REVUE N° 8 | ANNE 2010 / 2
Résumé
Liens vestiges, liens fantômes, Anne Loncan
Selon l’auteur, si la naissance du lien est placée sous les auspices des investissements d’objet, elle n’est pas seulement dépendante d’effets de présence, qui impliqueraient une disparition simultanée du lien et de l’objet investi. Un lien qui ne vaudrait que par la présence de l’autre serait faible et ses effets seraient corollairement labiles. Au cours du deuil, les investissements libidinaux dans le lien sont «recyclés», y ceux faits de haine. Au bout du compte, il reste un «lien vestige» dont l’épaisseur économique décroît tandis que les aspects qualitatifs demeurent. Dans certaines situations pathologiques entachées de mystère, de honte et d’effroi, il peut apparaître «un lien fantôme» qui exerce une emprise occulte mais délétère sur le sujet survivant du lien. La thérapie familiale psychanalytique trouve là une de ses indications de choix pour reprendre, repriser, réparer le lien et le ramener à une position de vestige.
Mots-clé: Lien intersubjectif, lien vestige, psychanalyse familiale, topologie du lien.
Resumen
Enlaces vestigiales, enlaces fantasma. Anne Loncan
Según el autor, si el nacimiento del enlace se produce bajo los auspicios de la inversión en el objeto, sus efectos no dependen de la mera presencia, lo que implicaría una desaparición simultánea del enlace y del objeto invertido. Un vínculo que solo se aplicaría en presencia del otro sería débil y sus efectos, por consiguiente, lábiles. Durante el duelo, las inversiones libidinosas en el vínculo se «reciclan», incluidas las realizadas por odio. En última instancia, sigue siendo un «vínculo vestigial» cuyo grosor económico disminuye, mientras que los aspectos cualitativos permanecen. En algunas situaciones patológicas marcadas por el misterio, la vergüenza y el miedo, puede aparecer un «vínculo fantasma», que ejerce un control oculto pero dañino sobre el superviviente del vínculo. La terapia familiar psicoanalítica encuentra ahí una indicación primordial para hacerse cargo, reparar y llevar el vínculo a una posición de «vestigio».
Palabras clave: psicoanálisis familiar, vínculo intersubjetivo, vínculo vestigio, topología del vínculo.
Summary
Vestige links, ghost links. Anne Loncan
According to the author, if the birth of the link is under the auspices of the object investment, its effects do not depend on mere presence, which would involve a simultaneous disappearance of the link and of the object invested. A link that would apply only in the presence of the other would be weak and its effects corollary labile. During mourning, the libidinal investments in the link are « recycled », including those made of hate. Ultimately, it remains a « vestige link » whose economic thickness decreases while the qualitative aspects remain. In some pathological situations marred by mystery, shame and fear, a « ghost link” may appear, which exercises an occult but harmful control over the survivor of the link. Psychoanalytic family therapy finds there a prime indication to take over, mend, repair and bring the link to a position of “vestige”.
Keywords: family psychoanalysis, intersubjective link, vestige link, link topology.
ARTICLE
Liens vestiges, liens fantômes. Anne Loncan∗
Dans l’intention d’approfondir le statut métapsychologique du lien, nous situerons brièvement la naissance et l’évolution de ce concept pour parvenir à l’éclairage que nous apporte le devenir du lien luimême. Ce fil conducteur nous conduira aux questions qui surgissent autour de la disparition du lien. Leur exploration contribuera en retour à le définir.
Introduction: naissance et évolution du concept
- Le concept de lien est né à Buenos Aires il y a plusieurs décennies dans la clinique et l’enseignement de Pichon-Rivière. Chez cet auteur, il a été le fruit d’un long mûrissement et ses échos transformés se prolongent jusqu’à nous. Passé au tamis de la pratique psychanalytique et de son enseignement, il a pris au fil du temps un essor considérable et occupe en particulier une place centrale dans le corpus théorique d’une psychanalyse familiale qui ne méconnaît pas la réalité sociale.
