REVUE N° 8 | ANNE 2010 / 2

Les nouvelles formes familiales: quels liens et quelles transformations ?


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Les nouvelles formes familiales: quels liens et quelles transformations?

Nous provenons, mais en même temps nous sommes dans un moment historique de grands changements sociaux, culturels, techniques; ceci comporte aussi, inévitablement, un grand effort et travail psychique du fait du lien fondamental de la psyché avec les transformations de la culture.

L’absence d’autorité, de hiérarchie, de mythes, de croyances, autrement dit des «garants méta-sociaux» de la société, engendre insécurité, crainte, incertitude.

De plus en plus fréquentes sont les demandes d’aide qui naissent d’une souffrance générée par les liens propres aux nouvelles, mais désormais diffuses, formes familiales, telles que les familles reconstituées, monoparentales, adoptives.

On a beaucoup écrit à propos des difficultés que les enfants peuvent expérimenter dans ces situations, mais peut-être moins au sujet de la souffrance des adultes qui sont impliqués dans ces nouveaux scénarios et qui sont amenés à renégocier les liens.

Dans quelle mesure peut-on effacer la trace du lien avec son propre ex alors que l’existence d’un enfant confronte chaque parent séparé à la trace de l’autre et de sa famille?

Nous proposerons quelques brèves images cliniques où nous ne serons pas confrontés à des tableaux psychopathologiques manifestes et précis, mais plutôt à une souffrance – nous dirons –existentielle.

Pour penser les changements dans lesquels nous vivons, une confrontation ouverte qui accepte une remise en question des modèles de référence s’avère nécessaire.

Mots-clé: Famille reconstitute/reconposèe, lien, elaboration de la separation, deuil.


Nuevas formas familiares: ¿qué vínculos y qué transformaciones?

Venimos de, pero al mismo tiempo estamos en, una época de grandes cambios sociales, culturales y técnicos que inevitablemente implican un gran esfuerzo y trabajo psíquico para los individuos, debido a los vínculos fundamentales entre la psique y los cambios culturales.

El debilitamiento de la autoridad, la jerarquía, los mitos y las creencias, es decir, de los garantes metasociales de la sociedad (Touraine 1992), da lugar a inseguridad, miedo e incertidumbre.

Recibimos un número cada vez mayor de solicitudes de ayuda derivadas de una angustia que tiene su origen en los vínculos creados por nuevas y extendidas formas familiares, como las familias reconstituidas, las familias monoparentales y las familias adoptivas.

Mucho se ha escrito sobre las dificultades que pueden encontrar los niños en estas situaciones, cuando forman parte de nuevos escenarios en los que tienen que renegociar sus vínculos.

¿Hasta qué punto se pueden ocultar las huellas de la relación con la expareja, cuando la presencia de un hijo confronta a cada progenitor divorciado con la huella del otro progenitor y su familia?

Presentamos algunas viñetas clínicas en las que no nos enfrentamos a psicopatologías específicas en toda su extensión, pero se nos pide que actuemos sobre lo que llamaríamos sufrimiento existencial.

Creemos que, al enfrentarse a estas situaciones nuevas y complejas, el analista debe renunciar a sus imágenes familiares habituales y tranquilizadoras y aprender a tolerar el contacto con aspectos inquietantes para los que no hay soluciones claras. Para poder reflexionar sobre los cambios que se están produciendo actualmente, debemos estar dispuestos a afrontar abiertamente y cuestionar nuestros modelos de referencia.

Palabras clave: Reconstituir/recomponer la familia, vínculo, superar la separación, duelo.


New family forms: what ties and what transformations?

We come from, but at the same time we are in, a time of great social, cultural, technical changes that inevitably imply great effort and psychic work for individuals, due to the fundamental ties between the psyche and cultural changes.

The weakening of authority, hierarchy, myths and beliefs, i.e. of the meta-social guarantors of society (Touraine 1992), gives rise to insecurity, fear, uncertainty.

