REVUE N° 04 | ANNE 2008 / 2
ARTICLES
Violence dans les liens fraternels et conjugaux – la chaise vide
Rosa Jaitin *
Introduction
J’aborderai le thème de la violence dans la famille et les formes que celle-ci peut prendre dans le cadre de la thérapie familiale psychanalytique à partir de l’analyse d’un matériel clinique et de ses effets transfero et inter transférentiels.
Comment traiter la manière dont les ruptures transgénérationnelles dans les liens d’alliance et dans les liens fraternels provoquent des effets dans la généalogie ?
Comment les alliances inconscientes qui portent la transmission entre les générations sont-elles le résultat de la répression et de la dénégation et impliquent-elles obligation et assujettissement. Et comment ces configurations se réactualisent dans le processus transféro-contre-transferentiel.
Fréquemment dans les familles en souffrance les liens de couple et les liens fraternels (c’est-à-dire les liens de la même génération) se confrontent à des expériences de rupture non symbolisées. Ainsi les luttes fratricides, incestes, séparations violentes du couple parental et de la fratrie provoquent des effets de sidération psychique dans la transmission transgénérationnelle qui se réactualisent à la puberté et à l’adolescence des enfants. Dans ce cas, dans les liens conjugaux et fraternels, la souffrance narcissique identitaire est exacerbée. Et la violence intrafamiliale émerge comme une forme de résistance et de lutte contre l’effondrement psychique effet d’une transmission nontransformée par l’appareil de pensée.
La violence intrapsychique se caractérise par l’échec de la symbolisation et de l’intégration de l’expérience subjective traumatique, par la mobilisation de défenses narcissiques pour compenser une expérience subjective que l’appareil psychique n’arrive pas à intégrer.
Le suivi d’une thérapie familiale avec une mère et ses filles, l’une pubère et l’autre adolescente, permettra d’analyser la forme paradoxale qui se manifeste entre deux formes de violence antagonistes ; celle qui offre un étayage pour la survie identitaire et celle qui émerge du négatif transgénérationnel non-transformé et non symbolisable.
La famille
La famille se compose de la mère (50 ans) qui téléphone pour me demander une consultation pour sa fille qui ne veut plus revoir son père dont elle est séparée. À la consultation, viennent la mère et ses deux filles, l’aînée (13 ans et demi) et la cadette de 11 ans. Le père (53 ans) ne vit pas avec elles et ne viendra pas aux consultations.
Le premier entretien commence ainsi :
Mère : « Nous nous sommes définitivement séparés avec le papa, quand Apolline (la fille cadette) avait un an et demi. J’étais allée vivre avec lui depuis la naissance d’Amalia.
Mais à partir de la mort de ma mère, il y a eu des menaces physiques. Mon G.P.M. avait beaucoup d’argent et mon ami voulait de l’argent pour gérer. Il y avait des droits de succession très importants et en conséquence l’argent était virtuel, ce qui provoquait beaucoup de violence.
Ma mère a eu une mort violente ; sur un petit tracteur qu’elle conduisait ; une roue est partie. Sa mort est apparue suspecte et la police est intervenue.
Bien que le père ait accepté la grossesse d’Apolline, nous nous sommes séparés pendant cette grossesse ; il m’a menacée de me tirer une balle dans la tête.
Amalia : Depuis trois ans, nous nous disputons avec mon père. Nous y allons un week-end sur deux. Il critique notre famille, il est toujours en colère. Il disait qu’il viendrait à l’anniversaire d’Apolline et on ne le voyait pas. Nous avons dit que nous ne voulions pas y aller, et lui, il a dit que c’est Maman qui ne nous laisse pas y aller. Alors il nous dit qu’il ne nous considère pas comme ses filles.
Mère : Le papa s’est marié, il y a 4 ans avec une femme africaine et cinq mois après le mariage, ils se sont disputés. Le divorce a eu lieu en juin et une petite fille est née en septembre. En sortant de la maternité, ils ont eu une dispute et, à ce moment-là, il a appelé pour voir les filles. »
Thérapeute : Comment se passe votre vie quotidienne ?
