REVUE N° 03 | ANNE 2008 / 1

La peur de la liberté et les violences familiales


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ARTICLES

La peur de la liberté et les violences familiales

 Alberto Eiguer *

Depuis 250 ans, nos sociétés ont œuvré pour que les liens de famille deviennent plus souples, plus tolérants, plus égalitaires que par le passé. La famille s’est en effet transformée et libéralisée. Les mentalités ont évolué et un dispositif juridique protège désormais les enfants et les femmes de ces conduites qui limitaient, encore récemment, leur autonomie et leur infligeaient des dommages et des privations.

Pourtant les violences ne cessent d’augmenter, aussi bien les violences franches que les violences insidieuses, celles qui visent l’asservissement d’autrui. Tant l’expérience clinique que différentes études le confirment (augmentation de signalements et condamnations pour violences familiales ; cf. ANAES, 2001 ; A. Eiguer, 2002 ; P. Benghozi, 2002).

Dans la famille contemporaine, ses membres se sentent moins rassurés, les parents moins écoutés, leur autorité entamée ; les idéaux paraissent moins porteurs. Je vais essayer de montrer que ces différents éléments sont en relation.

Quelques rappels bibliographiques d’abord. D’après ses observations, Freud (1925) constate que la vue de la scène d’amour entre ses parents est pour bon nombre d’enfants leur premier aperçu de la sexualité entre adultes. Et si l’enfant n’a pas de témoignage visuel, ce qui est le cas le plus fréquent, ce sont ses impressions auditives et ses déductions qui produisent un impact sur lui et configurent un fantasme. Cette scène primitive est imaginée comme un acte violent où le père adopte une position sadique envers la mère. Lui l’enfant, en même temps qu’excité, se sent exclu, humilié, diminué.

Pour M. Klein (1952), le sadisme sexuel du père peut s’exprimer par le fantasme du père alimentant compulsivement la mère ou encore par l’image des parents dans un coït où leurs corps incomplets se enchevêtrent (parents combinés). Le sadisme attribué au père est éventuellement surdéterminé par le sadisme oral de l’enfant spectateur des ébats parentaux : un vœu oral archaïque et très virulent de dévoration du sein, souligne Klein. Son disciple D. Meltzer (1978) attire l’attention sur le sadisme se manifestant par des attaques à l’encontre des enfants conçus par le couple parental et encore à naître dont l’enfant lui-même.

D’autres expériences, selon Freud, vont également éprouver l’enfant et déterminer la manière dont il entend la sexualité : la menace de castration, l’observation par le garçon de l’absence de pénis chez la fillette. Cela semble dû au fait que le petit humain se vit démuni devant deux aspects de la sexualité entre adultes qui l’effrayent : la volupté et la domination.

Il y va pour beaucoup de sa prématuration et de sa dépendance, mais pas seulement. En effet, mes propres observations auprès de couples et de familles me montrent que l’un des protagonistes du lien peut « avoir peur » et l’autre « faire peur ». Ces deux sentiments et comportements sont stimulés réciproquement entre eux. Il convient de les articuler peut-être avec deux autres : « se faire peur » et « se servir de la peur de l’autre pour le dominer ».

Ma question est la suivante : adultes ou enfants, hommes ou femmes, sommes-nous en condition d’accepter que nos liens soient sans contrainte ?

De l’affranchissement dans les rapports entre lesgenres et les générations à la crainte de la liberté

Il y a incontestablement de nombreux malentendus touchant les conséquences des changements actuels dans les familles. Nous avons assisté, en peu d’années, à une libéralisation des mœurs et des attitudes dans le sens d’un plus grand partage de l’intimité, des décisions et des tâches, entre les conjoints et entre parents et enfants. Toutefois nous avons le sentiment que la liberté fait peur : craintes de la libération sexuelle, de la libération féminine, de l’enfant, de la perte de l’autorité parentale, autrement dit, peur de céder du pouvoir ou de le perdre. Les idées de Eric Fromm (1938) et de Jean-Paul Sartre (1943) sont éclairantes pour expliquer de tels paradoxes. La liberté est crainte parce que l’on redoute de rester seul, sans le soutien et la chaleur de sa famille, et plus largement de ses amis et collègues. Etre libre cela implique prendre ses décisions de manière indépendante, et avoir à en assumer les conséquences : les réussites ou les échecs, l’approbation ou la critique, l’encensement ou la honte et l’opprobre. Les individus s’éternisent alors dans la dépendance par deux comportements contraires :

