REVUE N° 7 | ANNÉE 2010 / 1

Liens du couple et leur articulation avec la difference des genres.


articulo07-fr
Télécharger PDF
Download PDF
Descargar PDF

Liens du couple et leur articulation avec la difference des genres

Le lien entre partenaires est animé par leurs fonctionnements inconscients qui s’articulent selon une intersubjectivité infléchie par les résonances fantasmatiques et émotionnelles. La théorie des liens intersubjectifs du couple prend en compte aussi bien l’analogie que la différence et notamment celle entre les genres. L’auteur explique les termes utilisés et ses différentes options théoriques. La pratique de la thérapie psychanalytique de couple sollicite de la part du thérapeute une écoute affinée des mésententes, qui vont actuellement vers une violence accrue, parallèlement à l’évolution contemporaine des places de l’homme et la femme. La difficulté à identifier ces mésententes et de les comprendre est renforcée par la nature énigmatique de la différence des genres. Tout cela engendre rivalité, jalousie, crainte de l’emprise de l’autre. La reconnaissance d’autrui en est compromise au point que chaque partenaire reste aveugle au fait que les modifications de ces places permettraient pourtant des rapports plus stimulants et un épanouissement personnel plus accompli. Une vignette contribue à illustrer cette problématique et à proposer des instruments pour l’aborder.

Mots-clés: Lien du couple, différence des genres, narcissisme, objectalité, reconnaissance


El vínculo de pareja y su articulación con la diferencia de los géneros

El vínculo entre partenaires está animado por funcionamientos inconscientes que se articulan según una intersubjetividad influenciada por resonancias fantasmáticas y emocionales. La teoría de los vínculos intersubjetivos de la pareja tiene en cuenta tanto lo similar como lo diferente y, en particular, entre los géneros. El autor explica los términos utilizados y sus distintas opciones teóricas. La práctica de la terapia psicoanalítica de pareja solicita por parte del terapeuta una escucha selectiva de las desavenencias, que se acompañan actualmente de mayor violencia, en paralelo con la evolución contemporánea de los lugares del hombre y la mujer. La dificultad en reconocer estas desavenencias y comprenderlas se refuerza por la naturaleza enigmática de la diferencia de los géneros. Ello genera rivalidad, celos, temor del dominio por el otro. El reconocimiento del otro se compromete hasta el punto que cada cónyuge permanece ciego al hecho que las modificaciones de estos lugares permitirían relaciones más estimulantes y un mayor desarrollo personal. Una viñeta contribuye a ilustrar esta problemática y a proponer instrumentos para abordarla.

Palabras clave: Vínculo de pareja, diferencia de géneros, narcisismo, objectalidad, reconocimiento.


The link of the couple and his articulation with gender difference.

The link between partners is interplayed by their unconscious functioning which is articulated according to an intersubjectivity influenced by fantasy and emotional resonances. The theory of the intersubjective links of the couple takes into account the analogy, as well as the difference and in particular the one between genders. The author explains the terms used and their various theoretical options. The practice of the couple psychoanalytical therapy requests, on behalf of the therapist, a refined listening of the disagreements, which actually escalate to increased violence, parallel to the contemporary evolution of the stand of both man and woman. The problem in identifying and understanding the conflicts is exacerbated by the enigmatic nature of gender difference. This generates competition, jealousy, and fear of the other’s influence on oneself. The recognition of the other partner is compromised to the point that each partner cannot see the fact that the changes in the respective positions could allow more stimulating relationship and accomplished personal selffulfillment. A case contribute to illustrate these problems and to propose techniques to approach them.

Keywords: Link of the couple, gender difference, narcissism, objectality, recognition.


ARTICLE

Liens du couple et leur articulation avec la difference des genres.

Alberto Eiguer[1]

La théorie du lien du couple est un modèle qui propose une compréhension clinique, une application thérapeutique et une conceptualisation. Dans la mesure où le couple est compris comme un regroupement différencié, ses partenaires sont traités ensemble. Les interprétations des aspects dysfonctionnels du lien s’adressent à son fonctionnement inconscient, et suscitent une évolution, promeuvent des changements et, à la longue et dans les meilleurs des cas, la résolution des problèmes. Le concept de lien s’applique aussi au transfert et au contre-transfert thérapeute-partenaires du couple.  Comme les conjoints participant à la thérapie sont en lien, leurs fonctionnements inconscients s’articulent selon une intersubjectivité infléchie par les résonances fantasmatiques et émotionnelles que l’état amoureux à l’origine de la relation déclenche. L’illusion des débuts peut, certes, être ternie, mais les inconscients de chacun auront mis en route d’autres formes d’accordage qui fondent un type d’intimité et de complicité qui ne se retrouve dans aucun autre de leurs liens.