- Le devenir du concept
Actuellement, de nombreux auteurs se réclament de cet héritage tout en soutenant des propositions qui peuvent fortement diverger. Des courants d’idées divers ont annexé le concept de lien pour le qualifier, en ordonner et préciser le sens. Selon les orientations théoriques et le champ clinique d’observation auquel se réfèrent les auteurs, certaines connotations prédominent, indiquant la parenté avec l’attachement, notamment pour ce qui est de la création des liens premiers ou la continuité avec la relation d’objet, ligne de mire proposée par PichonRivière (2004), qui insiste largement sur le lien à l’objet interne. En Europe, son héritage le plus proche et direct est présent dans l’œuvre d’Alberto Eiguer (1997, 2001, 2006, 2008) qui a progressivement enrichi et étoffé l’hypothèse de base présente chez Pichon-Rivière. D’autres s’écartent franchement de ce point nodal pour donner une importance particulière à «l’effet de présence» qui œuvre dans l’extemporané et ne laisse pas de trace intrapsychique, le lien et l’intrapsychique devenant du même coup hétérogènes. Cette position théorique, sans doute utile dans une perspective socio-politique, nous paraît difficilement compatible avec la réflexion sur les liens intersubjectifs inconscients familiaux. Il s’agit principalement des travaux de Janine Puget (2005) et Isidoro Berenstein, dont l’originalité a de quoi surprendre. René Kaës (1993, 2005 a, 2005 b), quant à lui plus nuancé, a insisté sur l’articulation et l’appareillage des différents «espaces» intra, inter et transpsychique en s’appuyant sur la notion d’appareil psychique groupal. Si ces espaces demeurent distincts et dissemblables, ils sont «articulés» entre eux, ce qui indique la souplesse et la mobilité de leur conjonction topologique, entraînant ipso facto la compatibilité de leurs organisations fonctionnelles respectives. Dans l’œuvre de cet auteur, il n’apparaît pas vraiment au service de quelle entité psychique se placent ces points de jonction qui pourraient faire pont, ni comment ils opèreraient en ce sens.
Ce balayage rapide permet de voir, de similitude en nuance, opposition, concordance ou réaction, l’amplitude du spectre théorique qui est parcouru, aux extrémités duquel les conceptions ne se rencontrent qu’en un point central, organisateur de cet éventail. L’ensemble de ces travaux laisse en suspens une interrogation persistante sur la topologie, sur la cartographie psychique du lien. - Topologie du lien
Des recherches ont été engagées et des idées émises pour imaginer une nouvelle topique qui soit utile aussi bien pour appréhender le fonctionnement psychique du sujet singulier face à lui-même que lorsqu’il est en rapport avec un autre ou partie prenante d’un groupe, dont le prototype est, pour ce qui nous occupe, le groupe familial.
Un point commun aux diverses théories réside indéniablement dans le fait que le lien opère «entre», dans un lieu innominé, qui est parfois dit «extra-topique» (Kaës, 2005, DF 15), ou ectopique, avec l’inconvénient de conférer une place décisive à l’hétérogénéité des espaces psychiques distincts décrits et de renvoyer du même coup à un paradoxe: ces mêmes espaces définis comme «extra-topiques» (c’est-à-dire hors de la psyché) seraient néanmoins le théâtre d’opérations psychiques. Cette extraterritorialité ne masque-t-elle pas l’embarras que génère le statut du lien, nourri dans l’intersubjectivité mais plongeant résolument dans l’intrapsychique? Les essais pour définir sa structure et sa texture s’accompagnent d’interrogations pour circonscrire ses aires d’opérativité. Or avec le lien, ces aires fluctuent au gré des investissements et des formations psychiques qui les qualifient. L’amour pour le partenaire peut se muer au fil du temps en sentiments plus colorés de tendresse que de passion; dans le même ordre d’idée, le lien de couple peut ponctuellement et sur un mode encore très passionnel, se charger d’affects négatifs, y compris de haine, qui masquent efficacement l’amour passé en arrière-plan. Dans aucun de ces deux cas cela ne compromet la durabilité du lien d’alliance ni sa topographie, toutefois, la texture du lien a changé. En revanche, les changements d’objets, leur multiplication ou leur succession modifient les aires interpsychiques où se déploie le lien. De ce fait, le commun et le partagé seront plus préservés dans les cas de variation des affects que lors des changements ou démultiplication d’objets; le niveau individuel et différent étant affecté dans tous les cas. On voit par conséquent que toute modification familiale (conflit, arrivée ou disparition d’un membre…) va remobiliser les investissements, modifier la texture des liens et remodeler l’aire où ils opèrent.