  1. – N’étant désormais plus tellement sûres de savoir comment créer un attachement sentimental durable et suffisant, certaines personnes essaient de contrôler l’autre et de le soumettre. Elles ne se sentent pas rassurées, redoutent que, si l’autre devient trop indépendant, il ne les reconnaisse pas comme individus, qu’il ne les respecte pas narcissiquement, qu’il ne les aime pas.
  2. – D’autres personnes adoptent l’attitude opposée, la soumission, acceptant sans réagir les vexations, même si tout cela fait mal et si les capacités personnelles de créativité en pâtissent. Le sujet peut être consentant, complice inconscient souvent d’un fonctionnement de lien dont il ne discerne ni les mécanismes ni les conséquences sur son intégrité.

Ces deux positions peuvent coexister chez la même personne, ou alterner selon le moment. Dominer et être dominé configure un ensemble interpersonnel.

Tout attachement à autrui implique une forme de dépendance certes, mais il peut conduire à des excès comme dans le lien pervers. La domination sert ici à nier sa propre dépendance envers l’autre et à affirmer que c’est l’autre qui dépend entièrement et exclusivement du premier. En réalité, ce qui est dénié chez celui-ci est le besoin de l’autre ; il tire pourtant profit de certaines compétences et qualités qu’il note chez l’autre et lui font défaut, et pour lesquelles il éprouve une forte envie : l’intensité de ses émotions ; sa fraîcheur, son ingénuité, sa spontanéité, son énergie ; sa prédisposition à avoir des idées et des initiatives. Par la manipulation des conduites, le premier sujet vise la réalisation de ces objectifs. Le vampirisme est une variante de la perversion du lien. Le mot est assez explicite.

Le caractère discret de la violence perverse à l’œuvre permet ce glissement. Puis les avantages narcissiques de la relation sont vantés par l’agent de la perversion ; l’autre va se sentir rehaussé par la situation.

Parlons maintenant des liens de famille. Il y est question d’un ou de plusieurs liens intersubjectifs organisés dans le réseau de la parenté, avec ses lois, ses places et ses fonctions propres (A. Eiguer, 1989, 1997). Un lien est plus qu’une relation entre deux personnes ; celles-ci s’influencent mutuellement et cela de manière inconsciente. Elles construisent des défenses et des fantasmes communs.

Parfois elles oublient qu’elles sont différentes et qu’elles ont des désirs singuliers. Chacun peut vivre l’autre comme une partie de soi ; ce qui serait plus grave encore est de le vivre totalement comme soi-même. La dérive perverse dans les liens de famille pourrait représenter une tentative pour annuler l’autre, chez qui le désir est vécu comme portant à l’insubordination, à la pensée critique, à l’autonomie.

Je pense utile maintenant de souligner que la notion de liberté ne se superpose pas l’idée d’autonomie. Même si l’aspiration à la liberté est des plus authentiques, elle est à relativiser lorsqu’il s’agit des liens de famille et même au-delà, dans tout lien. La rupture de la dépendance à autrui peut se faire dans la prétention de passer outre au fait que nous sommes liés les uns aux autres par des attachements intenses et permanents. Vouloir soutenir que l’objectif majeur de chacun est d’acquérir de l’autonomie relève de la conception individualiste du psychisme. Les rapports intersubjectifs impliquent la reconnaissance mutuelle et la responsabilité envers l’autre. Cela suppose d’admettre aussi bien notre désir d’être différents que de reconnaître celui de l’autre et essentiellement que nous restons dépendants de lui. Si nous entendons indépendance comme synonyme de liberté nous faisons fausse route. La notion de dépendance mature convient plus à l’idée de liberté : c’est se sentir libre de ses actes et pensées tout en étant reconnaissant envers autrui (Fairbain, 1952).

Pour qu’un enfant trouve le chemin de son émancipation, il lui faudra se sentir rassuré que chacun de ses parents souhaite qu’il soit libre et indépendant. Ces derniers seront amenés à lui proposer des instruments pour faire face aux contingences de la vie indépendante. Tous les objets inconscients entretiennent un dialogue intérieur entre eux et avec le moi, conflictuel souvent, d’où le sujet inconscient se dégage comme attaché à eux et sentant qu’ils confirment sa démarche de liberté. Les autres internes (objets) ne sont pas massivement favorables ou opposés à l’émancipation. Ils adoptent selon chaque cas différentes positions. L’attitude des parents qui favorise la démarche du sujet s’inscrit dans l’inconscient de ce dernier par les traces de mémoire de leurs gestes plus que par celles de leurs paroles. La question serait : Est-on libre contre les autres ou avec les autres ?