La théorie du lien a été enrichie ces dernières décennies par les apports de l’intersubjectivité, et réciproquement. Aujourd’hui un ample champ englobe ces concepts et se développe autour d’eux, allant de leur application à l’analyse individuelle à celles qui en sont faites dans l’analyse des institutions et de la communauté, en passant par les groupes, la famille, l’entreprise. Mon apport sera ciblé sur un aspect primordial du lien intersubjectif du couple: le retentissement de la différence des genres sur son fonctionnement et son dysfonctionnement.

Au fur et mesure que le lien s’installe, les deux sujets tendent à accorder leurs réactions et comportements. Une sorte d’illusion groupale leur fait sentir qu’ils sont de la même espèce et partagent bien des territoires psychiques: leur compréhension du monde, leurs croyances, et d’autres encore. Leur dépendance réciproque les mène parfois à oublier qu’ils sont différents, qu’ils ont des désirs singuliers. D’un certain point de vue, cette évolution refait approximativement le parcours de l’interaction mère-nourrisson: illusion, désillusion, transitionnalité. Evidemment, un lien entre adultes comporte d’autres dimensions, mais ces autres dimensions sont traitées par le lien de façons interactive et intersubjective (Eiguer, 2008).

Chacun peut vivre l’autre comme une partie de soi; plus problématique encore serait de le vivre totalement comme soi-même. De nombreux conflits du couple sont engendrés par le sentiment que l’autre exerce une trop forte emprise sur le premier, qu’il l’influence et veut annuler sa personnalité.

Tout lien tend cependant à effacer les limites interpersonnelles. Plus encore, l’identité risque de perdre en consistance. Le lien s’anime à cet instant où le sujet passe de l’investissement de l’autre à l’identification à lui. Quand celle-ci est accomplie, l’investissement tend à muter : on considère autrui comme une partie de soi. Jusqu’alors à la « périphérie du moi », l’objet en vient à intégrer l’identité du sujet. Or en couple, cela provoque des tourments dont la forme extrême est l’impression quasi délirante d’être possédé par autrui (Cf. Decherf et Darchis, 2003).

On peut observer qu’autrui est en général considéré selon trois variantes: autrui-indifférencié, autrui-objet ou autrui-sujet, quoique l’une prédomine.

Des remarques. La dimension éthique dépend du sentiment de responsabilité que l’on éprouve pour cet autrui-sujet. Dans cette perspective, imaginons ce que peut signifier réinterpréter le concept de surmoi à l’aune de l’intersubjectivité. Ricœur (1985) propose de parler d’une morale de la vertu et d’une morale du devoir. La première s’inscrit dans la loi ; la deuxième dans l’intersubjectivité entre un donnant et un récipiendaire, leur sollicitude et leur sentiment d’obligation envers l’autre.

Tout compte fait, penser le lien du couple comme on le fait de tout autre lien pose des problèmes. Le couple a des spécificités : par exemple, celui de la différence des genres, qui mérite d’être revisité.  Comme on peut le noter, j’utilise le mot genre là où avant on utilisait le mot sexe. Je m’explique.

Sexe ou genre

L’idée de genre fut proposée pour différentes raisons. Elle tient compte de l’influence du milieu entre autres dans la définition de l’identité sexuelle chez le sujet, alors que le concept de sexe s’appuie fortement sur la détermination biologique de cette identité. Dans le texte de Freud (1925), la différence anatomique des sexes apparaît comme le noyau « dur » (le roc biologique) sur lequel vont se configurer féminin et masculin, maternel et paternel, la différence sexuelle psychique. Freud y donne une place prépondérante à l’organe mâle, notamment au fait que cette différence anatomique est identifiée par la vue depuis le plus jeune âge. Ainsi, la femme envierait à l’homme qu’il ait un pénis, ce qui influence son féminin; avoir un enfant, lui permettrait néanmoins de calmer son sentiment de manque. Pour une mère, l’enfant serait un équivalent phallique. Et cela infiltrerait le maternel. Parler de genre ne signifie pas négliger, de mon point de vue, l’importance de la différence anatomique, mais souligner les interfonctionnalités entre corps psychique et contexte. Au-delà de l’influence sociale sur l’enfant, qui se transmet par les représentations collectives concernant les attentes de ce qu’est être homme ou femme, ce qu’implique fonctionner en tant que tel pour une société donnée, le désir des parents, les attentes familiales sur le genre ont une fonction vitale pour que l’enfant assume le sien. Les conduites ou la parole par lesquels s’expriment désir et attentes, notamment le langage du corps, jouent un rôle chez tout un chacun: ainsi un parent ne caresse ni ne porte son enfant de la même manière selon qu’il est garçon ou fille ; une mère le fait autrement que le père. Chaque geste désigne.