Sachant que les fonctionnements psychiques du sujet varient selon qu’il est face à lui-même, à un autre ou à un groupe, nous faisons l’hypothèse que le lien et la multiplicité des liens non seulement révèlent la richesse, la profondeur et l’étendue de potentialités psychiques inattendues et innovantes qui sont créées par la mise en commun et le partage, mais encore que ces apports sont importables au niveau intrapsychique, d’où ils émanent aussi pour une part.
Les traces mnésiques, conscientes ou non, et leur émergence en thérapie de couple ou de famille en témoignent: les niveaux de fonctionnement semblables ou similaires retrouvés dans le groupe sont en connexion avec le fonctionnement intrapsychique de chacun des sujets qui le composent. S’ils ne sont pas toujours au même «étage» dans le dédale de l’inconscient, des passerelles, corridors, degrés et ascenseurs y sont à disposition ou à créer, selon la nature des processus du négatif à l’œuvre. Si l’on postulait une radicale hétérogénéité des différents espaces psychiques, on ne pourrait plus tabler sur un quelconque effet thérapeutique auprès des membres d’une famille en thérapie par appui sur le fonctionnement psychique groupal. En qualifier certains de «hors psyché», c’est les reconnaître en bloc comme radicalement inaccessibles, ce qu’ils peuvent être dans des cas de pathologies psychiques affectant le groupe de clivages profonds, nombreux et irréductibles. Ces processus hautement pathologiques peuvent être hors de portée d’une démarche thérapeutique, cela ne les rend pas du même coup «hors psyché».
Les fonctions premières du lien
Un bref examen des fonctions du lien va nous conduire à l’étude de son devenir.
- Rééditer, reprendre et repriser
Au-delà des liens construits depuis la naissance dans l’intersubjectivité, la mise en jeu constante de liens nouveaux est placée sous le signe de la reprise: réédition, renouvellement, ou restauration de ce qui a été abîmé ou troué. Psychiquement aussi, les nouveaux liens vont s’engager pour rééditer ce que l’on a déjà connu de plaisant, entre identique et rafraîchi, mais aussi pour réparer ce qui souffre et fait souffrir, tous ces mouvements psychiques étant placés prioritairement sous le sceau de l’inconscient.
Dans les situations pathologiques que nous traitons, la création de liens nouveaux peut signifier la répétition de liens premiers entachés de carence ou de douleur, dépossédant par anticipation le sujet d’une individuation suffisamment ouverte sur la créativité. Celui-ci s’ingénie alors à restaurer ce qui n’a pu lui être initialement bénéfique. Il entre en lien avec d’autres, risquant sa chance d’une reprise réparatrice. Dans les cas favorables, les alliances inconscientes (théorisées essentiellement par René Kaës) proposent une infrastructure solide et facilitatrice sur laquelle s’installe cette réédition rénovatrice, vécue dans la réciprocité. Mais bien souvent, ce n’est que l’illusion d’une chance, vite battue en brèche par le retour invincible vers l’identique ; là encore les alliances inconscientes jouent à fond, mais dans leur version défensive pseudo-protectrice, en fait pernicieuse. Dès lors, il n’est pas possible de retirer ses investissements objectaux en faisant une bonne affaire. La métaphore bancaire tourne court et la déperdition libidinale, majeure et répétée, laisse le sujet psychiquement exsangue, et sa famille épuisée. En effet, si nous parlons d’un lien familial particulier, rappelons qu’il résonne en échos démultipliés et parfois amplifiés au sein de tous les autres.