Pour ce qui concerne la reconnaissance mutuelle, je souhaite rappeler que la sollicitude de la mère, et aussi du père, est la forme première d’exploration des besoins et les désirs de l’autre, du nourrisson au commencement de la vie et plus tard. La gratitude, qui est un acte de reconnaissance, représente également un pas important vers la conquête de l’émancipation personnelle. Reconnaissance signifie se mettre à la place de l’autre, sentir ses émotions et s’identifier à ses difficultés. Freud trouve des mots très touchants dans Malaise dans la civilisation quand il rappelle la douleur que l’on peut ressentir lorsqu’un ami est éprouvé. Le vécu intersubjectif, c’est cela : sentir avec l’autre, c’est plus que l’empathie. On s’y identifie, on y mobilise le groupe d’objets, les schèmes intérieurs d’être avec autrui (D. Stern, 1985) et les instances comme le surmoi, dont l’une des composantes décisives est le sentiment de responsabilité (A. Eiguer, 2008).

Renversement du courant

Comme corollaire, les violences familiales auraient comme but de renverser le courant libératoire entre les générations et entre les genres. C’est comme si les anciens maîtres souhaitaient récupérer un pouvoir qu’ils croient leur échapper. C’est également le cas des abus sexuels ou des comportements pervers. Le père incestueux est un père qui tient à s’imposer à l’enfant et à sa compagne par le pouvoir de sa sexualité. Chemin faisant il se désavoue comme père et avec lui chacune des fonctions et rôles familiaux. En moins grave, d’autres pères ou mères proposent à l’enfant une entrée prématurée dans le monde des adultes moyennant des offres alléchantes : argent, cadeaux, demande de conseil comme s’ils étaient déjà adultes. C’est un don ambigu.

L’indifférence, les négligences ou les châtiments peuvent avoir la même origine : retrouver le pouvoir face aux enfants considérés comme idéalement forts donc « dangereux ». Les effets des incertitudes liées à l’emprise et à la volupté produisent d’autres effets qui sont à l’origine d’autres difficultés.

Dans le couple, violences physiques

Prenons l’exemple de l’homme qui bat sa partenaire. Il réagit avec violence, dans une majorité de cas, au vœu de séparation de celle-ci, à l’annonce de son désir de le quitter. Avant cela, le couple a pu établir un lien très symbiotique afin d’éviter que l’originalité de chacun ne s’exprime, une originalité qui est associée malencontreusement à rupture et à perte. Ainsi l’homme redoute-t-il autant d’être abandonné que d’être confronté au fait que son épouse pense, sait s’exprimer avec précision, qu’elle a du charme et qu’elle dégage un je ne sais pas quoi de mystérieux. Evidemment, ces qualités peuvent enchanter n’importe quel autre homme ; cela pourrait faire plaisir au mari aussi. Mais c’est le contraire ; le féminin le fait voir « rouge » ; c’est un danger pour lui. Il ne peut tolérer que sa femme soit capable d’expliquer son point de vue, lui tenant tête éventuellement ; il considère cela comme une prérogative masculine. Elle devrait rester soumise s’occupant exclusivement de garder les enfants et des tâches domestiques. Au fond gronde l’éternelle lutte entre les genres.

D’autres hommes placés dans la même situation et ayant des appréhensions similaires essaient une méthode autre que la force physique ; c’est la force psychique de la manipulation, de la persuasion et de l’utilitarisme.

Parmi les sources intersubjectives dans les violences physiques, on trouve des variantes diverses : parfois la séparation et la différentiation des conjoints font redouter la désagrégation de soi, la perte de repères identitaires essentiels. Dans d’autres cas, ce qui est craint est une perte de la virilité aux yeux des autres, que la bisexualité latente apparaisse au grand jour. Nombre de ces conjoints le disent : « Si tu pars, c’est que tu veux me faire honte. » Il y a dans ce cas une fragilité si non plusieurs ; l’identité du couple est de fait comme dispersée et diluée dans celle des autres.

