de présence psychique de l’un auprès de l’autre, le bébé en chacun d’eux et le bébé – petit-enfant – dans la réalité.
C’est Madame, qui décrit la scène suivante qui a eu lieu lorsqu’ils ont pu se rendre chez le jeune couple, la jeune famille s’étant ouverte à la famille élargie. Au retour de la promenade en landau, la grand-mère tient le nouveau-né de deux mois sur son épaule, celui-ci regarde son père qui se trouve derrière eux. Le père dit: “Ben, alors, tu as l’air tout chose. Où est-ce qu’ils étaient passés tes parents? Où ils étaient ton papa et ta maman? Tu nous as cherchés? » En effet, la question se pose: le lien est-il solide, durable et fiable? A-t-on pensé à moi, suis-je soutenu, peut-il y avoir des joies ou des catastrophes, des morts et des ruptures? Autrement dit, quelles scènes vont pouvoir structurer la vie psychique, celles, pleines, du côté des fantasmes de scènes primitives ou celles, vides et sombres, du côté du négatif et mortifère?
Le travail en séance avec le couple grand-parental va permettre d’accueillir les bébés en chacun d’eux et la réémergence des éprouvés dans leur lien intime. Le couple pourra se questionner sur ce qui se passe quand ils se font vivre l’absence. En cherchant à s’identifier au bébé face à l’absence, chaque grand-parent est face à un miroir avec sa propre construction fantasmatique, plus ou moins solide et dynamique selon qu’ils se soient appuyés sur un reflet parental de couple amoureux qui exclut son enfant ou sur un reflet de scène de deuil, d’une mère penchée sur un berceau vide ou un cercueil. Ce couple réalise à quel point chacun est le reflet d’un vide pour l’autre. Madame raconte alors les dépressions avec hospitalisations de sa mère qu’elle décrit comme “toujours souriante, mais toujours triste”. Monsieur suggère alors que le travail intense de sa mère qui s’est investie dans un commerce peu après la mort de son bébé de quelques jours, l’a sans doute empêchée de s’effondrer, l’attitude de celle-ci semble avoir été suractive dans une lignée familiale où l’on “allait de l’avant” et ne “montrait jamais d’émotion”. Monsieur l’a connue seulement jusqu’à ses 16 ans, mais il a appris également à contenir toute émotion en étant rationnel et concret à son tour. C’est à partir des inquiétudes communes et partagées que le lien de couple grand-parental a pu se réaccorder et réaménager la différenciation, la distance et l’ambivalence.
Le couple que je reçois en thérapie avait déjà été confronté à la grand-parentalité mais il refait un voyage de grand-parentalité à l’occasion de la naissance d’un second petit-enfant. En identification à cet enfant dont ils supposent une souffrance psychique et qui a un parent qui s’effondre de manière manifeste, ce couple de grands-parents subit de grandes transformations. Sur le plan individuel, premièrement, où chacun tente de s’approprier le deuil d’un frère (Monsieur) et d’une sœur (Madame), puis le deuil d’un parent solide et disponible psychiquement. Deuxièmement, au niveau du lien de leur couple conjugal, où les vécus de crainte du rejet de l’autre s’ancrent dans une histoire familiale périnatale dans laquelle le parent de la relation primaire était un parent en deuil et absent psychiquement. Au niveau du lien filial, enfin, car la régression en séance permet des identifications aux jeunes parents ainsi qu’un apaisement et un réaménagement du lien conjugal intime qui s’était pour ainsi dire étiolé et distendu au profit du lien parental.
Ainsi nous pouvons souligner le double effet du contexte périnatal dans l’élaboration du lien de couple, d’une part, et du lien de grand-parentalité, d’autre part.
– Au niveau conjugal, il y a répétition des craintes d’effondrement, liées aux deuils vécus autrefois qui étaient restés obscurs, abstraits et inentendables. L’écoute psychanalytique du transgénérationnel dans la dynamique périnatale a permis l’élaboration et l’apaisement de ces craintes dans le lien à l’autre dans le couple.
– Au niveau de la préoccupation parentale et grand-parentale, le couple a pu rééquilibrer la distance relationnelle filiale aux enfants, celle-ci étant marquée par les mêmes vécus de crainte, de rejet et d’intrusion. Les phénomènes défensifs s’apaisant, l’aide grand-parentale a pu trouver une place auprès du jeune couple de manière plus adaptée et appropriée.
– En outre, la transmission psychique intrafamiliale s’enrichit des élaborations auprès des grands-parents.
Alors que les séances avec les grands-parents s’enrichissent des récits de visites et aides auprès de la jeune famille, celle-ci se trouve étayée sur une présence émotionnelle de grands-parents attentifs au lien périnatal. Je remarque, au fil des séances, l’évolution dans leurs liens et de leur état psychique. Ils sont de nouveau souriants, l’un envers l’autre et envers moi. Les attaques incessantes – rejets et intrusivité – se sont apaisées, les émotions se libèrent et se lient. Ils ont de nouveau des projets ensemble – notamment de vacances. Ils me précisent: “Vous nous bordez”, “Nous partons quinze jours en vacances juste après notre séance et nous reviendrons juste avant la suivante”.
Cette famille – au sens large – construit peu à peu une nouvelle histoire, suffisamment dégagée des enjeux transgénérationnels, ayant induit la répétition, grâce à la coloration transféro-contre-transférentielle du cadre analytique contenant.
Conclusion
Nous pouvons conclure que les processus de réorganisation conjointe des crises de grand-parentalité et de périnatalité influent directement et indirectement sur la distance dans le lien conjugal et filial. Ils vont mettre à l’épreuve les modalités défensives du couple, qui pourraient devenir fusionnelles et paradoxales pour les besoins narcissiques. Le destin de l’unité couple est alors en jeu au regard du groupe familial. Le couple sera à la recherche d’une nouvelle distance l’un vis-à-vis de l’autre et chacun vis-à-vis de l’objet couple. Il en suit une dynamisation du travail de différenciation au sein du couple avec une issue possiblement structurante – marquée par l’altérité, la « triangularisation » du lien – ou désorganisatrice – renforcement du lien fusionnel avec fonctionnement d’emprise et/ou oscillations narcissiques paradoxales. Un effet de soulagement pourra avoir lieu pour les enfants du couple grand-parental devenus parents à leur tour. L’issue de la crise du couple sera un équilibre à trouver-détruire-créer entre les besoins défensifs – pôle régrédient, narcissique, fusionnel – et l’élaboration de l’altérité – pôle progrédient, différenciation, individuation. L’élaboration de cette crise va directement influer sur le fonctionnement familial et la capacité d’individuation de membres de la famille.
Bibliographie
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* Psychologue clinicienne, psychanalyste – membre SPP, IPA. Thérapeute psychanalytique de groupe, de couple et de famille. Membre ADSPF, SFTFP, AIPCF, SFPPG, AENAMT, SIPFP. ellen.jadeau@free.fr
https://doi.org/10.69093/AIPCF.2025.33.06 This is an open-access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution License (CC BY).

