REVUE N° 7 | ANNÉE 2010 / 1

Le reve comme pont entre les niveaux de fonctionnement dans la famille et dans le couple.


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Le rêve comme inducteur du changement dans la famille et dans le couple. 

L’auteur illustre les différents emplois thérapeutiques du rêve dans le cadre familial et du couple. Elle ne considère pas seulement la spécificité de l’interprétation dans ces cadres, mais aussi que le rêve de chacun de membres peut fonctionner en soi comme un inducteur puissant du changement dans les autres membres et dans la famille entière.

L’auteur observe les diverses configurations que le rêve d’un membre peut prendre dans le cadre du couple ou de famille (par exemple, il peut arriver que l’un des partenaires rêve à la place de l’autre ou en expliquant les actions de l’autre ; ou parfois il y a des rêves que sont racontés par les deux membres d’un couple dans une session et ils montrent des aspects complémentaires ou des niveaux de lien coconstruit entre les partenaires).

L’auteur discute comment le rêve peut et doit être lu, soit au niveau de l’individu et soit comme l’expression du fonctionnement de la famille et du lien qui unit les membres du couple et donc soit au niveau intra psychique soit au niveau interpersonnel.

Mais le rêve qui fait irruption dans l’espace familial est un attracteur puissant et souvent il est inducteur d’autres rêves dans les autres membres: comme si tous les esprits de la famille ou du couple pouvaient dans le même temps entrer en syntonie, plus ou moins, sur  un  phénomène nouveau, imprévisible qui poussera tous les membres  en un instant dans une autre dimension.

L’existence même du rêve est un puissant inducteur pour un nouveau niveau de fonctionnement affectif et  des relations  comme  la possibilité de la pensée et l’ouverture aux contenus de la famille clivés ou refoulés.

Mots-clé: Rêve, lien, dissociation, refoulement, niveaux de fonctionnement de la famille.


El sueño como puente entre los diferentes niveles de funcionamiento de la familia y de la pareja.

La autora ilustra los diferentes empleos terapéuticos del sueño en el tratamiento familiar y de la pareja. Considera que no solamente es importante  la interpretación en estos tratamientos, sino también que el sueño de cada uno de sus integrantes puede funcionar, en sí mismo, como un inductor potente del cambio en los otros miembros y en la familia como conjunto.

La autora considera las diversas configuraciones que el sueño de un miembro puede desarrollar en el tratamiento psicoanalítico familiar o de pareja (por ejemplo, puede ocurrir que uno de los partenaires sueñe en lugar del otro miembro o explique las acciones del otro; a veces hay sueños que son contados por los dos miembros de la pareja en una sesión los cuales muestran aspectos complementarios o de niveles del vínculo co-construidos entre ambos). También explica de qué manera el sueño puede y debe ser analizado tanto a nivel individual como también ser analizado como la expresión del funcionamiento de la familia o del vínculo que une a los miembros de la pareja considerados tanto a nivel intrapsíquico como a nivel interpersonal. El sueño que hace irrupción en el espacio familiar es un poderoso imán y a menudo inductor de sueños en los otros miembros de la familia o de la pareja: es como si todos los espíritus de la familia o de la pareja pueden al mismo tiempo entrar en sintonía, más o menos, sobre un fenómeno nuevo imprevisible que impulsará a todos los miembros instantáneamente a otra dimensión. La existencia misma del sueño es un potente inductor para un nuevo nivel de funcionamiento afectivo y de las relaciones, como así también de la posibilidad de pensar, y además posibilitar la apertura de los contenidos reprimidos o clivados de la familia.

Palabras clave: sueño, vinculo, disociación, represión, niveles de funcionamiento de la familia.


The dream as a bridge between levels of functioning in both the family and the couple

The author illustrates various therapeutic uses of the dream within the framework of the family and the couple. She doesn’t only examine the specific detail of interpretation within these frameworks but also how the dreams of each family member may work inside themselves as powerful inducers of change both in the other members and in the family as a whole.