We receive increasing numbers of requests for help arising from a distress originating in the ties created by new and widespread family forms, such as reconstituted families, single parent families and adoptive families.

Much has been written on the difficulties that children may meet in these situations, when they are part of new scenarios where they have to renegotiate their ties.

Up to what point can one hide the traces of one’s relation to a former partner, when the presence of a child confronts each divorced parent with the trace of the other parent and his/her family?

We present a few clinical vignettes where we do not face specific full blown psychopathologies, but we are asked to act on what we would call existential suffering.

We think that in facing these new and complex situations an analyst has to give up his/her ordinary and reassuring family images and learn to tolerate contacting uncanny aspects for which no clear cut solutions are possible. To be able to think about the changes currently taking place we need to be available to an open confrontation and questioning of our reference models.

Keywords: Reconstitude/recompose family, link, working through separation, mourning.


ARTICLE

Les nouvelles formes familiales: quels liens et quelles transformations?

DANIELA LUCARELLI[1], GABRIELA TAVAZZA[2]

Nous souhaitons proposer, avec ce travail, quelques réflexions autour du thème des transformations des liens familiaux et de couple et de leur souffrance. En particulier, nous pensons aborder ce problème à partir des nouvelles formes familiales, où l’adjectif «nouveau» – par opposition à l’idée de «vieux» – évoque une dimension de changement, dans le sens d’un «changement soudain de situation» (cf. dictionnaire encyclopédique Treccani). En réalité, l’institution familiale a toujours été en transformation: c’est une des institutions les plus changeantes et adaptatives de l’histoire de l’humanité, qui a survécu aux mutations des systèmes sociaux.

Ces transformations, comment se produisent-elles? Il nous paraît utile, à ce sujet, de nous rattacher au concept de «transformation silencieuse» toujours en mouvement, proposé par le philosophe français F. Jullien (2010), qui évoque une réalité fluide et indéterminée où ce qui est, est à la fois quelque chose d’autre.

La réalité – dit Jullien – est faite de maturations silencieuses, de transformations constantes et globales que, souvent, nous n’arrivons pas à voir même lorsque nous les avons sous les yeux. Ce que nous saisissons, c’est l’événement, expression de ces mutations car, dans notre quotidien, nous reconnaissons les transformations surtout en fonction de la présence des événements.

Dans notre société actuelle, nous sommes confrontés à une multiplicité de changements qui représentent les «événements», aspects émergents de transformations qui, comme l’a souligné Kaës (2005), se rapportent en particulier aux garants métapsychiques et méta-sociaux.  Les premiers consistent essentiellement, comme on sait, dans les interdits fondamentaux et dans les contrats intersubjectifs qui contiennent les principes organisateurs de la structuration du psychisme; les deuxièmes correspondent aux grandes structures qui garantissent l’ordre social et la culture.

Ce sont, en particulier, les formes reconnues des idéologies et des mythes qui sont en train de disparaître, elles qui, dans le passé, ont fourni les références identificatoires nécessaires pour la stabilité sociale et individuelle. Sont ainsi impliquées la structuration et le fonctionnement de la vie psychique du sujet et de la famille; il suffit de penser aux interrogations soulevées par la communauté scientifique sur l’état actuel de la fonction organisatrice de l’Œdipe, sur l’incertitude identitaire, sur l’individualisme en tant que symbole de la souffrance narcissique.

Nous sommes aujourd’hui confrontés à une chute des repères internes et externes et nous avons sans doute du mal, lorsqu’il s’agit pour nous d’en faire le deuil, à réinventer les identités.