Mère : « La scolarité des filles se passe très bien ; elles sont premières de la classe systématiquement. Actuellement Amalia a des problèmes d’ attention .
Nous dînons avec S. (mon ami) avec qui j’ai vécu, il y a 20 ans à Paris, et ensuite je suis venue avec lui dans la région, nous avons repris notre relation, il y a trois ans.
Le sommeil pose problème. La mère dort mal depuis 3- 4 années ; pré-ménopause, mal aux épaules. « Je fais des rêves le matin, je suis réveillée entre 3 et 5H. »
Apolline : « Je dors très mal la nuit, mais je me lève bien ; je mange des pommes toute la nuit. »
Amalia : « Je fais des rêves tordus. Je rêve la journée . » Elles commencent à parler de la maison familiale des GPM.
Mère : « Je suis la deuxième d’une fratrie de cinq enfants (entre deux garçons et j’ai deux soeurs). Tous sont mariés et ont des enfants.
Selon la famille, elles sont une des grandes fortunes de France.
L’arrière- grand- père avait deux filles, ma mère et sa soeur.
Voyons le deuxième entretien :
Mère : l’ex-femme du père, nous avait invitées à une réunion de famille avec la petite .
Thérapeute : comment s’est passée la grossesse des filles ? Nous nous sommes connus en janvier et en juillet , j’étais enceinte. Tout d’abord le père n’était pas décidé parce qu’il ne voulait pas avoir un enfant avec moi , mais avec son amie précédente qui était enceinte en même temps mais elle a fait une fausse-couche.
Nous nous sommes rencontrés par minitel : j’ai fait un pari avec une amie, pour vérifier si je pouvais être enceinte. Il m’avait dit qu’il était séparé. Moi j’avais avorté deux fois par accident.
Mère : « Ma petite sœur venait d’avoir une fille. Moi, j’avais 38 ans quand Amalia est née. Je suis allée habiter avec lui. L’amniocentèse a donné un troisième x et l’échographie était lente ; ils m’ont parlé d’une trisomie. J’avais eu très peur , mais après l’accouchement difficile, elle me paraissait vilaine. Rapidement elle est devenue belle (et sans cheveux, ajoute Amalia). Quand Amalia avait un an, nous avons déménagé et je suis repartie quelques jours chez moi. …..
Apolline a été conçue quand ils étaient dans une maison, avec piscine dans le Vercors. J’avais de l’espoir car il avait quitté son amie. Il disait qu’il n’avait pas de spermatozoïdes et je lui avais dit que je pourrais interrompre la grossesse et là , il n’a pas accepté . Il était déprimé par la rupture avec son amie et il est revenu avec moi. Au sixième mois de ma deuxième grossesse, il nous a menacées de mort, moi et ma tante et je suis partie, errante avec un enfant d’un an et demi et enceinte de six mois ; lui, est retourné avec sa copine. La naissance d’Apolline s’est bien passée…
Analyse des entretiens initiaux
La consultation a lieu deux mois après la naissance d’une demi-sœur paternelle. Le couple se sépare définitivement quand la fille cadette a un an et demi, après de graves disputes qui en viennent jusqu’à la menace de mort.
L’entretien se déroule dans un climat d’hyperexcitation exprimée par la mère qui parle de façon ininterrompue. Et l’argent apparaît comme carte de présentation. L’arrière- grand- père maternel a été pionnier d’une entreprise aéronautique. Et l’argent apparaît comme élément de dispute dans le couple parental. La violence par l’argent s’associe aussi à la mort violente de la grand- mère maternelle qui meurt dans un accident. La mort de la grand- mère se tisse dans l’imaginaire avec la construction du lien d’alliance, dans une confusion entre l’image maternelle et de couple dans laquelle les espaces psychiques ne sont pas différenciés. Naissance et mort sont des éléments binaires dans un lien paradoxal de ressemblance temporelle pré-ambivalente. Le lien de couple s’organise comme hypothèses d’attaque fuite, ce qui met en échec le contrat narcissique.