L’exemple du cas d’un couple vu en consultation est à ce titre exemplaire ; l’homme a expliqué les circonstances de la dernière dispute. Il a vu au milieu du séjour de la maison un seau rempli d’eau, un balai-brosse et une serpillière puis a « imaginé » que sa femme les avait placé là pour lui signifier qu’il devait faire le ménage laissant entendre qu’il ne s’occupait pas assez de la maison lui laissant les tâches ingrates à elle. Cette série de suppositions l’a mis en fureur, il a battu sa femme finissant par lui serrer le cou. Il a failli l’étrangler. La femme a dit qu’elle avait placé le seau au milieu du salon, mais sans intention aucune. L’homme paraissait outré par des discussions antérieures où l’épouse lui a demandé de s’impliquer davantage dans les tâches ménagères. Elle reconnut lors de l’entretien qu’elle lui avait fait des reproches à ce propos ; ils haussaient souvent le ton lors de leurs discussions et cela finissait en agression physique de la part du mari.

Je m’arrête sur les circonstances de la dernière scène violente. Je me sens assez stupéfait par la nature interprétative du déclenchement de l’épisode. Fantasme, délire ? A ce moment, je me souviens que dans nombre de scènes de ménages les récriminations peuvent se baser sur des interprétations projectives totalement infondées. Dans l’entretien, Madame ne peut confirmer que son mari ait des manifestations projectives en dehors de leurs disputes. Délire localisé ? Elle dit en échange qu’elle s’est donnée comme but de vouloir changer son mari, de lui apprendre les bonnes manières, le souci des autres, de s’occuper des enfants, et qu’elle a eu des satisfactions à ce titre parce qu’il a un « peu » changé. Mais le mari semble perturbé par cela : il dit que sa femme lui met trop la pression et qu’il en a assez. Je déduis de mon côté que les effets de cette éducation ne sont pas vraiment bénéfiques.

Je leur dis alors : « Changer un adulte cela prend du temps. » J’ajoute : Chacun d’eux semble vouloir faire de l’autre quelqu’un « d’idéal et de parfait », peut-être pour qu’il devienne plus agréable à ses yeux et qu’il y trouve une raison complémentaire de l’aimer. C’est une intention des plus louables, insiste-je. Toutefois chacun devrait dans ce cas admettre qu’il n’est pas assez bien, qu’il a une nature incomplète. Je donne mon sentiment : C’est dur de s’accepter avec des défauts.

La réaction a été intéressante. Dans un ton d’exaspération, Monsieur réplique qu’il a en effet une tendance au « perfectionnisme », et qu’il en est fier, ajoutant une série d’exemples où cela lui a facilité la vie. Dans son propos, il apparaît comme très méthodique dans sa démonstration, intellectuellement performant.

Je ne sais pas si cette intervention a porté ses fruits ; elle m’a semblé pertinente, en tout cas correspondant à la situation du lien. Toutefois au moment où je soulignais les conséquences de vouloir changer autrui, je me suis montré ainsi « trop pédagogique ».

Monsieur a manifesté son agacement, s’est présenté en dominateur. Un coq. Est-ce qu’il a souffert dans sa virilité ? Probablement, c’est ce que la crise laisse entendre. La femme a ensuite utilisé un discours assez explicatif, et défensif : elle a « besoin de voir que son époux change ».

Quelles conclusions tirer de cet exemple ? La violence semblait s’inscrire dans une dynamique d’intolérance majeure envers l’autre, son genre, son style personnel. Mais puisque les hommes identifient abusivement leur identité de genre à celle de celui qui s’impose, le mari voulait s’affirmer par la violence.

Les épouses peuvent également se poser en dominatrices ; souvent c’est un jeu alternatif, chacun devenant tour à tour le maître. On trouve aussi des femmes qui frappent leurs époux ou qui les manipulent, ou des femmes qui réagissent par des défenses perverses face à des époux maltraitants physiques.

Dans le champ de ces horreurs, on peut rencontrer toutes les variantes et combinaisons possibles ; pour nous, ce qui importe, c’est d’identification des mécanismes sous-jacents.

Ce cas montre qu’au moins l’une des causes de l’agression physique est la crainte de perte de la maîtrise du lien, crainte de ne plus exercer d’autorité sur l’autre et concomitamment crainte que celui-ci en devienne le maître. Cette crainte s’articule avec celle de la liberté. Ces craintes répondent à l’évolution de la société vers un rééquilibrage entre l’homme et la femme, le parent et l’enfant. Notre hypothèse concernant les violences contemporaines est toujours plausible. Evidemment la diversité de variantes de violences, d’abus et d’agressions ne m’autorise pas pour le moment à généraliser cette idée. Mais nous avons fait un tout petit pas vers sa confirmation.