A la suite de ces élans libidinaux brisés, nous percevons la faiblesse et la ténuité des liens dans leurs composantes objectales et la lutte contre la douleur psychique au profit d’un retour narcissique massif des investissements encore disponibles. Ainsi Jean-Jacques Rousseau (1782) répudie-t-il l’importance de tout lien (2ème promenade des Rêveries du promeneur solitaire): « L’habitude de rentrer en moi-même me fit perdre le sentiment et presque le souvenir de mes maux, j’appris ainsi par ma propre expérience que la source du vrai bonheur est en nous, et qu’il ne dépend pas des hommes de rendre vraiment misérable celui qui sait vouloir être heureux ». Le retour régressif à l’illusion d’omnipotence est ici au premier plan: ce mécanisme d’anesthésie psychique ampute le sujet de toute la richesse des liens qui en font un être social; de famille il peut à peine et péniblement être question. C’est ce que nous avons rencontré dans le cas clinique qui suivra. - A cette fonction dévolue au lien, orientée (dans l’idéal) vers la création et la créativité, s’ajoute celle de nourrir la psyché, d’assurer en quelque sorte son métabolisme. Lorsque l’on évoque les apports reçus, les investissements réalisés ou repris, le lien est dépeint en termes quantitatifs économiques qui laissent supposer l’existence d’un volant moyen des investissements dispensés et reçus pour le faire vivre. Ces représentations introduisent métaphoriquement la notion de réciprocité qui se joue dans la double vectorisation des échanges. Néanmoins, la masse économique et ses déplacements ne sont pas à penser isolément; les qualités intrinsèques du lien permettent de réguler le «cours monétaire» de sa valeur psychique et l’inscrivent dans la temporalité, au-delà des relations passagères, voire instantanées, qui jalonnent le quotidien d’une vie sociale ordinaire et en sont de pâles répliques. Les perceptions, affects, fantasmes, représentations qui parcourent le lien et colorent les investissements participent de sa définition qualitative. La passion, dans tous les sens du terme, peut être au rendez-vous, aussi bien comme élan irraisonné et démesuré d’amour ou de haine que comme souffrance générée par la mobilisation d’affects dont les destins peuvent être discordants, voire violents lorsque les processus périodiques et mutuels de nourrissage et de délestage du lien sont altérés.
Le flux et le reflux caractérisent donc le lien qui est simultanément recherché et accepté, imposant un renoncement partiel à la liberté propre à chacun de ses termes, marquage du principe de réalité en son sein. L’embellissement narcissique produit par la reconnaissance réciproque est apte à compenser ce renoncement narcissique. L’absence ou l’insuffisance de la reconnaissance par l’une des parties du lien est à l’origine de pathologies du lien, tout comme l’absence ou l’insuffisance de renoncement. Toutes sont à examiner en fonction de la sphère familiale, réseau de liens où s’inscrit ce lien particulier, en fonction aussi de l’environnement social qui œuvre en sous-main.
Destins du lien: le lien est-il aussi éternel que l’inconscient?
Nous en venons maintenant aux destins du lien: peut-on dégager des éléments décisifs autour de la question de sa pérennité?
Qu’advient-il au fil du temps des premiers liens, modèles ou références pour l’édification des liens ultérieurs ouverts sur le monde extrafamilial?
La mise en jachère, la ruine ou la mort d’un lien majeur au sein de la famille se produisent en raison de puissantes exigences qui peuvent être extérieures, liées à l’exil ou à la migration, ou intérieures lorsque se produisent la requalification et/ou le retrait des investissements (conflits, ruptures, deuils). De l’ancrage intrapsychique du lien dépend son pouvoir de résister à la chute. L’agonie ou la «mort» du lien doivent bénéficier d’un travail psychique aussi important que sa mise en route, faute de quoi le lien peut se réduire à des restes au potentiel toxique. C’est, par exemple, le destin du lien conjugal que nous observons couramment dans les séparations et divorces. Dans les cas de deuil, notamment brutal, le lien peut s’immobiliser dans un no man’s land psychique, acquérant du même coup une portée funeste. La «dépouille» du lien intersubjectif gît au plus profond de l’inconscient, hors du temps, à l’abri de toute activité psychique de liaison, sorte de fantôme encore porteur d’affects, fantasmes et représentations désafférentés. A l’instar d’un membre fantôme, ce lien banni laisse sourdre la souffrance des deuils restés vifs.