À la fin de la première consultation, la présentation de la fratrie maternelle est massive et envahit le temps de l’entretien, au point que je dépasse l’horaire de la fermeture.
La famille fonctionne comme un clan, dans un lien syncrétique d’ancrage dans une généalogie illustre, qui me fait poser la question du sur enracinement dans la famille d’origine. Le poids de l’ancêtre fondateur de la généalogie illustre l’omniprésence et ne laisse pas jouer à la répression son rôle d’organisateur. L’ancêtre fondateur devient le père de la horde primitive dans la mesure où il laisse sa trace dans les générations ce qui provoque un désir de mort pour arriver à se séparer et une culpabilité primaire chez les successeurs. Mais surtout une blessure narcissique en relation avec un idéal du moi persécuteur et dénigrant.
Le père est décrit comme un mauvais objet, partiel, instable et inquiétant pour la mère et ses filles.
L’expression de la mère: « je suis allée vivre avec lui après la naissance de ma fille aînée », montre que la conception et la gestation de l’enfant n’a pas été un projet du couple. Le couple conjugal n’a pas eu le temps de se constituer ; il est superposé au couple parental. La maternité se présente comme un ultimatum pour la mère de 39 ans qui dans le deuxième entretien ajoute : « nous nous sommes rencontrés par minitel et j’avais fait un pari avec une amie pour voir si je pouvais tomber enceinte. J’avais eu deux avortements par accident ; « il m’avait dit qu’il était séparé.
La dispute de la fille aînée avec son père quand elle ne veut plus aller le voir a comme réponse : « Je ne vous considère plus comme mes filles », ceci met par terre la sécurité de base que l’adolescente cherche dans sa quête d’individuation. La qualité du lien narcissique familial ne permet pas l’ancrage narcissique des enfants dans la lignée paternelle.
Le deuxième entretien confirme l’urgence qu’a cette femme de trouver un partenaire pour faire des enfants. Le tiers apparaît comme un élément nécessaire à la constitution du couple dans une séquence agrippement – rupture comme mouvements coexistants. Comme le montre l’évocation :« B. n’était pas décidé à avoir des enfants avec moi ; mais son amie précédente enceinte en même temps que moi a fait une fausse-couche ». Le lien se structure comme dans l’entretien antérieur par des binômes antithétiques (vie mort ; exclusion inclusion).
Le couple se structure sur la base de l’ancêtre comme modèle : le père est un ingénieur chercheur comme l’arrière- grand- père célèbre. Le lien du couple conjugal se conforme et se lie sur ce fantasme, dans une confusion couple conjugal, couple fraternel, dans une forclusion générationnelle.
Quand la mère commençait à évoquer le choix entre avortement et non-avortement en présence des filles, j’ai ressenti un mouvement de violence, un échec dans ma propre capacité identificatoire et symbolique, qui me conduit à penser la place du traumatisme de la filiation dans cette famille.
L’heure qui dépasse le cadre et me déborde me fait penser à une difficulté de contention comme une boîte de Pandore qui laisse échapper une négativité qui pousse, mettant en évidence une faille dans les conteneurs.
La pensée secondaire fonctionne comme un espace de gratification narcissique dans la famille (les enfants sont les premiers de la classe). Ce point les introduit dans la lignée célèbre et permet de chasser l’angoisse de trisomie qui avait traversé la première des grossesses. Les seules manifestations d’effondrement psychique habitent la famille pendant la nuit ; l’insomnie et les cauchemars altèrent le sommeil de la mère et celui de ses filles, particulièrement de la fille cadette. Un mois après les entretiens, la famille sollicite un travail de thérapie familiale psychanalytique.