L’attitude contraignante, qui prétend contrôler l’insaisissable énigme de l’autre genre, peut altérer la dynamique désirante, qui est gage de liberté et altérité chez chacun.

Avoir un genre différent représente des avantages et des inconvénients, par exemple, s’identifier au corps de l’autre genre. Saisir son intérieur apparaît comme utopique. Ce mystère nous attire certes, mais nous dérange aussi, alimentant nombre de fantasmes, de craintes et de tentatives tour à tour infructueuses pour le déchiffrer.

Certains conjoints disent: «Grâce au regard qui tu me portes, je me sens enfin un homme (une femme)». Ou «Je ne sais jamais ce que tu penses», «Il y a un point à partir duquel je ne te comprend plus». Pourquoi y a-t-il des réserves chez les thérapeutes de couple à inclure cette différence dans l’analyse du couple? Redouteraient-ils que la mise en valeur de la singularité qu’est le genre des partenaires nous fasse retomber sous la coupe de la psychologie individuelle? L’altérité d’autrui, ou ce que l’autre a comme différence incontournable, conduirait-elle à la perte de la valeur groupale et interactive du modèle? Toutefois admettre qu’autrui ait des énigmes inaccessibles serait à la base de toute reconnaissance mutuelle.

Egaux mais rivaux. Différenciation et confluence

Les conflits de pouvoir entre l’homme et la femme se révèlent liés à la différence des genres, adoptant les différentes déclinaisons de la rivalité phallique.

Examinons la notion de rivalité. En termes généraux, elle se situe dans les registres de l’envie ou de l’émulation «saine». Cette dernière est susceptible de devenir un stimulant afin que chaque membre du couple essaie de s’améliorer; celui qui se situe dans la rivalité peut souhaiter devenir plus performant. Celui qui est objet de rivalité peut prendre en considération l’affect de l’autre et essayer de le comprendre. L’émulation est créative; autrement dit elle favorise le désir de se surpasser.

La rivalité envieuse me paraît créer plus de difficultés que la rivalité émulative; elle remet en question les fondements de la relation qui s’étaye habituellement sur la participation, le partage et la solidarité. On envie l’autre parce que l’on désire inconsciemment le voir échouer.  Mais on observe aussi que la personne qui est objet de rivalité adopte une attitude exhibitionniste, par exemple en se vantant de façon provocante de ses réalisations et, plus encore, en rappelant à l’autre qu’il n’est ni aussi bien ni aussi fort que lui. Le sadisme s’y mêle: se montrer pour faire souffrir, en tirer un sentiment de triomphe sur autrui. La rivalité et l’exhibitionnisme apparaissent simultanément, mais l’envie et le sadisme les aggravent s’ils s’y associent.

Ce problème ne peut se poser en dehors de la sphère de la différence entre les genres. Je ne voudrais pas être schématique. Mais qu’est-ce qu’envient généralement les hommes? Ils envient la capacité féminine de s’occuper de l’intérieur, des enfants, des choses intimes, de donner libre cours à ses sentiments, de creuser sa subjectivité et celle de l’autre et de les prendre en compte. Ils envient la facilité avec laquelle elles expriment le besoin de proximité et de tendresse. En outre, les hommes sont envieux des femmes qui réalisent des tâches traditionnellement masculines avec plus d’éclat qu’eux-mêmes et qu’elles les colorent de leur féminité.