Le contexte d’incertitude dans lequel nous vivons est défini par Bauman, théoricien de la postmodernité, avec le concept de «liquidité». Pour cet auteur, un des aspects les plus impressionnants de la phase historique actuelle est qu’il n’y a plus rien de solide et que la liquidité semble ainsi être la métaphore la plus efficace du monde globalisé. Nous sommes confrontés, dit-il, à «une fluidité, une fragilité et une fugacité intrinsèque inédites caractérisant tous les types de liens sociaux qui, il y a quelques dizaines d’années à peine, se coagulaient dans un encadrement durable et fiable à l’intérieur duquel on pouvait tisser en toute sécurité un réseau d’interactions humaines» (Bauman, 2004).

Si, autrefois, c’étaient essentiellement les changements en cours dans la société qui se reflétaient sur les relations interpersonnelles et produisaient des transformations dans les vicissitudes fantasmatiques qui caractérisent la vie mentale individuelle, familiale et de couple, il nous faut peut-être, aujourd’hui, considérer aussi de plus près l’importance du courant inverse de ce processus, qui fait qu’à partir de formes relationnelles familiales mobiles, précaires, hétérogènes, problématiques, une nouvelle culture peut se former.

En effet, si la famille était autrefois une sorte d’île sociale privée, délimitée par des frontières bien précises, un contexte de vie qui intériorisait la culture de la communauté environnante, peut-on penser que la déstabilisation actuelle, déterminée par l’exigence de rechercher de nouveaux équilibres relationnels dans les diverses et nouvelles formes familiales, est en train de créer de nouveaux types de lien qui pourraient avoir également une fonction transformative du social? La situation de déstabilisation et d’insécurité évoquée plus haut peut faire surgir chez les individus un sentiment de fragilité et d’incertitude identitaire du fait de la défaillance des modèles identificatoires, ce qui a des implications sur la famille et le couple.

En présence d’un vécu d’appartenance familiale plus faible par suite d’une tendance accrue à l’individualisme, les liens paraissent plus fragiles (Joubert, 2001).

Les relations de couple qui, jusqu’à il y a quelques décennies, étaient définies par des règles socialement préétablies et rigides, ont également du mal à se donner une nouvelle organisation. Autrefois, la présence de rôles et de règles bien précises atténuait l’exigence d’avoir une intimité et un dialogue pour pouvoir construire son «propre» projet de couple. La disparition de prescriptions de rôle inflexiblement ancrées au genre d’appartenance et les changements considérables du rôle féminin sont entrés dans la relation de couple et ont rendu la recherche d’un équilibre plus difficile. En fait, la plus grande liberté et visibilité de la sexualité, l’intolérance croissante vis-à-vis des contraintes et des obligations et les attaques contre l’autorité ont mis en question le modèle traditionnel du couple axé sur le mariage.

On a, par contre, obtenu ainsi de plus grandes possibilités de vivre le lien de couple comme l’expression de la réalisation de fantasmes et de désirs partagés. Si, d’une part, on a acquis une sensibilité affective accrue, on a vu, de l’autre, diminuer progressivement l’investissement sur la relation commune. Le lien affectif s’est transformé silencieusement, allant de pair avec les mutations socioculturelles qui prônaient un modèle essentiellement narcissique en insistant sur l’importance de l’individu et le droit à la satisfaction des besoins, dévalorisant ainsi le lien.

L’idée qu’actuellement le choix du partenaire est essentiellement lié à la recherche d’une satisfaction des besoins narcissiques – trouver une confirmation identitaire, une confirmation de sa propre valeur – est largement partagée. Cette approche peut comprendre également le désir sexuel : la relation sexuelle peut être recherchée comme confirmation narcissique ou bien le désir sexuel peut diminuer parce que sa présence peut être perçue comme un élément désorganisateur. Par ailleurs, le mythe du «besoin d’être heureux», come le définit Lemaire (2002), étaye l’idée que le malheur ou la souffrance ne doivent pas faire partie de la vie de l’individu et, par conséquent, de la vie du couple. Quand on est malheureux, on se sent coupable ou bien on a honte et donc, quand on n’est pas suffisamment heureux, on pense à remplacer sans tarder le partenaire insatisfaisant.