Le dispositif
Je reçois la famille, mère et filles dans mon cabinet pendant une heure tous les quinze jours. Une chaise (dépôt des manteaux et des sacs) représente la place du père qui « ne veut pas entendre parler de thérapie » et la chaise est placée entre la maman et la fille cadette. La fille aînée s’assied toujours à côté de la mère. Les places sont fixes pendant toute la thérapie.
L’irruption des angoisses archaïques mobilisées par la puberté et de l’adolescence des filles, par la tentative frustrée du père de fonder une nouvelle famille et les tentatives de la mère de tisser un lien de couple qui se fragilise dans la première année de la thérapie, se réactualisent dans la scène de la chaise vide. La thérapie permet l’émergence de la difficulté d’organisation des liens familiaux qui bloquent l’émergence de la pensée élaboratrice. Pas seulement celle de la famille mais aussi la mienne : pendant une période, la chaise vide qui contient des manteaux de la mère et sa fille se trouve hors de mon champ visuel. L’absence des issues représentationnelles pour signifier la souffrance familiale, provoque le recours à la fusion, à l ‘agrippement agressif, au repli sur le lien familial, à un collage primaire, par défaut d’une ouverture vers la subjectivité et la différenciation psychique.
Il s’agit d’accueillir dans le discours familial à partir des échanges verbaux et à travers des modalités d’expression infra verbale qui se déploient dans la session. Cette chaîne associative groupale familiale » qui s’organise en séances et entre les séances se réfère aux règles psychanalytiques d’abstinence et de libre association dans notre dispositif.
Analyse du début de la thérapie : Corps – corps conjugal et corps fraternel
Dans cette première étape, la fille cadette douée sportivement, a un accident, ce qui la conduira plus tard à abandonner cette activité ; et ses somatisations sont fréquentes.
La fille aînée se confronte à une forte violence verbale avec sa mère qui s’occupe de ses nièces qui viennent vivre près du domicile de la famille. La rivalité entre la mère et sa sœur se joue sur les nièces qui s’installent près de la tante Ainsi les filles partent en vacances avec celle-ci dans une relation temporelle d’exclusion du père (elles ne partent pas en vacances d’été avec lui). Il est aussi exclu du cadre thérapeutique.
À propos de cela, au-delà de ce que je remarque dans la séance, la famille n’apportera pas l’arbre généalogique que je leur demande toujours au début de la thérapie. Quelle place irreprésentable se tisse dans cette généalogie ?
Le lien sœur- mère se renforce pendant les grossesses de celle-ci face à la violence du conjoint entre autrese la menace de mort : le lien s’organise entre elles comme en général dans cette famille par des défenses de type collage- rupture et attaque- fuite.
Le triangle rivalitaire, mère- soeur – sujet, domine cette configuration dans laquelle la triangulation oedipienne a du mal à se conformer. La violence entre les filles et le père augmente, et mère et filles s’allient avec la femme du père qui est en instance de divorce. Le père envoie des « msm » à sa fille aînée : « je ne t’embrasse pas » ; « j’attendais mieux de toi ». Et la confusion générationnelle est apportée à la séance par la fille cadette ; «mon père me met à la place d’un couple ; me parle pendant des heures de son problème avec sa femme, d’origine africaine, il l’accuse et la dénigre avec des propos racistes ».
Émerge alors l’évocation de la séparation des arrière- grands- parents avec en arrière- scène la deuxième guerre mondiale ; l’arrière –grand- père, d’origine juive part avec sa fille aînée pour se protéger du nazisme. La rupture simultanée du lien d’alliance et du lien fraternel exacerbe et met en confusion la souffrance narcissique identitaire dans les liens filiaux horizontaux.
L’exacerbation de la violence manifeste dans la génération actuelle, non conflictualisée, pourrait être une tentative de contention et d’élaboration d’une négativité qui émerge dans la session comme un nouveau continent où elle peut s’exprimer.