She observes the various shapes that one of the family member’s dreams may take within the framework of the couple or family, (for example, it may happen that one of the partners may dream in place of the other, or when trying to explain the actions of the other. Sometimes there are dreams that are told by both members of a couple during a session which show complementary aspects or the level of link that has been co-constructed between the two partners). The author discusses how a dream can and must be read, both on an individual level and as an expression of the functioning of the family and link that unites the couple, and thus, at an intra-psychic level and interpersonal level.

However, the dream that breaks into a family space is a powerful attracter and is often an inducer of other dreams in other members, as if all the other forces of the family or couple could syntonise themselves more or less at the same time onto a new phenomena which is unpredictable, and which suddenly pushes all the members into another dimension.

Even the existance of a dream is a powerful inducer for a new level of affective functioning and relationships as is the possibility of thought  and the opening up to the contents of split or inhibited families.

Keywords: Dream, link, dissociation, inhibition, level of family functioning.


ARTICLE

Le reve comme pont entre les niveaux de fonctionnement dans la famille et dans le couple [1]

Anna Maria Nicolo’ [2]

Mon expérience clinique avec des couples, des familles ou des patients sévères m’a appris qu’il existe différents types de rêve et même différents niveaux du rêver.

L’aspect le plus important du rêve est, peut-être, sa dimension polysémique. Il peut manifester plusieurs niveaux, comme expression non seulement du fonctionnement interne du sujet – niveau œdipien, préœdipien, etc. -, mais aussi, à la fois, de différents niveaux du fonctionnement familial où il retrouve parfois des traces des éléments transgénérationnels  inélaborés que chacun de nous conserve inconsciemment (Nicolò et Ricciotti, 1999).

Plus récemment, Kaës (1993; 2002) a décrit quelque chose de semblable à propos du double ombilic du rêve: il a précisé que le deuxième ombilic serait formé par nos «liens intrapsychiques plus obscurs», ceux qui témoignent d’un espace psychique partagé par plusieurs rêveurs.

Je pense que le rêve d’un des membres de la famille ou du couple nous signale qu’un effort d’élaboration est réalisé par l’individu ou le groupe ; mais il nous permet également d’entrevoir les modalités et les défenses des liens de la famille et du couple en montrant que, confronté au même conflit ou au même traumatisme, à la même angoisse, chacun des membres répond de manière différente selon sa capacité élaborative et suivant les circonstances. Certains membres expriment des niveaux de fonctionnement plus évolués en se syntonisant sur des niveaux plus évolués du fonctionnement familial, alors que d’autres se syntonisent sur des niveaux plus primitifs, comme me paraît l’indiquer le cas clinique dont je m’apprête à vous parler.

Un exemple clinique intéressant est cette séquence clinique d’un couple en thérapie. Ce couple m’avait été adressé par l’analyste de la femme qui avait présenté des symptômes dépressifs à la mort de son père un an plus tôt. Le travail thérapeutique avait permis l’émergence d’un fantasme de séparation conjugale. Après une période de traitement, la découverte inopinée de la décision de la femme de se séparer avait déterminé chez le mari une situation d’alerte. Cet homme qui n’avait jamais rêvé auparavant et qui était toujours parvenu à maîtriser parfaitement toutes ses émotions, entre en crise et porte ce rêve avec lequel il ouvre la première séance après avoir appris la nouvelle: «Je m’apercevais que, tout à coup, je perdais l’une après l’autre des parties de mon corps. Je perdais une main, je la rattachais, mais quand je le faisais, je perdais l’autre et ainsi de suite pour les jambes, les parties génitales, les yeux et enfin le cœur. Je me réveillais subitement, angoissé, et sur le moment, je ne me rendais pas compte d’où j’étais».

Ce rêve du mari a été suivi, vers la fin de la séance, par le récit d’un rêve de sa femme: «Elle sortait de la maison à la recherche d’un homme très beau, une sorte de prince charmant, après avoir décidé d’y laisser le père malade ou mort. Mais une fois à l’extérieur, elle se perdait au milieu de la foule. Elle n’apercevait plus le très bel homme vêtu de bleu et se sentait confuse, ne sachant pas où aller».

Il fut naturellement facile et presque évident de relier la perte de ces parties du corps, la rupture menaçante de sa propre intégrité, l’angoisse de morcellement qui caractérisait le rêve et les vécus du patient à l’angoisse de séparation conjugale. Ce fut d’ailleurs le mari même qui fit ce rapprochement.