Pour examiner les dérives perverses, je m’attarderai sur certaines situations plus ou moins graves : les ambiguïtés du don, la captation/capture de l’enfant dans l’incestualité, la distributions des rôles dans l’inceste, le bafouement de la discrétion et de l’intimité, la légitimation de la vengeance et de la trahison.

Quand le sentiment d’obligation va jusqu’au sacrifice

Dans la famille, nous pouvons chercher la source de beaucoup de ces excès dans la façon dont la sollicitude, le don et la générosité sont vécus. Les parents ont une fonction essentielle dans la formation du petit être. Sans leur présence, soin, amour, éducation et transmission d’un legs inconscient, il ne pourrait survivre. Ils donnent beaucoup de leur personne. Ils ont naturellement le droit de réclamer un dû. C’est qui se passe habituellement. Donner suscite un contre-don. L’enfant se sent leur débiteur. Il a reçu  la vie et une formation, il leur sera reconnaissant. Mais, il ne pourra jamais compenser tout ce qu’il a reçu. Alors il se dédouanera de cette dette en donnant à ses propres enfants. C’est ce que l’on nomme le « don vertical ».

Mais rester en dette envers ses parents peut développer en lui un sentiment d’obligation écrasant, le conduisant à l’autosacrifice, littéralement en se privant d’une partie de soi-même, de réalisations, d’un mariage satisfaisant, d’enfants eux-mêmes épanouis. Des mécanismes pervers sont en jeu. Les parents hyper-généreux peuvent être aussi nocifs que des parents défaillants.

J’ai rencontré cette réalité clinique dans les familles migrantes ou celles dont un membre (adulte ou adolescent) présente les comportements suivants : l’addiction, les scarifications, la boulimie, les stupéfiants. On y trouve, côte à côte, trop de don et trop d’insuffisance : la sensualité tend à compenser le manque d’amour ; l’offre de cadeaux, le manque de sécurité ; les confidences inopportunes, le manque d’intérêt ou de compréhension concernant l’intimité de l’autre.

L’incestualité 1 (P.-C. Racamier, 1978), notamment entre la mère et son enfant garçon ou fille, est favorisé par la politique du don, que l’on fait vivre à l’enfant comme exceptionnel ou offert avec de grands efforts : « Puisque je me sacrifie, tu dois te sacrifier ». Pour cela l’enfant ne doit pas penser, rêver, avoir son monde à soi. La perversion dans le lien mère-enfant est la forme la plus fréquente et la plus dramatique de perversion féminine. Même si l’enfant peut être surévalué, encensé, porté au pinacle ; en réalité, il est fétichisé, considéré comme une partie de la mère, sa chose et l’outil au service de son auto-idéalité (A. Eiguer, 2005).

L’acteur, la victime et le témoin

Examinons maintenant d’autres aspects des liens pervers dans la famille et dans le couple contemporains. Une des caractéristiques de la perversion est donc l’utilisation des ressources de l’autre. La convoitise (voracité) est très liée à l’envie.

Le partenaire pervers peut initier sa victime à la vie professionnelle, jouant les Pygmalion. Pour cela, il essaie de prouver que son « élève », sa ou son partenaire, est inaccompli. Cela justifierait les sacrifices, les renoncements et les réprimandes ; en même temps l’élève doit reconnaître qu’ils lui sont nécessaires. Il est fréquent que ces argumentations démontrent le bien-fondé des sévices infligés. Dans le couple entre le pervers et sa victime, le compromis est mutuel.

Toutefois, ce n’est pas que pour le pervers l’autre soit totalement inexistant ; il importe au contraire qu’il ait de la présence pour être anéanti.

Une puissante réciprocité intersubjective se joue entre deux sujets, mais d’autres personnes proches sont habituellement concernées. En famille, ceux qui observent la situation éprouvent des sentiments qui vont de la stupéfaction à la jouissance, passant par la crainte de devenir des victimes eux aussi. Cette constatation clinique a permis de noter qu’un troisième personnage fait parti du jeu : le témoin. Il n’est pas à proprement parler l’agent de la perversion ou la victime/complice, mais un être différent. Il est présent dans la réalité et dans le fantasme commun aux membres de la famille.