Ceci est possible parce que les liens affectifs entre les individus sont caractérisés, dans cette phase historique, par une grande «solubilité» qui s’exprime par des désirs opposés ambivalents, comme le fait de nouer des liens et de faire en sorte qu’ils restent lâches. D’autre part, il est d’observation courante aujourd’hui que la valeur de la solidarité est moins reconnue du fait d’un sentiment de solitude où prévaut l’idée de l’autre comme antagoniste (Bauman, 2004).

Rappelons que la reconnaissance de l’altérité de l’objet ne peut advenir que par un travail psychique qui réduit son étrangeté et l’utilise pour créer un pont entre le sujet et l’objet: c’est le processus psychique impliqué dans les phénomènes transitionnels qui a été décrit par Winnicott (1957, 1971).

D’autre part, les besoins de complétude narcissique indiqués plus haut requièrent un lien qui confirme, complète, rassure; ceci peut toutefois entraîner un sentiment d’angoisse parce que le lien pourrait être trop unifiant, avec le risque de se perdre dans l’autre, surtout dans une société où les similitudes entre hommes et femmes ne cessent de s’accroître.

Si l’amour contient le fantasme d’annuler les différences et de se fusionner, aujourd’hui, à une époque où les différences ont tendance à se réduire, on craint davantage de s’aventurer dans ce fantasme et on maintient une distance de sécurité.

En sont parfois un exemple certaines formes de monoparentalité en tant que choix pouvant, dans certains cas, être fondé tant sur le fantasme tout-puissant de se considérer suffisant et de pouvoir se passer de l’autre que sur la peur d’entretenir une relation que l’on redoute parce qu’elle exige qu’on se confronte à l’altérité.

Nous vivons donc dans une société déstabilisée du point de vue des repères culturels, où la famille est fragilisée par l’insécurité de la continuité et de la stabilité des modèles et n’est plus un contenant valable des généalogies.

Par conséquent, à notre avis, pour penser les transformations dans lesquelles nous sommes impliqués et que nous avons décrites jusqu’ici, il est nécessaire qu’à partir des connaissances issues de la clinique familiale et de couple, il puisse y avoir une confrontation ouverte et prête à remettre en question les modèles théorico-cliniques de référence.

Histoires de «douleur normale»

Nous vous proposons donc deux brèves vignettes cliniques, relatives l’une à une situation de couple et l’autre à une situation familiale, particulièrement représentatives des changements décrits plus haut. Dans les deux situations cliniques, nous sommes confrontés à une souffrance, nous pourrions dire existentielle, accompagnée par une «absence» ou plutôt par des repères insuffisants sur le plan identificatoire, situation qui a des retombées inévitables sur le processus identitaire.

Les liens interpersonnels se fragmentent ou deviennent même virtuels, ce qui augmente le degré d’anonymat et de solitude.

S. et C. arrivent en portant un sentiment d’insatisfaction général par rapport à leur vie. Elle, quarante ans, séduisante, cultivée, pleine d’intérêts; lui, presque du même âge, ambitieux, mondain, avec le hobby du jeu de hasard. Professionnels affirmés tant l’un que l’autre.

Le récit du premier mariage de S. avec un Caribéen m’étonne. Un mariage vécu essentiellement à distance – lui, là-bas; elle ici, en Italie – sauf pendant les vacances qu’ils passent ensemble dans l’île caraïbe ou lors des brèves visites du mari.

Après quelques années, S. commence à ressentir sa situation affective comme insatisfaisante; elle fait un bilan de sa vie en pensant, entre autres, qu’elle est en train de perdre la possibilité d’avoir des enfants du fait de cette situation particulière où ils sont la plupart du temps séparés. Enfants qu’autrefois elle n’avait jamais vraiment désirés et auxquels, après le mariage, elle n’avait absolument plus pensé. Le mari a deux enfants adolescents, nés d’une relation précédente; S. s’attache beaucoup à la fille et l’invite à venir faire ses études à Rome. Elle vit alors avec elle une relation maternelle très affective, qu’elle entretient même après avoir décidé de se séparer de son mari. La jeune fille restera en effet avec elle pour terminer son lycée, même après la séparation des deux époux. Elle s’installera ensuite dans une autre ville européenne pour poursuivre ses études à l’université et S. continuera à la suivre avec une participation prudente, à distance.