En thérapie, la résonance des liens vestiges et des liens fantômes avec d’autres liens «actuels», activée par l’interfantasmatisation dans le nouage transféro-contre-transférentiel, permet un redéploiement des mythes familiaux et de la construction du soi familial au profit de l’ensemble des liens, tous changements concourant à calmer la souffrance.
Un cas clinique de thérapie familiale[1]
La famille P. vient consulter sous la houlette énergique de Mme (Nathalie), qui a su convaincre son époux d’entreprendre une thérapie familiale pour améliorer les relations exécrables qui ont cours entre elle-même et sa belle-fille Roxane, comprenant intuitivement que chaque membre de la famille est impliqué dans ce fonctionnement. Les deux parents ne sont pas en position équivalente au regard des enfants: le père, Noël, est celui des deux enfants, Roxane, 12 ans, et Dorian, 2 ans, tandis que son épouse est seulement la mère du tout jeune garçon. La mère de Roxane (jamais nommée) a mis fin à ses jours trois ans auparavant (Roxane avait environ 9 ans). A ce moment-là l’enfant vivait principalement avec son père – seul d’abord, puis avec sa deuxième épouse. Noël et sa première épouse s’étaient séparés lorsque Roxane avait environ 5 ans. Cette séparation avait été extrêmement conflictuelle. La mère avait quitté le père pour un homme très fortuné qui travaillait dans le milieu de la nuit et des jeux d’argent. La garde de Roxane lui sera par la suite retirée sur décision de justice.
Les ruptures ont opéré en série dans la diachronie familiale, marquant d’une forte discontinuité les premières années de Roxane. Dorian ne sait pas vraiment que sa sœur et lui n’ont pas la même mère, bien que la situation ne lui ait pas été activement dissimulée, Roxane appelant toujours sa belle-mère par son prénom.
Les séances s’installent avec régularité une semaine sur deux. Dès le début, Mme mène la danse. Elle parle fort, en permanence et sur un ton suraigu, égrenant un chapelet de griefs à l’encontre de Roxane…et de son père, qu’elle trouve «laxiste» dans son positionnement éducatif et peu attentif aux enfants comme à elle-même. Le père ne réagit guère, arbore un air désabusé. Roxane souffle, pouffe, ne peut terminer une phrase, ceci dans l’indifférence générale. De temps à autre, elle explose: elle crie, elle pleure, sans aller au bout de sa pensée, qu’elle a bien du mal à saisir et ne fait qu’ébaucher. Elle a accumulé un retard scolaire notable et fréquente une classe spécialisée. Quant à Dorian, il monopolise l’attention, sans porter luimême attention à quiconque, mène un train d’enfer avec les jouets qu’il déballe en quantité et utilise bruyamment.
En dépit de ce chaos apparent qui se prolonge durant plusieurs mois et s’atténue durant la première année de thérapie, les modalités de présence évoluent, bien que les thématiques demeurent centrées sur la quotidienneté: Dorian se rend compte que j’existe, il formule et m’adresse de loin en loin des demandes ciblées; il se calme, écoute, participe. Il passe sans encombre de la crèche à l’école maternelle. Nathalie parvient à laisser la parole aux autres, elle parle moins fort. Très graduellement, le père et Roxane gagnent du terrain. La jeune fille peut faire des phrases complètes, le père ne semble plus seulement présent pour satisfaire les «lubies» de son épouse. Ces indices comportementaux et le sentiment de mieux-être exprimé témoignent de mutations profondes que rien du registre verbal n’a signifiées; elles sont en rapport avec un transfert groupal qui d’abord m’inclut dans l’indifférenciation, puis me distingue quelque peu: entre membres de la famille, on ne m’appelle plus «la psy» (terme qui est aussi utilisé en séance), j’acquiers un nom.