Mais le rêve de la femme de se perdre dans la foule, une fois sortie de chez elle, exprimait un contenu semblable, quoique d’un degré de maturation différent. Pour elle, la séparation comportait un moment de confusion, la sensation de perdre les repères qui avaient caractérisé jusque-là sa vie. La mort du père avait en quelque sorte débloqué cette femme, en lui permettant une réélaboration post-traumatique de son Œdipe qui l’avait tenue enchaînée d’abord au père, puis au mari. Pour elle aussi, la séparation comportait le dépassement des angoisses identitaires, en abandonnant sous certains aspects une adolescence interminable qu’elle n’avait pas pu franchir.

On voit bien que, face au même stimulus traumatique, chacun des membres de ce couple réagit en montrant des niveaux différents des défenses en cours et du fonctionnement personnel qui est aussi, à mon avis, l’expression du fonctionnement du lien dans le couple même, un lien très profond que les deux époux avaient construit et qui satisfaisait, d’une part, les aspects fusionnels et, de l’autre, des besoins œdipiens.

L’utilité du rêve dans le dispositif familial et de couple ne consiste donc pas seulement dans sa production ou dans le sens que nous pouvons lui attribuer, mais aussi dans le fait qu’il relie différents niveaux du fonctionnement familial – comme j’ai essayé de le montrer – et différentes modalités présentes chez différents membres.

Il s’agit d’une expression naturelle de l’organisation mentale de la famille. Avant que sa psyché individuelle ne se différencie, chaque individu fait partie d’une structure relationnelle collective, une structure de base qui, d’après moi, reste non évidente, mais opérante dans chaque famille. J’ai toujours été convaincue (Nicolò, 1988; 1994) qu’il existe, dans la famille, des niveaux de fonctionnement simultanés et comprésents. A des niveaux plus primitifs, la distinction entre le soi e l’autre est très faible et les états mentaux de l’un se confondent et se précipitent dans les états mentaux ou somatiques de l’autre, comme on peut l’observer dans les expériences de la relation mère-pèrenourrisson (Nicolò, 1990). Ces niveaux plus primitifs[3], toujours présents dans la vie de la famille, se réactivent dans des conditions particulières, telles que les situations de stress, et sont caractérisés par des niveaux sensoriels, des états somatiques non représentés et des agis. Le rêve peut parfois les mettre au jour en manifestant ces aspects sur le plan tant personnel que groupal.

Le rêve comme pont

Dans des travaux précédents, j’ai parlé de différentes configurations qu’assume le rêve d’un des membres à l’intérieur du dispositif de couple ou de famille.

Je rappelais, dans ces travaux, qu’il peut arriver qu’un partenaire rêve à la place de l’autre ou en illustrant sous la forme d’images ce que l’autre manifeste sous une forme agie, comme dans la nouvelle de Schnitzler que nous connaissons tous et qui a été reprise dans le film «Eyes wide shut» de Kubrik. La nouvelle de Schnitzler raconte une relation de couple particulière où à l’agi pervers du mari correspond, de manière transformative, le rêve de la femme qui présente les mêmes contenus, mais rêves et élaborés…

Rêve et agi ou rêve et somatisation sont parfois les deux opposés que l’on observe chez les membres d’une famille ou d’un couple où chacun est porteur d’un contenu semblable qui, suivant les niveaux de fonctionnement, s’exprime différemment tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, mais qui communique, d’après moi, des niveaux différents du fonctionnement du lien dans le couple qui s’exprime de manière différente chez ses membres.

Je voudrais maintenant montrer que le rêve d’un partenaire ou d’un membre de la famille peut également délatentiser un contenu inconnu de l’autre membre et que le rêveur même ne connaît pas. Nous verrons ainsi apparaître, dans le rêve de l’un, des contenus clivés, rejetés ou dissociés de l’autre, par exemple des contenus traumatiques que l’autre avait clivés ou rejetés et dont l’autre est donc tout à fait inconscient. Dans les familles psychotiques ou dans les couples dont l’un des membres a subi de lourds traumatismes infantiles, il n’est pas rare de voir ce phénomène.