Un an après sa séparation, S. a une liaison avec C. qu’elle avait déjà approché avant son mariage. Elle établit avec lui une relation qui présente de bonnes possibilités d’échange, mais semble devoir maintenir un niveau de garde élevé sur le plan de la proximité. C. se décrit comme quelqu’un qui est habitué à avoir son indépendance et qui désire donc avoir des espaces à lui comme, par exemple, les vacances qu’il continue à organiser avec ses amis.

Ils se décrivent et se perçoivent tant l’un que l’autre, peut-être de manière défensive par rapport à une proximité éventuelle, comme étant très pris par leurs engagements professionnels et sociaux auxquels ils ne veulent pas renoncer, de sorte qu’ils ont du mal à trouver des moments libres pour se rencontrer.

Dans la renarration de leur histoire de couple, C. confie à S. qu’une femme avec laquelle il avait eu une relation sexuelle lors d’un voyage dans un pays caraïbe, avant leur liaison, lui a communiqué qu’un enfant était né de cette relation.

C. ne paraît pas avoir l’intention de vérifier si l’information est véridique. L’idée d’avoir un fils semble le réjouir et il ne veut pas risquer de détruire les fantasmes que cette nouvelle a suscités en lui, ce qui montre la valence typiquement narcissique avec laquelle il traite la nouvelle qu’il a reçue.

De son côté, S. voudrait encourager C. à vérifier l’information en espérant, au fin fond de son cœur, que celle-ci soit vraie et en imaginant que lorsqu’il aura grandi, le garçon pourra venir chez eux, en Europe, pour faire ses études.

La thérapeute éprouve un sentiment diffus de désorientation: en écoutant, elle a l’image de ces liens qui s’écoulent comme l’eau d’un fleuve apparaissant et disparaissant en ruisseaux toujours nouveaux, mais qui ne s’arrêtent jamais.

G. est une femme d’environ 38 ans, à l’allure soignée, à l’attitude aimable, mais au regard déterminé. Elle est titulaire d’une maîtrise et travaille dans une société de communications où elle occupe, dit-elle, un poste prestigieux.

Elle demande une consultation à la suite d’une nième crise familiale qui a éclaté pendant les fêtes de Noël. Elle vient au premier entretien accompagnée par sa mère qu’elle demande à la thérapeute de faire participer à la rencontre, en provoquant chez cette dernière une sorte d’étonnement et de désorientation.

En se rendant au rendez-vous, elle pense que le moment critique semble passé et que cette consultation est peut-être superflue. A son grand étonnement, elle pleure pendant presque toute la durée de l’entretien. La mère essaie, une ou deux fois, de lui caresser les cheveux, comme résignée.

G. commence par dire qu’elle a toujours essayé, sans succès, de trouver un équilibre dans ses relations avec sa famille. Un problème qu’elle résume en quelques mots: «Je ne me suis jamais sentie acceptée, désirée, aimée; ils ne me supportent pas et quand ils peuvent, ils cherchent à me blesser».

Les parents de G. se sont séparés quand elle avait un an. G. a vécu seule avec sa mère et sa grand-mère jusqu’à l’âge de neuf ans, quand sa mère s’est remariée. Un an plus tard, deux jumelles sont nées.

G. propose dès la première rencontre une participation intense, en demandant que sa mère soit là comme témoin de la douleur qu’elle a endurée. «Maman m’a menti quand elle m’a promis que j’aurais une nouvelle famille. Quelle famille? Je ne me suis jamais sentie à l’aise, je ne savais pas quelle était ma place. Mon beau-père voulait être pour moi un père, mais ce n’était pas mon père. Mes sœurs n’étaient pas mes sœurs à cent pour cent. Bref, ce n’était pas ma «vraie» famille; ma mère s’était construit une vraie famille, moi pas».