Le suicide de la mère de Roxane semble avoir fait bouchon et oblitéré les capacités de pensée du groupe familial à un moment où la naissance de Dorian était à l’ordre du jour (juste avant ou juste après? cela ne sera jamais explicité). Laurie, la sœur aînée de Roxane, née d’un premier mariage de sa mère, est le seul point de contact avec la famille maternelle: mariée et mère d’une petite fille, elle reçoit régulièrement sa cadette et l’accueille volontiers dans son salon d’esthétique où peu à peu Roxane donne de petits coups de main. Un beau jour, courageusement, Nathalie se demande ex abrupto, au début d’une séance, si Roxane ne redoute pas de désavouer sa mère en s’attachant à elle, sa belle-mère, et dans quelle mesure ses comportements d’opposition ne seraient pas en rapport avec cela. Elle se demande aussi si cela n’est pas renforcé par une hostilité œdipienne de Roxane cumulée à son endroit. Les associations figées vont alors se déverrouiller au cours d’une petite série de séances, impliquant chacun, avant que la thérapie ne retrouve son rythme de croisière. Nathalie dit aussi à Noël qu’il rudoie probablement Roxane car il retrouve sa mère en elle. L’adolescente va demander où sa mère est morte (dans sa chambre, là où elle habitait…), et son père va évoquer son ex-belle-famille, qu’il avait connue de manière plus complète lors d’un voyage que lui, son épouse et sa fillette de 4 ans avaient fait vers l’île lointaine dont elle est originaire. Mais la mère de Roxane est morte à quelques kilomètres de chez eux et une grande partie de la famille vit à proximité. Mr déplore la cupidité d’un frère de la défunte qui avait vidé entièrement sa chambre, ne laissant pas un seul objet en souvenir à ses filles. Les éléments concernant la fratrie de cette mère sont équivoques: «dans cette famille, ils se marient tous entre frères et sœurs» dit le père avant de se reprendre: «je veux dire que le père de Laurie – demi-sœur de Roxane – a épousé après sa séparation une des sœurs de son ex-épouse. Une de ses sœurs avait déjà épousé un homme de la même fratrie.
Dorian a désormais bien compris. A propos d’une dispute, il dira à Roxane: «tu ne pourras pas en parler à ta mère, elle est morte et elle ne reviendra plus». Peu après, Roxane arrive en séance en tenant serré sur ses genoux un joli petit sac auquel personne ne porte attention, qu’elle manipule nerveusement et finira par ouvrir pour me montrer toutes les photos de sa mère et de sa famille maternelle qu’elle possède. Je me rends compte alors que dans cette famille toutes les couleurs de peau sont présentes, sans que la moindre allusion à cette particularité ait été faite.
La mobilisation générale portera ses fruits. Chacun des membres de la famille me semble mieux installé dans le processus thérapeutique et nous assisterons à l’émergence d’un positionnement paternel nouveau, à la fois ferme et tranquille: les enfants réclament l’une un nouveau téléphone portable, l’autre une nouvelle console de jeux, au moment même où de petites vacances sont prévues en famille. Le père refuse et les enfants terminent tous deux la séance en pleurs incoercibles et prolongés devant le caractère inébranlable du refus paternel.
Conclusions tirées de l’exemple clinique
Le gel de la pensée qui est issu du traumatisme lié au suicide de la mère de Roxane se fluidifie lorsqu’une série d’associations remobilise chacun à propos du lien perdu. Ce lien fantôme, en écho à l’ensemble des liens détruits, rompus ou corrompus dans la famille, nous paraît avoir eu une influence délétère non seulement sur le lien bellemère/belle-fille, mais aussi sur le lien de couple et les liens pèreenfants. Porté au jour, il permet alors une évolution très large du fonctionnement familial. Pour autant, aucun élan pulsionnel ne lui rendra vie. Il subsiste sous une forme en quelque sorte désincarnée, squelettique, à qui l’interfantasmatisation relancée va allouer à nouveau un pouvoir fonctionnel. L’objet externe n’est plus là et les investissements l’ont déserté, mais sa version internalisée sera de nouveau accessible à l’extrémité des liens potentiels, notamment du lien mère-fille. «Chez ma mère, c’est comme ça qu’on faisait» peut désormais rétorquer Roxane face à certains reproches. On s’éloigne de la pulsion par la force des choses, mais on gagne en pensée.
