REVUE N° 5 | ANNÉE 2009 / 1

Maternité, Subjectivation, Violence


Maternité, Subjectivation, Violence

Les auteurs, en partant de considérations sur les changements sociaux et culturels qui ont porté, dans les dix dernières années, à des transformations significatives du tissu familier veulent attirer l’attention sur certaines formes de violence qui, attisées dans la dynamique de couple, trouvent leur expression, plus spécifiquement, dans la relation mère-enfant, bien conscientes qu’on ne peut attribuer aux situations de violence un signifié unique puisque toujours pluri déterminées.

A partir de l’expérience clinique, reportée avec quelques vignettes, on considère l’émergence de la violence agie par la mère comme liée à des « trous » de sa subjectivation, avec une partielle et/où temporaire désorganisation de la réalité psychique. La violence semble, en effet, naître d’une grave menace à l’équilibre interne pour le sujet et représente une tentative de rétablir la subjectivité menacée. On prendra en considération la qualité de la relation de couple et la fonction du partner/père.

On cherchera à différencier le contexte psychologique propice à la violence des conditions dans lesquelles celle-ci émerge et aussi à distinguer telles conditions d’émergence des modalités d’organisation de l’expression de la violence (Jeammet, 2006).

Mots-clés: Maternité, subjectivation, violence.


Maternidad, Sujetivaciòn, Violencia

A partir de algunas consideraciones acerca de los cambios sociales y culturales que en las últimas décadas han llevado a significativas transformaciones en el entretejido familiar, los AA. quieren poner el acento sobre aquellas formas de violencia que se inscriben en la dinámica de  la pareja   y, más   especificamente,   encuentran  expresión en la relación madre-hijo, bien sabiendo de todos modos que las situaciones de violencia están siempre multideterminadas y no pueden ser reconducidas a un único significado.

Desde la experiencia clínica, propuesta a través de algunas viñetas, se considera el surgimiento de la violencia actuada por la madre como relacionado con “fallas” de su sujetivación, con parcial y/ó temporaria desorganización de su realidad psíquica. La violencia, efectivamente, parece brotar de una sensación de grave amenaza al ordenamiento interno del sujeto y representa un intento de restablecimiento de la sujetividad amenazada. También se tomarán en cuenta la calidad de la relación de pareja y la función del partner/padre.

Se tratará de diferenciar el contexto psicológico propicio para la violencia de las condiciones en las cuales ella emerge, además de distinguir entre las condiciones de este surgimiento y las modalidades de organización de la expresión de la violencia misma (P. Jeammet).

Palabras clave:  maternidad, sujetivación, violencia.


Maternity, Subjectivation, Violence

Starting from some considerations on the social changes undergone by families in the past decades the authors focus on the forms of violence that originate in the couple dynamics and find their expression in the mother-child relationship, aware, however, that violent situations cannot be explained by one single meaning but are determined by Illustrating their clinical experience with a few vignettes, the authors see violence acted by the mother as related to “faults” in her subjectivation with a partial and/or temporary disorganization of psychic reality. Violence, in fact, seems to emerge from a sense of serious threat to her internal setup and represents an effort at recovering her threatened subjectivity. The quality of the couple relation and the function of the partner/father are also examined. This function can be highly significant for the evolution of the difficulties due to father’s holding capacity and his ability to act as a third.

The authors describe the psychological context that favours violence, starting from the conditions where it emerges, and distinguish these conditions from the modes of organization of the expression of violence (P. Jeammet, 2006).

Key words:  Maternity, subjectivation, violence.


OUT OF FOCUS

Maternité, Subjectivation, Violence

Daniela Lucarelli, Gabriela Tavazza∗∗

Quelques notes de contexte

Parmi les nombreuses et déconcertantes manifestations de violence qui caractérisent notre époque et dont les médias parlent avec une fréquence obsédante, il y a celles particulièrement angoissantes de mères qui tuent leur enfant.

Ces événements, qui ne peuvent laisser indifférent, soulèvent entre autres des interrogations sur la nature et l’origine de l’agressivité et de l’impulsion violente.

Au fil du temps, la pensée psychanalytique a conceptualisé l’agressivité de différentes manières : comme une pulsion primaire devant être maîtrisée ou comme une réaction à la frustration de la libido, ou bien comme une forme d’affirmation saine, nécessaire pour la différenciation et la subjectivation, qui n’est pas destructrice et qui renforce, au contraire, le « sentiment d’être réel ». Winnicott a affirmé que seule la tendance de l’objet à ne pas survivre rend l’impulsion de l’enfant destructrice.