Dans un traitement familial en communauté thérapeutique, la fille accueillie dans la communauté manifestait un cauchemar  où l’un des parents cherchait à la tuer ou à la violer, en ayant recours à une technique particulière. Le travail avec le couple parental mit au jour non seulement les fantasmes enfanticides de la grand-mère paternelle vis-à-vis du père nouveau-né, mais aussi le fait qu’il avait été abusé quand il était petit et était ensuite devenu violent dans l’institut où il avait grandi après avoir été précocément éloigné de sa famille, trop pauvre pour l’élever.

Ce deuxième contenu avait toujours été maintenu secret, alors que le premier, non conscient, avait été rejeté ou clivé. Les rêves de la fille, surtout celui concernant son viol, ont été faits à l’occasion de la séance dans laquelle son pére se souvient des histoires de son adolescence qu’il aurait voulu oublier, qu’il avait en partie oubliées, du moins consciemment, et que sa femme ignorait. Les parents ne savaient pas le contenu des rêves de la fille et la fille n’était pas au courant du contenu de la séance de ses parents. Ces séances marquèrent le début d’un changement.

Rejet et dissociation

Les rêves pourraient ainsi jeter la lumière sur des aspects rejetés, dissociés ou clivés, et non seulement refoulés, tant du rêveur que du partenaire et du lien qui les unit. Dans ce sens, la thérapie de couple et de famille peut s’avérer beaucoup plus utile pour traiter des cas cliniques particuliers, tels que des formes de psychose, de perversion ou des situations traumatiques graves, car ce qui est rejeté ou dissocié dans l’un peut être utilement présent et élaboré dans le rêve de l’autre partenaire, comme le montre bien la nouvelle de Schnitzler ou le cas clinique décrit plus haut. Comme le souligne le psychanalyste italien Riolo, Freud, dans les Etudes sur l’hystérie, avait parlé de «pensées inachevées ayant simplement eu la possibilité d’exister. En pareil cas, la thérapeutique consisterait […] simplement en l’achèvement d’un acte psychique resté jadis inaccompli» (Freud, 1895, 1, p.435). Dans ces dispositifs, l’acte psychique inaccompli trouve un achèvement dans le rêve de l’autre membre.

Il ne s’agit donc pas de récupérer des souvenirs refoulés, mais au contraire de contacter des sensations et des émotions rejetées par le sujet, des affects et des impulsions non reconnus et non pensés, «inaccomplis parce que non formulés en pensées» (Riolo, 1983), et dans lesquels fonctionne le mécanisme du «rejet» (Verwerfung[4]) (Freud, 1894).

Ces affects et sensations rejetés ou parfois dissociés peuvent être utilement présents dans le rêve de l’autre et ouvrir ainsi la voie à leur élaboration à travers une sorte de «se soigner dans l’autre», un aspect typique de ces dispositifs de couple ou familiaux.

Le processus onirique partagé

Dans le récit des rêves, chaque membre de la famille ou du couple a également une fonction thérapeutique et même interprétante avec les différentes associations, avec les souvenirs et les réflexions qui se présentent dans le dispositif. D’autant plus s’il est amplifié par la demande de l’analyste d’associer librement sur le rêve ou sur ses diverses parties, ce rêve et ses contenus circuleront dans l’espace familial en déterminant de nouvelles associations de chacun des membres sur le rêve en question. Un climat très particulier se crée ainsi, comme si chacun des membres de la famille se syntonisait sur les niveaux proposés par le rêve, en cherchant en lui-même ce que le rêve lui évoque sur le plan personnel et les suggestions qu’il peut offrir à l’autre pour une compréhension ou un élargissement des thèmes contenus dans le récit du rêve.

Cette opération extraordinaire rend déjà en soi la production et la narration même du rêve transformatives. Unique dans son genre, elle permet – bien plus et mieux que d’autres expériences dans le processus analytique avec la famille ou le couple – de travailler et d’explorer à la fois le niveau intrapsychique et intersubjectif et, dans ce dernier, les différents niveaux plus ou moins régressifs qui caractérisent le monde familial.