Un pervers exhibitionniste agit directement envers une victime et indirectement par rapport à un témoin, policier, gendarme, juge (G. Bonnet, 1983). Il met le témoin au défi, le provoque, le fuit se cachant et réapparaissant ; il « permet » aussi de l’attraper. Un pacte inconscient semble se nouer entre ces trois personnages, en dépit du sentiment conscient que la victime et le représentant de la loi peuvent avoir à ce propos. Ces derniers y sont intégrés de manière apparemment fortuite, occasionnelle et réagissent en se montrant offusqués et révoltés face à leur implication.

Mais le témoin est un personnage dont la présence est vitale pour l’ensemble du déroulement : horrifié par ce qu’il voit, il invoque la loi, rappelant le besoin de la respecter. S’appuyant sur les mésaventures auxquelles peut conduire le respect de celle-ci, le pervers ne se privera pas de souligner à son tour qu’il est « ridicule » de s’y soumettre.

Différents exemples familiaux illustrent le fait que des tiers souffrent par les effets du fonctionnement à distance d’un pervers isolé ou d’un couple pervers. Ce sont des figures apparentées à celle du témoin. Quelle est la situation de l’amoureux de la prostituée ? Celle de l’homme qui assiste à l’exhibitionnisme de son épouse sur le net, l’aidant par ses connaissances techniques ? Quelle est la place dans ce réseau de l’épouse du violeur, souvent respectée, admirée, crainte par quelqu’un qui peut être envers d’autres femmes un terrible agresseur sexuel ? Celui-ci peut la vivre comme inatteignable, comme ne se laissant pas « pénétrer psychiquement » par ses identifications projectives. Est-ce par ces évitements réciproques que la relation de couple finit par devenir fade ?

Dans les familles où sévit un père incestueux, les autres membres sont impliqués à différents degrés. En agissant par induction à distance, le père est stimulé par les effets que son comportement peut produire. Son épouse, déprimée, démunie, paraît parfois accepter en silence ce qui se trame dans son dos : elle est comme le témoin de l’inceste. Le père sait utiliser son charisme sexuel auprès de leur fille pour l’accabler et l’humilier. Il sait rendre jalouses les sœurs de sa victime. Un mythe familial s’impose, auquel adhèrent plus ou moins tous les membres : celui de la supériorité de la sexualité comme emblème de pouvoir et de force ; être utilisé sexuellement n’est pas présenté comme un opprobre mais comme un privilège. Dans le groupe familial de l’agresseur sexuel, l’idéologie du sacro-saint esprit de famille peut être invoquée pour exiger la rétractation de la fille qui l’a dénoncé.

Le père de Patricia s’est livré à des attouchements sur elle quand elle avait entre 7 et 8 ans. « Il se disputait avec ma mère et il venait me le raconter en disant des horreurs sur elle. Il a tout fait pour créer une inimitié entre elle et moi. Je n’ai pratiquement pas eu de mère. Je me suis toujours comportée comme si elle n’existait pas, je ne l’ai pas connue, je n’ai pas pu m’appuyer sur elle. Mon père voulait rester “parent unique”. Je me demande si ce n’est pas ça qui m’a fait plus de mal que les attouchements » (A. Eiguer, 2005).

Les différentes pièces de ce puzzle, cette distribution des fonctions ne sont pas fortuites, mais articulées entre elles. Le fait qu’un des membres de la famille en soit le metteur en scène n’exclut pas que, du point de vue groupal, l’ensemble soit tragiquement cohérent. Penser de la sorte ne signifie nullement atténuer le rôle instigateur et décisif de l’abuseur. Cela permet en revanche de présupposer que l’on peut parfois faire basculer l’ensemble vers une issue en changeant l’un des éléments, ce qui arrive spontanément lorsque l’adolescente abusée tombe amoureuse d’un jeune homme : un tiers qui l’aide à saisir la gravité de la situation et à trouver, le cas échéant, un recours à l’extérieur de la famille. Les conséquences psychiques sur victimes et témoins sont gravissimes : arrêt de développement, excitations et agitation, pseudo-maturité.

C’est ainsi que ces pervers ont tendance à fonctionner en réseau ; le symptôme sexuel s’inscrit dans une logique de « regroupement, d’organisation d’une foule ». Il apparaît que le point de vue groupaliste s’avère plus juste que celui centré sur l’individu, qui met l’accent sur le fait que la fille abusée ou l’épouse marginalisée puissent en tirer jouissance. L’abuseur n’en est pas moins monstrueux parce qu’il s’étaie sur une situation collective et interfonctionnelle.