La grand-mère devient ainsi le seul élément stable qui lui assure une continuité affective: «Mamie était quelqu’un de solide, qui avait les pieds par terre, en qui je pouvais avoir confiance». Le père de G. est une apparition fugace, son travail de géologue l’obligeant à partir pour de longs voyages. «Quand je le rencontrais, j’avais du mal à le reconnaître, il me semblait chaque fois différent». Le père se remarie à son tour et un enfant naît de ce deuxième mariage, qui s’achève quelques années plus tard. Il a ensuite une troisième liaison avec une femme qui a une fille née d’une relation précédente.

G. raconte avec ironie qu’au repas de Noël il y avait son père, sa deuxième ex-femme avec leur fils et sa compagne avec sa fille.

La patiente semble avoir du mal à trouver les mots pour décrire ses états d’âme et ses émotions par rapport à ces relations. Il lui semble difficile d’éprouver un sentiment pour quelqu’un; elle perçoit ses relations comme raréfiées: «Il n’y a pas une expérience de continuité affective qui me permette de partager un projet», dit-elle. Le sentiment prédominant est qu’il s’agit de relations artificielles, de rapports en quelque sorte virtuels.

La mort de la grand-mère rend encore plus évident le vécu de solitude de la patiente qui décide d’aller vivre seule, une expérience qu’elle considère comme une conquête car elle lui fait sentir qu’elle peut y arriver.

La crise de Noël est liée à l’interruption d’une relation affective très importante pour elle avec quelqu’un avec qui, depuis peu, elle était allée vivre ensemble.

G. décrit cette relation de la manière suivante: «On s’aimait, on avait beaucoup de choses en commun; mais puis, à un moment donné, je deviens intransigeante et je gâche tout». Il ressort de ses récits que presque toutes ses relations affectives se sont terminées ainsi: «Il y a beaucoup d’amour et d’attraction, mais ça ne suffit pas, je ne sais pas pourquoi». G. dit qu’elle transmet une image trompeuse aux personnes autour d’elle qui la considèrent comme une femme satisfaite, capable de faire des choix, qui a du caractère, alors qu’elle se perçoit comme quelqu’un d’inconsistant: «Je sens que la vie m’échappe entre les mains, comme l’eau qui coule. Je n’arriverai jamais à transformer cette roche dure en un champ fleuri».

Ces deux vignettes cliniques, relatives l’une à une situation de couple et l’autre à une situation familiale, mettent en évidence la présence d’un sentiment douloureux de manque et d’incomplétude.

Incomplétude qui, dans le cas de S., s’organise autour de la difficulté d’expérimenter une proximité dans la relation affective de couple et de donner entièrement place et pleinement forme à un désir de maternité. Maternité qui ne peut être vécue qu’en l’absence d’un projet et de la reconnaissance d’un désir.

Il semble que, chez S., le désir de maternité soit comme un fil qui traverse cette étape de sa vie et peut prendre forme dans des contextes qui ne l’exposent pas au risque d’une intimité excessive. Les relations se nouent et se dénouent, en lui permettant de vivre pendant de brèves périodes le plaisir du lien, sans l’exposer à une continuité et à une stabilité qu’elle ressent comme étant insupportables. On peut désirer un enfant, non pas le sien, mais celui d’autrui; on peut fantasmer sur un enfant qui existe peut-être, mais il est difficile d’être proche de l’enfant qu’on cherche à sentir comme étant le sien. La parentalité semble être un territoire dangereux dans la mesure où elle exige une remise en jeu d’aspects identificatoires profonds et met en évidence la fragilité du contrat narcissique.