Le deuil ne fait dépérir le lien pour fabriquer du lien fantôme que sous condition d’éléments péjoratifs cumulatifs qui se jouent à travers les générations. Nous avons rapidement esquissé un tableau où l’on rencontre plusieurs formes majeures de traumatismes et d’exactions: exil, éclatement familial sur plusieurs générations et dans toutes les lignées, suicide, vol d’héritage, accusations mensongères, incestualité. En effet, voulant récupérer la garde de sa fille, la mère de Roxane avait accusé le père de comportements incestueux. L’ombre de l’inceste qui plane sur la famille maternelle s’était épaissie à cette évocation, qui avait profondément bouleversé le père.
Pour conclure sur la topologie psychique du lien
En abordant la question de la disparition du lien, nous avons vu que la dimension économique ne permettait pas à elle seule de comprendre l’évolution du lien: elle offre un repère, un socle qui permet son articulation aux points de vue dynamique et topique. La naissance du lien étant placée sous ses auspices, on ne peut pour autant conclure à la disparition d’un lien avec l’objet investi. Si le lien ne valait que par la présence de l’autre, sa puissance serait minime et ses effets corollairement labiles. Le fonctionnement économique du lien s’efface peu à peu, le «recyclage» des investissements libidinaux étant à l’œuvre, y compris celui de la haine, comme l’exemple clinique le montre. Mais il nous apparaît que fonctionnalité du lien demeure, eu égard à tous les autres liens qui sont et ont été en résonance avec lui, eux aussi en perpétuel remaniement. La réciprocité dans le lien n’est plus que virtuelle, mais les représentations qui s’y rapportent demeurent vives. Dans le cadre des évolutions «physiologiques», après la mort de l’objet, c’est un «lien vestige», discret mais présent que nous retrouvons. Même coupé de son incarnation, il peut être utilement réactivé, notamment à l’aide de la mise en jeu d’autres liens. En effet, ses aspects qualitatifs demeurent. Le «lien fantôme», lui, a vu ses capacités fonctionnelles étouffées par l’ampleur et/ou la répétition des traumatismes. Il est cause d’une souffrance qui diffuse dans tous les autres liens de l’ensemble familial. Impalpable et occultement menaçant, il génère la peur et paralyse la pensée, mobilisant des défenses massives et inadaptées qui font entrer dans la pathologie. C’est grâce au fonctionnement de l’ensemble des autres liens mobilisés en thérapie et articulés en synergie qu’il peut perdre son caractère énigmatique, voire cryptique, et libérer les sujets de son emprise délétère, directe ou indirecte.
L’exemple de la mort présumée du lien nous fournit, à travers les cheminements thérapeutiques, un rétro-éclairage sur les opérations et processus psychiques du lien. A cette lumière, ils ne peuvent se comprendre seulement comme extra-topiques, leur base de repli et l’assurance de leur pérennité demeurant dans la psyché individuelle, souvent au plus profond de l’inconscient, là où s’enracinent les sentiments d’intimité partagée, alors même que le fonctionnement groupal en stimule l’émergence. Dans une dialectique d’inclusion réciproque, le sujet est dans le lien, sujet du lien, en même temps que le lien est dans le sujet, marqué par la fluctuation de ses qualités et la variation d’intensité des forces en jeu.
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[1] Tous les éléments identifiants ont été modifiés.
∗ Psychiatre, Présidente de la Société française de Thérapie Familiale
Psychanalytique, Secrétaire général de l’AIPCF
135 rue du Roc – 81 000 Albi anne.loncan@gmail.com