Plus récemment, le modèle relationnel et la théorie des liens ont donné une nouvelle impulsion à la conceptualisation de l’agressivité comme étant étroitement liée à l’expérience de la perte de l’objet réel, considérée comme privation et comme traumatisme. C’est la perspective que nous adopterons dans ce travail.

La notion de violence est liée à celle de traumatisme et peut avoir une fonction autoconservatrice en tant que négation d’une menace contre la survie physique ou psychologique. Elle dépend de nombreux facteurs tels que l’estime de soi, l’assurance, les besoins biologiques et les relations suffisamment bonnes et elle est menacée lorsqu’un de ces éléments est à risque (D. Campbell, 2006).

Pour en venir aux événements tragiques, dont parlent les médias, de mères qui commettent des actes violents contre leur enfant, il nous semble pouvoir identifier –bien que les histoires soient différentes – des éléments récurrents dans la manière dont celles-ci sont racontées, commentées et représentées par l’opinion publique. L’un de ces éléments est que l’attention se concentre de manière spécifique et exclusive sur la mère. Dans la plupart des cas, par ailleurs, les signes du mal-être, expression d’un état de douleur et de souffrance à l’origine d’événements si tragiques, ne sont pas perçus.

C’est comme si l’événement ne pouvait s’expliquer qu’en prenant en compte le fonctionnement intrapsychique. Le fait qu’on se concentre sur l’éventuelle maladie mentale de ces femmes, liée à des tableaux psychopathologiques tels que la dépression postpartum, le trouble dissociatif ou la crise psychotique, correspond probablement à l’activation de mécanismes défensifs massifs pour éloigner une représentation maternelle inacceptable, incompréhensible, étrangère.

Les sentiments oscillent entre la représentation d’objet monstrueux et la représentation d’objet compatissant, les deux étant étrangers à tout contexte social et familial. Tout ceci empêche la possibilité d’un approfondissement et d’une recherche de sens de la trame émotionnelle profonde de la mère à l’intérieur de ses liens.

Pour approfondir ce thème, nous utiliserons comme vertex d’observation          le processus de subjectivation. Le concept d’intersubjectalisation (A. Carel, 2006) nous paraît également utile pour approfondir la fonction de chaque partenaire/parent par rapport à la subjectivation de l’autre.

La subjectivation consiste à devenir sujet, ce qui n’est pas acquis une fois pour toutes, mais doit s’effectuer dans un processus de production permanente à travers des opérations mentales complexes inconscientes et préconscientes. « Un des enjeux de la subjectivation est d’organiser et de maintenir une continuité d’être » (S. Wainrib, 2006) qui dépend de la rencontre avec un objet subjectalisant comme peut l’être la mère ‘ suffisamment bonne’.

Dans ce sens, la subjectalisation apparaît comme le processus commandant l’instauration d’un soi suffisamment autonome, suffisamment différencié pour permettre la subjectivation. Cahn nous rappelle, en outre, que le devenir-sujet requiert l’expérience de formes spécifiques d’intersubjectivité, que l’auteur dénomme « fonction subjectalisante » de l’environnement familial, pour permettre au sujet originaire d’instaurer, via l’identification, l’investissement et la connaissance mutuelle, un soi autonome dans le lien.

La créativité radicale de l’esprit, d’une part, et le besoin absolu de l’autre sont les deux dimensions fondamentales qui sous-tendent la subjectalisation. L’influence réciproque génère de nouvelles modalités de travail psychique en rendant l’apport de chaque pôle inidentifiable.

Le focus de ce travail met notamment en lumière les caractéristiques et la qualité du lien de couple à l’intérieur duquel vient se situer le fantasme agressif et/ou l’agi violent de la mère vis-à-vis de l’enfant[1]. Dans cette optique, nous nous référons non seulement au monde intérieur de la mère et à ses relations d’objet, mais aussi, en tant que sujet d’une relation déterminée, au type de défenses mises en jeu par le lien et à travers le lien avec le partenaire. Nous savons que le fonctionnement psychique du couple se fonde sur les alliances, les contrats et les pactes conclus par les sujets, que leur place dans le couple les oblige à maintenir.

Je dis plus souvent “la mère” que “le père” ;j’espère que les pères voudront m’excuser(Winnicott, 1964)

Dans notre expérience clinique, nous avons rencontré plusieurs fois des mères qui exprimaient des fantasmes agressifs vis-à-vis de leur enfant et manifestaient parfois la crainte que ces fantasmes ne se transforment en un acte violent et incontrôlable. Dans ces circonstances, elles montraient par ailleurs qu’elles percevaient leur partenaire comme étant émotionnellement détaché, incapable d’une prise en charge partagée de la fonction parentale et plus encore de se mettre au diapason de leur état d’âme à ce moment de forte angoisse.