D’autres aspects sont à souligner dans ces familles : hypersensorialité dans les liens ; une volupté indiscriminée semble se substituer à la tendresse ; absence de lois, utilitarisme ; attaque haineuse, donc, des liens mère-fille ou mère-fils ou fraternels. L’esprit de vengeance autorise la trahison. Semer la zizanie, créer la discorde entre proches font partie du jeu (cf. le cas de Patricia).

Les rôles de l’agent, de la victime et du témoin sont induits par l’ensemble des membres. Chacun y est contenu tout en contenant l’autre. L’idée du triomphe sur la loi et la dérision à l’égard du père symbolique est d’autant plus confirmée. « En étant plusieurs, nous pouvons réaffirmer que nous avons raison. » Qu’il soit placé loin ou prêt, le témoin a une fonction significative dans sa manière de surveiller le pervers. Celui-ci semble « lui demander » de fonctionner comme un miroir qui lui renvoie son image, ce à quoi il ne parvient pas, ayant manqué l’intégration de la capacité de se voir lui-même comme un autre (P. Ricœur, 1990). Pour l’essentiel, il entretient avec le témoin une relation qui renvoie à son lien avec le paternel, fait de défi, de provocation du père et de mise en cause du fondement de l’attachement à la loi, qu’il représente. Il prétend être le maître du père (per-version : vers le père, cherche l’interversion des fonctions).

Nous imaginons ces trois personnages de la perversion déployant leur fonctionnement sur une scène dramatique. La conception générale du lien permet de mieux saisir leur inter-jeu. E. Pichon-Rivière (1978) remarque que les deux sujets du lien établissent une relation vécue comme très proche et dégageant une chaleur telle qu’ils se sentent sous le regard d’un tiers. Cela peut être une idée ; parfois un tiers réel peut s’y trouver spontanément. En réalité, ils le sollicitent. Il « brouille » leur communication, crée du bruit. Ils ont le sentiment que ce tiers les surveille ou qu’il favorise leur entente, les met en cause ou les protège, les attaque ou les sécurise, bref il pèse sur eux. Les sujets du lien sont alors amenés à établir des stratégies en réponse à cette « présence », qui évoque sans doute le regard du tiers surmoïque. Le « témoin », serait-il une variante du tiers du lien ? (Cf. aussi, Th. Ogden, 1994.)

Au niveau du transfert, comprendre la fonction du témoin est essentiel (A. Eiguer, 2007). La notion de lien intersubjectif nous permet de penser que la perversion engendre une scène où l’analyste est censé d’occuper une position, justement celle du témoin. Pourquoi ?

Même s’il souhaitait faire de son analyste un complice, le pervers aura du mal à y parvenir. Alors quelle issue lui reste-t-il ? Désirer mettre l’analyste à la place d’un témoin signifie lui imputer le rôle du détenteur de la loi comme pour lui « montrer » qu’il est ridicule de se priver des satisfactions qu’elle interdit.

Les conduites perverses permettraient de vérifier les avantages apportés par la transgression. Elles se traduisent en séance par des « incitations » à violer les lois du cadre et bien d’autres. Elles sont comme le produit et la mise en pratique de théories ; les conséquences serviraient de démonstration, en général sur l’intérêt de dévier du droit chemin : la sexualité perverse serait plus piquante et plaisante.

Mais depuis cette position il pourra se transformer en un témoin actif visant introduire la loi.

Pourquoi bafoue-t-on l’intimité conjugale ?

Quelques précisions sur la perversion dans le couple. En se traitant indignement, les conjoints réagissent face à la rupture des pactes inconscients établis entre eux : l’un d’eux est la règle commune de la discrétion, le désir que l’intimité soit respectée : s’abstenir de faire part à des étrangers des secrets partagés. L’intimité inspire et est inspirée par la confiance que l’on a dans l’autre et le sentiment qu’il sait écouter si on lui fait part de difficultés personnelles ou d’éléments fâcheux de son histoire. La pudeur à deux implique de se sentir rassuré que l’on n’est pas trop extravagant ou trop immature ; autrement dit, cela permet de solidifier l’estime de soi. Dans un autre sens, c’est avoir moins honte de soi, de ce que l’on éprouve, pense, fait ou de ce que l’on a vécu.