Qu’est ce qu’envient les femmes aux hommes? La capacité masculine de garder la sérénité face à des situations inquiétantes ; leur façon de réagir avec détermination devant les décisions à envisager, et une certaine capacité de différer leurs attentes orales. Le masculin est porté vers l’action (Winnicott, 1971), vers la réflexion et des préoccupations universelles; le féminin, vers la contemplation, l’introspection, la proximité, la passivité, mais, prenons garde, l’idée de passivité ne devrait pas être entendue comme l’antichambre de la soumission (Benjamin, 1988). Je précise qu’il s’agit de capacités masculines et féminines, présentes aussi bien chez l’homme que chez la femme, en chacun d’eux selon des proportions inversement proportionnelles, et cela dans chaque couple même chez des couples gays et lesbiens. Mais nous ajoutons: elles s’alimentent réciproquement.

On entend parfois formuler ces considérations par les partenaires euxmêmes, pour défendre des positions personnelles ou pour critiquer l’autre. Ainsi, dans la posture phallique, le conjoint souhaite disposer de tous les attributs, avoir tout, du masculin et du féminin, et ignorer que chaque genre possède des qualités qui sont complémentaires de celles de l’autre.

La démarche phallique vise à ce que chacun réalise son propre projet narcissique en ignorant celui de l’autre. Quel est le but de la rivalité entre les genres? Elle vise pour l’essentiel à pallier la peur qu’éveille l’autre genre. Tant que le sujet s’impose à l’autre, il a le sentiment qu’il échappera à sa castration. Nombre de fantasmes partagés éveillent ces craintes et dramatisent leur contenu. La crainte de l’effacement des limites est étroitement liée au fantasme partagé d’être dévoré par l’autre ou d’être écrasé par lui. La crainte de la perte est liée à l’impression fantasmatique d’unité narcissique où l’autre est vécu comme indispensable pour assurer sa sécurité ou même pour exister. La crainte de la castration inspire le fantasme commun d’incomplétude sexuelle et est alimentée par lui. [Etc.]

Les fantasmes communs aux deux partenaires apparaissent notamment quand ils sont ensemble. Ce serait une création originale du champ partagé, inspirée par des aspects inconscients qui sont habituellement inactifs en dehors de la vie de couple (Eiguer, 1984). Le fantasme de l’un effraie l’autre, provoquant en lui un effet de résonance psychique et l’éveil de craintes fantasmatiques proches, processus qui alimentent l’inter-fantasmatisation. L’intersubjectivité s’organise alors comme une instance tierce, nouvelle.

Lorsque la rivalité adopte les couleurs de l’envie, les revendications phalliques et narcissiques sont à leur acmé. L’autre sujet est difficilement reconnu comme un être singulier; son désir est vécu comme un danger. La rivalité productrice d’émulation est davantage liée à l’œdipe: on se bat pour le compte du lien au parent pour lequel on éprouve une attirance particulièrement forte. On veut l’éblouir.  D’une manière générale, la différence des genres aurait une fonction universelle, même au sein des couples agités par des conflits archaïques. En fait, le sujet a du mal à reconnaître l’autre, car il redoute que l’autre l’aspire narcissiquement et qu’il ne soit pas prêt, à son tour, à le reconnaître, à se sentir responsable pour lui et à le respecter. Alors chacun essaie de dominer l’autre pour s’assurer que, faute d’être reconnu comme différent, il ne soit pas trop «rabaissé», voire «ignoré».

Pour Freud (1932), la lutte entre les genres est animée par la posture phallique, dont la volonté est d’avoir le dessus sur l’autre. Cette proposition théorique a des avantages et des inconvénients, dont celui de réduire la sexualité féminine à la castration phallique et aux mécanismes qu’elle fomente.

Nous pouvons avancer que l’angoisse de castration féminine comporte trois dimensions: phallique, utérine (maternelle) et vaginale, celle-ci se manifestant par la crainte de ne pas éprouver de plaisir au contact de l’homme ou de l’en priver. La femme peut vivre sa castration comme une incomplétude. Une de mes patientes disait: «Je sens que je ne suis pas achevée, terminée dans ma maturation» (ce qui est autre chose que de dire «immature»).

La castration chez l’homme est aussi plurielle. Et comment interpréter le plaisir dans une perspective du lien intersubjectif? Pour l’homme, c’est le plaisir de s’introduire dans la cavité sensible d’une femme qui éprouve le plaisir d’être pénétrée. Celui de la femme, c’est le plaisir d’être pénétrée par l’organe sensible d’un homme qui éprouve du plaisir en la pénétrant.