Que peut-il s’être passé quand l’aînée des filles est partie à l’étranger avec son père étant une adolescente de 17 ans ? Est-ce que la scène de violence actuelle entre père et filles serait la répétition d’un érotisme transformé en violence ?
Deuxième étape : le « Journal » de la grand- mère
Pendant la deuxième année de la thérapie, à la séance 25, la mère se réfère à la lecture du premier volume du « Journal » de la grand- mère pendant que la fille aînée, en avance, lit le troisième. Je transcris la séquence associative.
La mère : « quand ma grand-mère était enceinte et mon grand- père, était tiraillé lui- aussi entre deux femmes comme votre père ». (elle parle aux filles). Ma mère raconte qu’elle était bien reçue par la famille de mon père mais que la relation était tenue par l’argent. Le frère de mon père a été pris par les Allemands et il est retourné à pied. Ils cachaient des gens ». Je ne savais pas tout ça. Elle a commencé à écrire son journal à la mort de ma grand- mère et de sa sœur (morte de leucémie). Deux, trois ans avant mon père est mort d’une crise cardiaque (il avait un diabète). Elle a commencé à écrire pensant qu’elle allait mourir au même âge que sa sœur. Elle disait que la guerre était une machine à tuer ; il y a eu des choses affreuses dont je ne parlerai jamais. Elle avait quinze ans au début de la guerre : estce qu’elle avait tué quelqu’un ou est-ce qu’elle avait été violée? » « Mon arrière- grand- mère était protégée dans le sud de la France ; ses frères étaient dans l’armée allemande et elle était mariée à un juif réfugié protégé par le gouvernement d’un pays neutre où il a rencontré sa deuxième femme ».
À la séance suivante, elle continue : « J’ai l’impression d ‘ouvrir un tiroir avec des secrets intimes ».
« Je me suis fâchée beaucoup avec elle en lisant son journal. L’année de la naissance de ma fille aînée et de ma nièce, elle dit qu’il ne s’est rien passé. Sa vie a été l’entreprise, la politique et ses aventures amoureuses. Elle ne parle pas de la guerre. Rien sur notre vie, sur nos projets.
La façon d’être ensemble dans notre famille est proche de celle d’un clan mais étant des étrangers les uns par rapport aux autres. Notre mère nous envoyait à nous, ses cinq enfants, des lettres photocopiées en signant bisous-maman ; et mon frère cadet vient de faire la même chose pour nous signaler que nous devons le prévenir si nous voulons aller à la maison parentale qu’on partage…
Dans cette chaîne associative, nous constatons que, sur trois générations, aucun contrat narcissique n’a pu s’établir avec le nouveau-né ni au niveau des parents ni à celui des grands- parents. Le journal de la grand -mère met en évidence le constat d’une absence de contrat narcissique entre les lignées. La fratrie maternelle fonctionne comme un proto-groupe indifférencié, agglutiné pour faire face au vécu d’un traumatisme primaire et à la non-intégration des expériences d’agonie, associée au fait de ne pas être reconnu et investi comme enfant dans la généalogie. L’étayage sur la fratrie serait une façon de survivre à la défaillance, une forme de réparation du lien fraternel trans-générationnel qui a été mis en défaut.
L’omission de toute référence à son père et à sa sœur ainsi que l’omission de la propre enfance de la grand-mère permet de contacter l’ombre d’une effraction traumatique de la guerre et de la séparation brutale de ses parents et de sa sœur, brise le système de pare- excitation produisant une expérience psychique inoubliable, non-l, soumise au seul automatisme de répétition et ainsi réactivé de manière permanente. L’appareil psychique familial a tenté de lier l’expérience effractive à la production d’une co-excitation libidinale comme solution masochiste qui teinte la modalité des liens syncrétiques dans cette famille. Cet héritage inonde quantitativement l’appareil à penser et déborde sa capacité de contention. Le résultat de cette transmission trans-générationnelle non recyclée, non élaborée, serait la répétition actuelle des liens familiaux, comme une tentative de liaison impossible de la lignée maternelle et paternelle. La violence de l’effraction suivie se retourne activement vers l’autre, en particulier le père. Pourquoi le père, exclu de cette thérapie, occupe-t-il cette place en relation avec sa propre histoire ?