Or le démantèlement de cette intimité à deux déclenche une chaîne de déceptions : au fond le partenaire qui révèle des secrets partagés exhibe les failles de l’autre et paraît s’en moquer. Depuis longtemps, on a souligné que la trahison est un art exquis pratiqué par certains pervers et délinquants. Cela fait partie de leur religion du mal.

Dans la thérapie du couple French, ce problème se manifeste régulièrement. Ils viennent après la découverte par Madame d’une série de notes dans le carnet de son époux qui laissent entendre qu’il fréquente une autre femme, chose qu’il nie farouchement. Il y a une dizaine d’années, il a souffert d’un grave accident qui s’est suivi d’un coma pendant de longues mois. Au réveil, il a été considéré comme miraculé, puis il est resté fragile, anxieux, coléreux et partiellement amnésique. Aujourd’hui encore, M French est obligé de tout noter, pour ses activités professionnelles. Il a également développé une psychose. Sa femme l’a beaucoup soutenu et « supporté ». C’est pour cela qu’elle se sent d’autant plus trompée en soupçonnant son infidélité.

Une fois la thérapie engagée, elle répète qu’il est fragile et qu’il se comporte comme un être brutal, tout cela confirmé par des médecins ; M French présente « des séquelles caractérielles de son accident cérébral ». Bien qu’elle ajoute qu’il faut savoir « lui pardonner », elle l’humilie. Ce sont ensuite les avis de leurs deux filles dont les propos sont mis en avant : « il est méchant », « intraitable », hypersensible à tous les abus, comme l’alcool. Parfois elle est insinuante, ce qui est une manière encore plus percutante de créer un effet.

Aussi justes que soient ces remarques, elles interviennent dans le dialogue comme pour confirmer le « statut d’invalide » de l’époux. Lui, il se présente en « chien battu », puis réagit maladroitement, se fâche, et finit par offrir la preuve vivante de sa défaillance. Tous ses arguments sont démontés. En réalité le pouvoir sur les deux filles se joue dans ce débat. Chacun sollicite l’amour des filles pour se montrer fort devant l’autre ; par l’accord inconscient des époux, elles sont désignées comme juges, sont parentifiées.

J’imagine que, devant elles, les parents sont dans la séduction. Le principe d’autorité cède du terrain à celui de l’uniformisation des fonctions familiales. Le premier élément ayant été avancé au moment de la demande de thérapie de couple le préfigure : « L’infidélité du mari. » Ce fut en réalité un déplacement de la rivalité du couple face à une autre femme (des femmes), leurs filles.

Dans la thérapie, je réussis lentement à déconstruire ces cruelles positions perverses, montrant tour à tour que chacun veut utiliser des tiers pour affirmer sa suprématie.

Conclusions

Nous trouvons dans ce cas de la dévalorisation des liens d’amour et de confiance par le dénigrement de l’autre, la médisance, peut-être la trahison.

La violence perverse rompt avec l’éthique et se pare des habits de la volupté. La violence physique ou exprimée sans détours est peut-être une forme frustre et avortée de violence perverse. Elle s’inscrit dans une logique de la peur. Le cogneur jubile de sa prépondérance par la peur. Mais le meurtre est le signe même de l’échec de la volonté de puissance chez quelqu’un qui est débordé par des forces disruptives.

Ne pouvant pas évoquer toutes les formes d’agression, je ne sais pas si j’ai été convaincant : nombre de situations violentes apparaissent comme le produit des craintes de la liberté, de la perte de l’emprise sur l’autre, de sa différence et de sa force. C’est le lot commun des comportements pervers.

Nous devrions défendre l’idée que l’émancipation de l’autre est bénéfique aux personnes, une chance unique des temps présents. Le bien-être de l’autre ne peut que leur apporter des richesses et des satisfactions.


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* Psychiatrist and a psychoanalyst, holder of  an Habilitation to direct research in psychology (Université Paris V), director of the review Le divan familial, President of the International Association of Couple and Family Psychoanalysis.

AIPCF, 154 Rue d’Alésia, 75014 Paris, France

1 Incestualité est un terme inventé par P.-C. Racamier (1978) pour faire état de comportements familiaux typiques où tous les éléments de l’intimité incestueuse sont présents sauf le contact ou la pénétration sexuels.

Revue Internationale de Psychanalyse du Couple et de la Famille

AIPPF

ISSN 2105-1038