L’accès au statut de parent est, par ailleurs, une étape fondamentale dans la maturation de la personnalité, qui permet d’affronter les différences sans tomber dans la désorganisation: différences d’identité, différences de génération, différences de sexe (Houzel, 2005).

Dans le cas de G., on observe que les nouvelles formes du familial peuvent contribuer, dans la tentative complexe de ne pas être une copie du passé et, en même temps, dans la recherche d’une nouvelle structure relationnelle, d’une part à proposer des relations dont la configuration est difficile (père/beau-père, sœurs nées d’un deuxième mariage) et qu’il est également difficile de se représenter intérieurement, de l’autre à ouvrir la possibilité de structurer de nouveaux choix de setting.

Le sentiment de culpabilité pour l’échec précoce de l’union du couple parental de G. a poussé la mère à chercher d’offrir à sa fille une «vraie» famille. G. a du mal à se confronter à cette proposition: elle la met dans une condition de conflit interne car accepter cette possibilité impliquerait la non reconnaissance (ou la négation) de son appartenance originelle. Le «vrai» évoque, en effet, pour elle la recherche d’un aspect authentique du soi et de ses liens avec la famille naturelle.

La mère, par contre, ressent le refus de G. de reconnaître son appartenance à la nouvelle famille comme un signe de son inadéquation qui fait réémerger un vécu d’échec lié à la première union. D’une part, G. active des défenses rigides (elle se perçoit comme une roche) qui, du reste, sont insuffisantes et lui font sentir que sa vie est informe, liquide comme l’eau. De l’autre, la mère se présente dans la position de quelqu’un qui reste sur la défensive par peur d’une agression.

L’analyste accepte la demande de G. de se confronter à la mère dans le dispositif thérapeutique. Un dispositif où une mère et une fille adulte sont impliquées, une configuration inhabituelle. Les considérations quant à l’utilité de ce dispositif s’appuient sur l’hypothèse que la perpétuation de la dynamique «demande de réparation/sentiment de culpabilité» entre la mère et la fille était alimentée par les caractéristiques de leur lien et ne concernait pas uniquement la nature de leurs relations d’objet. G. ne peut pas accueillir la proposition de sa mère de se sentir partie de la nouvelle «vraie» famille car elle sentirait ainsi que ses origines sont méconnues; d’autre part, la mère ne peut pas ne pas offrir à G. une nouvelle «vraie» famille parce qu’elle a besoin de nier sa propre histoire qui la fait sentir trop coupable.

Dans les deux situations décrites plus haut, il semble difficile de développer des projets de vie, tant sur le plan individuel que sur le plan conjugal et parental. «Un projet suppose l’inscription d’une action concertée, dans lequel sont inclus un risque et une incertitude, dans un temps à venir…Beaucoup de nos projets ne sont pas des projets, mais des scénarios de sortie du marasme dans l’imaginaire» (Kaës, 2005).

Plus que toute autre relation duelle adulte, le couple permet de reparcourir et de réélaborer sa propre définition de soi; c’est donc dans la vie de couple que sont remises en jeu des questions essentielles liées à l’identité propre de l’individu et aux solutions qu’il a trouvées pour rester au monde.

Conclusion

La demande d’aide dont nous sommes, de plus en plus souvent, les dépositaires nous confronte à des scénarios relationnels de grande souffrance où la conflictualité, l’incommunicabilité, la solitude, la violence dans les contextes familiaux revêtent des formes souvent extrêmes. Nous assistons à une augmentation des pathologies relationnelles, des crises d’identité, des cas d’inadaptation et des désordres psychosomatiques. Les demandes d’aide sont souvent liées à un sentiment d’inadéquation, d’impuissance, de déception. Nous pensons que pour nous confronter à des situations aussi nouvelles et complexes, nous devrions pouvoir renoncer à un imaginaire familial, habituel et rassurant, et supporter d’entrer en contact avec des aspects inquiétants pour lesquels il n’existe pas de réponses sûres possibles. Nous pensons également que si la tâche de la psychanalyse est d’accueillir et de signifier la souffrance qui naît dans l’individu et dans les relations familiales, elle doit aussi être de plus en plus de contribuer, grâce à la diffusion des connaissances que lui fournit la clinique, à rechercher une nouvelle signification des mutations en cours dans la culture et dans la société. Pour penser les changements dans lesquels nous vivons, il faut une confrontation ouverte pouvant aller jusqu’à remettre en question la théorie et la théorie de la technique, comme en témoigne le choix du dispositif dans le cas de G.