La belle- mère, d’origine africaine, téléphone pour faire part du divorce et demande l’aide de la mère et des filles face à la violence du père. Les filles évoquent à nouveau le racisme du père : « il l’accuse de s’être mariée avec lui pour l’argent et pour venir en France ». La question du racisme et de l’argent réapparaît dans la génération actuelle. Aussi dans la thérapie : la mère ne sait jamais le prix des séances et c’est la fille cadette qui lui rappelle. Elle a tendance à trop me payer ou à me demander si je n’ai pas augmenté mes honoraires, pour me tester.
Et la fille aînée ajoute : « je rêve qu’il meurt dans un accident de voiture ; une mort rapide et sans souffrance. C’est tout ce que je désire de bien. Je rêve que je l’empoisonne avec de la Javel et quand je rentre, il agonise. Je ne suis pas violente, je suis dégoûtée, révoltée, outrée. Moi aussi », ajoute sa sœur.
Après un long silence, elles évoquent l’idée de l’auto-agression comme issue (la fille aînée habituellement se scarifie les mains…) ou la sublimation ( la fille cadette prépare une chanson pour la prochaine fête des pères).
De même que les désirs de la mort du père d’Œdipe ont précédé le parricide ; dans cette famille, les désirs de mort des filles pour leur père, ont été précédés par la difficulté d’accueil de celui-ci, parce que les liens de couple ont été défaillants depuis le début et le clivage entre affects et représentations est un héritage transgénérationnel à l’état brut.
Dans « L’enfant mal accueilli et sa pulsion, de mort » (S.Ferenczi, 1929), l’auteur propose une hypothèse : un mauvais accueil fait au nouveau-né, a comme conséquence, d’exacerber la pulsion de mort et donc d’entraver l’organisation de l’intrication pulsionnelle. L’enfant non désiré voit s’intensifier les mouvements autodestructeurs et une violence réactionnelle contre ceux-ci.
La question de l’accueil s’exprime aussi face au racisme, figuré dans l’actuel chez le père.
La puberté des filles met en lumière le traumatisme (F. Marty, 1997) ce qui provoque une attaque dans le corps, et ce traumatisme ne peut pas être contenu par le couple parental. Surgit alors la violence comme expression du paradoxe entre la recherche de l’autonomie et la dépendance intolérable d’un objet défaillant, qui ne résiste pas et qui ne peut pas être utilisé pour aider au développement du sujet différencié. Et les attaques de leurs corps par les jeunes témoignent d’un mouvement mélancolique, d’un état d’échec de l’idéal du moi et du moi ; et l’indifférenciation entre le groupe fraternel et le groupe parental, resurgit comme point d’enkystement dans le contrat narcissique. L’intrusion mutuelle des espaces psychiques est acceptée comme forme de survie.
À la place d’une illusion narcissique primaire s’installe une illusion négative à l’origine d’une culpabilité primaire ; et la violence dans le lien parento-filial s’installe. Cette culpabilité primaire non conflictualisée repose sur un lien de confusion entre le moi et le nonmoi, qui met en difficulté la subjectivation. La violence apparaît alors comme une réponse sado-masochiste à une attaque narcissique comme défense contre la menace d’une identité familiale soumise à l’impératif de tuer l’autre ou de se détruire à soi-même, de se dénoncer comme responsable d’un crime pour ne pas se sentir coupable. Mais en même temps, la destruction exprime une potentialité créatrice.
Troisième étape : la chaise vide
Quelle place a dans la thérapie cette chaise vide ? Est-ce qu’elle a la valeur d’un continent négatif, d’un contrat transgénérationnel qui opère comme une ombre ?