Ensuite, l’irruption du rêve montre une première transformation dans la mentalité du rêveur et dans le fonctionnement de la famille[5]. Par exemple, le rêve indique, au moment de sa production, l’existence de limites[6] qui permettent au rêveur de rêver. Mais tous les thérapeutes familiaux peuvent observer un phénomène particulier: le rêve qui fait irruption dans l’espace familial exerce un puissant effet attracteur sur tous et il est souvent inducteur d’autres rêves chez les autres membres, comme le montre le cas décrit plus haut. Après qu’un membre a raconté un rêve, un climat particulier s’instaure. C’est comme si toutes les mentalités du groupe familial ou de couple se syntonisaient à ce moment-là, qui plus, qui moins, sur un nouveau phénomène imprévisible qui nous fait passer d’emblée dans une autre dimension. Souvent, après le premier rêve d’un membre, les autres racontent aussi leurs rêves dans la séance même et dans les séances suivantes7. La production de la chaîne des rêves dans les séances familiales et de couple (une expérience commune à de nombreux analystes qui travaillent dans ces dispositifs) nous fait comprendre qu’il existe une syntonisation inconsciente entre les mentalités présentes dans cette séance et que le rêve avec son énorme potentiel transformatif, grâce aux communications entre inconscient et inconscient «qui se dérobent à la conscience» (Freud, 1900), est un puissant inducteur de ces niveaux de communication et, partant, d’un changement potentiel.

Si l’analyste est capable de défendre ce moment magique contre les attaques inévitables de la partie non pensante de la famille, le rêve non seulement nous permettra de découvrir de nouvelles caractéristiques de cette famille et de son histoire, mais surtout il ouvrira de nouvelles pistes de transformation. Son existence même est un puissant inducteur d’un fonctionnement nouveau, comme la possibilité de la pensée, en supposant qu’il serve de pont entre les niveaux de fonctionnement de la famille et entre le niveau manifesté par un membre et le niveau de l’autre.

Ce processus onirique partagé est en effet le véritable agent transformateur, partagé du fait de sa production successive dans différentes séances et de par le travail associatif et interprétatif qui le caractérise.

Ruffiot[7] (1990) décrit, d’après moi, quelque chose de semblable lorsqu’il parle du holding onirique familial, une modalité émergente dans la thérapie avec les familles et les couples, caractérisée par la réponse onirique d’un membre de la famille au rêve rapporté par l’autre. D’après ce psychanalyste français, un processus régressif se détermine, grâce auquel la psyché des membres de la famille «se déverse dans la psyché des autres». D’après Ruffiot, ce holding est particulièrement efficace dans les familles psychotiques car c’est ainsi que les membres de la famille prêtent leur capacité onirique, leur fonction alpha, au membre psychotique pour qu’il puisse symboliser ses «vécus béta corporels bruts» «en soutenant la mentalisation déficitaire du patient psychotique et en la faisant réapparaître dans un inconscient groupal matriciel commun à tous les membres de la famille»[8]. C’est comme si le rêve fournissait une limite et, en même temps, réparait par ses contenus l’écran du rêve, en restaurant en quelque sorte le déficit de la fonction faible ou déficitaire du préconscient (Nicolò, 2000; Sommantico, 2009). Mais il est également évident que ces contenus communiqués par l’autre en séance suscitent l’étonnement et l’angoisse chez celui qui les a, au départ, rejetés, clivés ou dissociés. L’analyste pourra néanmoins utiliser avec prudence ces contenus pour y travailler et développer les dynamiques qui y sont coagulées. «Les séquences d’images du rêve peuvent donc être considérées comme des productions signifiantes et non pas comme de simples vecteurs de significations déjà données»[9], comme l’affirme Riolo (1983). Ces productions signifiantes acquièrent un sens en fonction de la rencontre entre nous et l’autre hors de nous, de si et comment nous les corrélons à la séquence dans laquelle elles se présentent, à la structure du rêve, aux associations du patient et des autres membres. Elles pourront assumer, au fur et à mesure que le travail se développe, de nouvelles significations à la lumière des productions successives des membres de la famille, même après plusieurs séances.