Une thérapie de couple

Il y a quinze ans, ce couple (dans la quarantaine) est venu me voir en catastrophe. Homère (directeur financier) venait d’avouer sa liaison avec une femme divorcée et mère de plusieurs enfants. Il envisage de se séparer de Pauline (secrétaire), quoiqu’il reste encore indécis.

Pauline, désespérée, veut éviter une rupture. «Personne ne comprend que cela soit allé si loin». Il est vrai que le couple s’entend mal depuis un certain temps, mais pas au point d’aller vers la rupture. Homère dit qu’il est très insatisfait de Pauline; il ne parvient pas à la «faire changer» malgré des années de discussions et de demandes de sa part. Elle «ne l’écoute pas», aussi bien quand il lui demande des choses que quand il lui parle de ses propres difficultés. Sa présentation, par ailleurs, l’exaspère: sa tenue négligée, sa manière maladroite de se tenir, et il en est de même pour son manque de chaleur, son refus de ses caresses.

Pauline se défend en disant qu’elle le trouve trop entreprenant: il la sollicite en permanence par des caresses et pour faire l’amour. Homère est omniprésent, dit-elle; il «sait tout», «se mêle de tout». Sa façon de faire pression sur elle pour qu’elle change n’aboutit qu’à susciter son retrait.

A sept mois du début du traitement, une association essentielle survient. Pauline se souvient de ses fausses couches. Très émue, elle revoit Homère compréhensif, attentif, sauf lors de la troisième, où elle a eu le sentiment qu’il ne voulait pas avoir de nouvel enfant d’elle. Elle s’en est sentie affectée. Perdre un enfant est une douleur de femme; il n’a pas pu ou su se mettre à sa place. Encore aujourd’hui, elle en garde de la rancœur. C’est son secret intime. Pauline dit: « Un homme est-il capable de comprendre la douleur d’une femme quand elle perd son enfant?» Homère explique qu’il n’est pas à l’aise avec le corps, ni avec le sien, ni surtout avec celui de sa femme. Pauline admet ne pas comprendre qu’Homère cherche tant et apprécie ses caresses.

Je me dis que se mettre à la place de l’autre et reconnaître sa nature a des limites. On peut, certes, faire à l’autre le reproche de cette incapacité, mais c’est alors ignorer sa liberté, son désir à lui. La crise a été déclenchée par la révélation d’une liaison d’Homère. Pauline est tombée des nues. Homère s’est senti satisfait de l’impact de cette affaire parce qu’il avait pu montrer à Pauline qu’il avait séduit une autre femme. Le fait que celle-ci était mère d’une famille nombreuse jouait un rôle certain. Cela venait à l’appui de ses requêtes de plus de chaleur et de sexualité. Mais il était gêné d’avoir rompu un pacte commun relatif au caractère unique et rare de leur amour. Il paraissait avoir des raisons suffisantes pour quitter la femme de sa vie. En vérité, il avait peur d’avoir orchestré une manipulation à travers cette façon inhabituelle qu’il avait trouvée de dire à Pauline qu’elle se trompait si elle se croyait normale avec «sa froideur».

Ces prises de conscience ont abouti à ce que chacun note qu’il pouvait changer son fonctionnement, sans faire exactement ce que l’autre exigeait de lui, mais à sa manière. La manie de l’exhibition a été démythifiée: les sentiments n’ont pas à se manifester de manière ostentatoire, comme le réclamait Homère; ils peuvent se révéler par des gestes indirects et retenus; cela suffit pour témoigner d’un attachement autrement intense. À trop croire que l’autre comprend tout – ce que pensait Pauline -, on risque de créer un malentendu qui s’aggrave avec le temps. Il est important de reconnaître le besoin qu’éprouve chacun de recevoir des preuves quant à la disponibilité de l’autre envers lui.

L’aveu d’Homère a joué un rôle déclenchant. La sexualité du couple fut comme partagée avec une autre femme, qui a plusieurs enfants ; c’est une réalité qui provoque un choc jusqu’à la remémoration en séance des fausses couches. S’y manifestent la rivalité entre femmes et le manque de reconnaissance de l’inconnu de l’autre et le mystère du corps sexué pour chacun.

Le couple était hanté et persécuté par la représentation des cadavres décomposés des enfants/fœtus décédés, qui a «empoisonné» leur lien. Chacun des symptômes reflète le groupe inconscient partagé et habité par ces objets-dépouilles: chez Pauline, sa négligence, son désinvestissement, son dégoût sexuel; chez Homère, son hyperactivité, sa rage et son insatisfaction, puis sa recherche auprès d’une autre femme de la vitalité et de la joie perdues.