Nos réflexions s’appuient sur l’acquis théorico-clinique issu de notre pratique quotidienne avec les couples et les familles. C’est un acquis, lui aussi, en transformation constante et nous sommes ici pour contribuer à ce processus de transformation. Nous devons, en effet, continuer à nous interroger sur les limites de notre savoir et sur l’écart irréductible entre ce savoir et les changements constants que nous propose la clinique.

Pour conclure cette brève réflexion sur les transformations en cours dans les liens de couple et de famille, il nous paraît utile d’en rappeler l’aspect à la fois silencieux et discontinu, où ce qui est, est à la fois quelque chose d’autre, que nous vivons au quotidien: «Le temps et l’espace nécessaires pour être ce que nous ne savions pas pouvoir devenir sont très insuffisants dans une vie sociale et culturelle qui aime aménager des synthèses toutes faites plutôt que des parcours de croissance»[3] (Ferruta, 2008).


Bibliographie

Bauman Z.(2004), Amore liquido, Bari, Laterza.

Ferruta A. (2008), Crossing the bridge. Identità e cambiamento, Rivista di Psicoanalisi, 4/2008, Roma, Borla.

Houzel D. (sous la direction de) (2005), Les enjeux de la parentalité, Paris, Érès.

Jullien F. (2010), Les transformations silencieuses, Paris, Grasset.

Kaës R. (2005), Il Disagio del mondo moderno e la sofferenza del nostro tempo. Saggio  sui garanti metapsichici, Psiche 2/2005, Il Saggiatore, Milano.

Lemaire J.G. (2002), Divorces à l’eau de rose, Dialogue, 151.

Winnicott D.W.(1957), Ce que la mère apporte à la société, in L’enfant et sa famille, Paris, Payot, 203-208.

Winnicott D.W. (1971), Jeu et réalité. L’espace potentiel, Paris, Gallimard, 1975.


[1] Psychologue, psychanalyste, membre ordinaire de la SPI, experte en psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent SPI, IPA. Elle tient des séminaires sur l’adolescence pour les élèves en formation de la SPI. Elle enseigne «La théorie et la technique psychanalytiques du couple» au Cours de spécialisation en Psychothérapie de l’enfant, de l’adolescent et du couple ASNE-SIPSIA à Rome. Elle est également professeur de «Théorie et technique psychanalytiques du couple conjugal» du Master pour conseillers familiaux de l’Université de Teramo. Rédacteur de la revue «Interazioni».

Corso Trieste 123- 00198, Roma, Italy dlucarelli@tiscali.it

[2] Psychologue clinicienne, psychanalyste, membre associé de la SPI; responsable de l’Unité opérationnelle pour la prévention du malaise psychique et l’éducation à la santé mentale, Département de Santé mentale ASL RM D, Rome. Rédacteur en chef de la revue «Interazioni», «professeur à contrat» de Psychologie clinique du cours en Sciences infirmières, Université de Tor Vergata, Rome; «professeur à contrat» de Psychologie sociale du Master de Santé publique, Université de Tor Vergata; professeur de «Théorie et technique du couple parental» du Master pour conseillers familiaux de l’Université de Teramo.  Via Damaso Cerquetti- 67-00152, Roma, Italy  gtavazza@libero.it

[3] NDT: traduction libre.

Revue Internationale de Psychanalyse du Couple et de la Famille

AIPPF

ISSN 2105-1038