Une opération en cascade se déclenche ainsi. La production d’un rêve montre l’élaboration ou la tentative d’élaborer un certain niveau de fonctionnement.

La compréhension de l’un favorise la compréhension, à différents niveaux, des autres et la différenciation mieux acquise de l’un est une très forte incitation à la différenciation des autres et à la réduction des identifications projectives réciproques (Nicolò, 2000; 2001; Nicolò, Cardinali, Guidi, 1984; Nicolò, Norsa, Carratelli, 2003; Sommantico 2009).


Bibliografía

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[1] La traduction en espagnol de cet article (realizée par Dr. Ezequiel A. Jaroslavsky) a été publiée dans la Revue chilienne “Gradiva”, http://www.ichpa.cl/revistagradiva.php

[2] Médecin, psychiatre d’enfants, psychanalyste didacticienne de la SPI (Società Psicoanalitica Italiana) et de l’IPA (International Psychoanalytical Association), directeur scientifique de l’International Review of Psychoanalysis of Couple and Family.

[3] A un niveau plus primitif, que certains ont dénommé Soi groupal, on trouve, comme l’affirme Hautmann, la première forme élémentaire de pensée. Pour Ruffiot (1990) également, «La pensée groupale est la matrice de la pensée individuelle. Elle constitue pour l’individu cette partie extraterritoriale du moi disponible pour les vécus groupaux» (traduit à partir de l’italien).

[4] Le rejet est, comme dit Freud (1894), «une sorte de défense bien plus énergique et bien plus efficace [que le refoulement] qui consiste en ceci que le moi rejette (verwirft) la représentation insupportable en même temps que son affect et se conduit comme si la représentation n’était jamais parvenue au moi».

[5] Pour qu’un rêve soit produit, s’il s’agit d’un «bon rêve», c’est-à-dire d’un rêve non évacuatif, le patient individuel, la famille, le couple doivent avoir réalisé un travail important de première élaboration d’affects, d’émotions, de fantasmes, d’éléments bruts qui trouvent ainsi une première occasion de se manifester. En simplifiant, pour partir d’une description claire et efficace, je dirais, en suivant les théories de Bion (1965; 1994), que: «Quelque chose, auparavant agi ou somatisé, peut maintenant être pensé et communiqué». qu’il n’est pas en mesure de contenir à l’intérieur des limites du Soi en les évacuant défensivement dans l’autre.

[6] Dans les familles à fonctionnement psychotique ou psychosomatique, les rêves peuvent être très rares en raison du fonctionnement concret et agi qui caractérise ces familles et parce que chacun des membres réagit par des états somatiques ou par des agis aux vécus et aux émotions – aussi bien les siens que ceux des autres –

[7] Je pense qu’il s’agit d’une sorte de résonance inconsciente que le rêve raconté peut susciter chez l’autre et dans le contexte, d’une syntonisation réciproque de l’inconscient des membres de la famille ou du couple sur ce niveau de fonctionnement. C’est ce qui donne lieu au phénomène d’influence que Freud même décrit parfois chez des patients partageant le même contexte (comme dans l’exemple des filles pensionnaires) ou bien au phénomène qui fait que les contenus de l’un se déversent dans l’inconscient de l’autre en se dérobant au conscient. Un véritable travail onirique progressif s’engage ainsi dans la famille, grâce auquel il est possible, même dans les séances suivantes, de représenter des rêves qui reprennent des thèmes cruciaux ou des thèmes traités dans les rêves précédents. Le parcours à travers les rêves devient donc un aspect très important du travail, lequel doit s’articuler aux associations, à l’histoire racontée, au mythe familial.

[8] Pour Ruffiot (1990), l’appareil psychique familial est lui-même de nature onirique et cette communication inconsciente primitive est basée sur l’idée qu’il existe une psyché pure avant l’ancrage primitif au corps. Cette conception de l’onirisme est également liée, d’après moi, à une conception du rêve comme élément appartenant à la partie plus primitive et inconsciente de l’esprit humain.

[9] NDT : traduit à partir de l’italien.

[10] NDT : traduit de l’italien.

Revue Internationale de Psychanalyse du Couple et de la Famille

AIPPF

ISSN 2105-1038