Cela confirmerait l’hypothèse que le conflit devient plus aigu du fait de l’énigme de l’autre genre avec ses plaisirs et ses afflictions. Lors de l’évocation des fausses couches, l’on touche aux fondements de ce couple: les conjoints ont tous deux voulu ignorer le corps de l’autre et leur castration.

La scène de ménage ou comment reconnaître la méconnaissance

Une question demeure: pourquoi la crise prend-elle le chemin du conflit ouvert? Le partenaire étant différent, il représente un danger; le lien présente un risque de servitude et le conflit apparaît parfois comme un cri de révolte pour faire rempart à l’asservissement fantasmé. Dominer l’autre est préférable à être dominé par lui. De là naissent bon nombre d’attitudes qui, tout en visant à se protéger de l’autre, ont pour effet d’alimenter soupçons et mésentente.

Le narcissisme de l’un des sujets du lien, qui demande de toute urgence à être regardé et aidé en priorité, empêche le sujet de voir que l’autre peut se trouver dans une situation similaire, et que tous les deux sont fatalement conduits à s’entraider. Par le même aveuglement de reconnaissance, on ignore les ressources de l’autre susceptibles de se mettre en mouvement. Si l’autre est plein de sollicitude, on peut en arriver à se méfier de lui en raison de l’obligation de remboursement qui peut être sous-jacente et générer, in fine une plus grande dépendance à son égard (Eiguer, 2005). Le mot emprise vient justement d’une coutume médiévale : celui qui avait contracté une dette, s’il était incapable de l’honorer, pouvait être obligé de céder sa terre et parfois sa liberté au prêteur. L’emprise est une forme d’expropriation. Dans le langage actuel, être sous emprise signifie par extension être soumis à un autre. Au début, il s’agit simplement d’une demande. L’asservissement est la face sinistre du lien.

Plus précisément, l’inconnu de l’autre genre explique la grande fréquence de conflits conjugaux qui se manifestent autour du pouvoir phallique: revendications concernant son territoire, sa liberté de décision ou de réalisations personnelles. La dispute fera d’autant plus rage qu’elle n’est pas comprise comme faisant partie de la lutte pour la reconnaissance. Or reconnaître quoi? «Reconnaître que je méconnais autrui, qu’il ne me connaîtra jamais totalement, et qu’une partie de moi restera méconnue de moi-même».

Conclusions

La théorie des liens intersubjectifs du couple devrait prendre en compte aussi bien l’analogie que la différence et notamment la différence des genres. En effet la pratique de la thérapie psychanalytique de couple sollicite de notre part une écoute affinée des mésententes qui vont vers une violence accrue, parallèlement à l’évolution contemporaine des places de l’homme et la femme. La difficulté de percevoir ces mésententes et de les comprendre est renforcée par le refus d’admettre que les modifications de ces places permettent des rapports plus stimulants et un épanouissement personnel plus accompli.


Bibliographie

Benjamin J. (1988) Les liens d’amour, tr. fr. Paris, Métalié.

Decherf G. et Darchis E. (2003), in Decherf G., Knéra L., Darchis E. Souffrances dans la famille. Thérapies familiales psychanalytiques d’aujourd’hui, Paris, In Press.

Eiguer A. (sous la dir.) (1984), La thérapie psychanalytique du couple, Paris, Dunod.

Eiguer A. (2005), in Ouvrage coll. La part des ancêtres, Paris, Dunod.

Eiguer A. (2008), Jamais moi sans toi, Paris, Dunod.

Freud S. (1925), Quelques conséquences psychiques de la différence des sexes au niveau anatomique, tr. fr. in OC XVII, Paris, PUF, p. 189-202.

Freud S. (1932), La féminité, in Nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse, tr. fr. in OC XIX, Paris, PUF, 83-268.

Ricœur P. (1985) Temps et récit III, Paris, Le Seuil.

Winnicott D. (1971) Jeu et réalité, tr. fr. Paris, Gallimard.


[1] Psychiatrist and a psychoanalyst, holder of an Habilitation to direct research in psychology (Université Paris V), director of the review Le divan familial, President of the International Association of Couple and Family Psychoanalysis. AIPCF, 154 Rue d’Alésia, 75014 Paris, France

Revue Internationale de Psychanalyse du Couple et de la Famille

AIPPF

ISSN 2105-1038