Est-ce que cette chaise vide supporte d’anciennes garde-robes qui simulent un corps familial chargé ? Est-ce -qu’elle se réfère aux fondations de la structure généalogique ?
L’effondrement des liens de filiation de la lignée paternelle rend compte d’une chute généalogique qui ne peut pas se soutenir dans un terrain de sables mouvants. De fait, la maison où habite la famille va être modifiée pour s’adapter aux filles adolescentes. Mais elle reste toujours non rassurante, exposée au vol et « achetée en urgence en cachette pour échapper à la violence du père », évoque la mère. La première pierre du contrat narcissique n’était pas construite avec des matériaux adaptés pour assurer la fondation du bâtiment pour tenir la généalogie. La chute de cet Empire Royal, fondé par l’illustre ancêtre montre bien comment le surinvestissement narcissique, la perversion narcissique de l’ancêtre est inversement proportionnel à l’investissement narcissique dans la généalogie.
Quand les alliances inconscientes s’organisent sur une modalité perverse d’un ancêtre idéalisé et auto engendré, la position mélancolique à la base de la perversion s’installe dans la descendance qui n’arrive pas se libérer de l’emprise » de la généalogie. Cette situation se répète dans les champs tranféro-intertransférentiel au point que c’est seulement à partir de la troisième année de la thérapie, que la chaise chargée, encombrée, cachée derrière les habits et les sacs, commence à être perçue comme le lieu d’une absence. C’est alors que nous pouvons commencer à penser le trou de cette chaise vide, qui provoque un blanc dans l’appareil psychique familial généalogique, dans un lien d’emprise avec l’ancêtre ; en provoquant un hiatus entre le niveau intrapsychique de l’ancêtre et les niveaux intersubjectif et transubjectif de la filiation.
La transmission est coupée, déliée de la représentation, et le pacte dénégatif s’inscrit sur la négation de cette négativité radicale. Dans la séance 60, la chaîne met en relation la répétition des problèmes du couple dans sa relation avec la rupture dans les différentes générations.
La fille aînée pleure dans la séance, à cause de la rupture avec son amoureux. La fille cadette exprime son mécontentement vis- à- vis de l’ami de la mère par qui elle ne se sent pas aimée et qui « préfère » sa sœur. Et la mère intercède : « la semaine dernière, je suis allée te chercher le colis que ton père t’a envoyé, sans un mot…Et tu es la seule à laquelle il envoie des cadeaux… Et moi je continue à frauder avec l’autorité parentale parce que je signe de son nom parce qu’une fois de plus, tu as oublié de lui apporter le formulaire quand tu es allée lui rendre visite dimanche ».
Nous voyons alors comment les deux filles vont être situées dans la généalogie : l’aînée avec la mère et la cadette avec le père. Comment capturer le fantasme de l’ancêtre qui domine la mère et domine la thérapie et ne permet pas de travailler le fait de se développer sans la présence du père ? Quelle histoire de fraude se réactualise dans cette falsification de signatures de l’ancêtre réfugié… ?
Quand la dynamique intersubjective oedipienne des familles n’arrive pas à être symbolisée, elle est remplacée par le binôme agrippement rupture ou par la répétition qui montre l’engrenage de la violence qui empêche l’installation de vrais liens à double voie.
L’évolution du processus de la thérapie familiale varie selon la capacité métaphorique de la famille. Celui-ci va déterminer les limites entre le travail de construction d’un continent des angoisses primitives et la transformation du contenu. Le travail en thérapie familiale psychanalytique va provoquer une violence primaire mettant à nu la cuirasse familiale et créer les conditions pour la construction d’un espace psychique d’élaboration qui va s’imposer à la famille, où la représentation et l’affect vont pouvoir être intégrés.
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* Docteur en Psychologie Clinique – Psychanalyste – Professeur
associé à l’Université René Descartes, Paris 5 Membre du Comité Scientifique de l’A. I. C. P. F. 24 rue Auguste Comte – 69002 – Lyon – France – rosajaitin@wanadoo.fr