Nous évoquerons à présent quelques concepts qu’il nous paraît nécessaire d’exposer, ne serait-ce que brièvement, dans le cadre de cette présentation.

  1. L’importance de la fonction paternelle pour le bon fonctionnement de la mère dans les soins à l’enfant et pour la mise en place d’un processus psychique sain de séparation et de croissance. Au moment où la mère change et entre dans un état de préoccupation primaire, le père devrait mettre en œuvre un comportement ad hoc, en devenant « l’agent protecteur » qui permet à la mère de se consacrer entièrement à son enfant (Winnicott).
  2. Le concept de mère ‘suffisamment bonne’ en tant que ‘femme en chair et en os qui fait de son mieux’ (Winnicott, 1988), en partant de son humanité, en intégrant et en métabolisant ses sentiments ambivalents et en parvenant à tolérer l’écart inévitable avec une image de mère idéale, est désormais une notion bien connue. Nous savons que de nombreux facteurs différents peuvent contribuer ou empêcher que cette fonction ‘suffisamment bonne’ s’instaure ou perdure chez la mère. Certains ont trait à l’organisation de son monde intérieur, à ses expériences primaires, à ses identifications avec ses parents et à sa relation interne à sa mère ; d’autres se rapportent aux caractéristiques de l’environnement, notamment – pensons-nous – à la qualité du lien avec le partenaire.
  3. La présence naturelle, chez les mères, de sentiments de haine inconscients. C’est un fait courant que les parents aiment et haïssent naturellement leurs enfants à différents niveaux, sans que cela ne nuise à personne (Winnicott, 1949, 1967). Au contraire, « il faut qu’une mère puisse tolérer de haïr son enfant sans rien y faire. » Winnicott (1947) identifie, comme on sait, jusqu’à dix-sept raisons pour une mère de haïr son enfant.
  4. Devenir parent comporte un remaniement important du fonctionnement psychique, avec une transformation de l’identité et une ritualisation des conflits infantiles, et représente une autre phase du processus de subjectivation. Processus par lequel l’individu cherche à donner un sens et à organiser, à contenir les changements externes et internes qui le concernent, en devenant autre tout en restant lui-même. Pour ce faire, il faut consolider et faire avancer le processus de différenciation, qui implique une reconnaissance mutuelle entre les partenaires, jamais parfaite, mais « suffisamment bonne ». Nous savons, par ailleurs, que la différenciation permet la subjectivation progressive de différences fondamentales. La parentalité partagée peut favoriser, dans le couple, l’exploration des fantasmes et des attentes idéales de chacun par rapport au fait d’être de bons parents, soucieux de ne pas nuire à leur enfant.
  5. Pour la femme, notamment, la grossesse, qui entraîne des modifications corporelles majeures, représente un tournant irréversible dans le cycle vital et un moment évolutif fondamental dans le développement de l’identité féminine ; il se produit, en effet, une déstructuration et une réorganisation profondes, changements qui peuvent être vécus par la femme comme une menace contre sa propre intégrité et sa continuité identitaire. Pour l’homme aussi, cette phase comporte d’importantes transformations du fait de la résurgence de vécus et de fantasmes liés à l’émergence de la représentation maternelle dans sa relation à sa partenaire.
  6. Le qualité de lien que les deux membres du couple ont réussi à construire – entre besoins de fusion et de différenciation – avant l’arrivée de l’enfant influe d’une manière importante sur la manière dont ce dernier sera accueilli. Il s’agit aussi d’inscrire le nouveau-né dans l’histoire familiale.

Le cas de Valentina

Nous utiliserons le matériel clinique relatif au traitement de Valentina, qui a duré six ans, pour parler de nos hypothèses.  Après un bref séjour à l’hôpital, Valentina s’adresse au Centre de santé mentale. Elle a 35 ans et travaille comme infirmière.

Elle est accompagnée par son mari, qui préfère ne pas participer à l’entretien et s’éloigne rapidement. Valentine déclare : « Je devais m’y attendre, il ne supporte pas la douleur. » Ils ont une fille de cinq ans, que Valentina dit adorer et avoir désirée dans la même mesure que la grossesse et la naissance ont été difficiles.

Le récit de l’hospitalisation a, par moments, un ton dramatique. C’est la veille de Noël, Valentina est chez elle avec sa fille, c’est l’heure du dîner. La mère appelle plusieurs fois sa fille, sans grand succès ; la petite, concentrée sur son jeu préféré, ne répond pas à ses appels même lorsqu’elle hausse le ton. « Je sens que la colère s’empare de moi, je suis exaspérée, c’est chaque soir la même histoire… je ne sais pas comment l’expliquer, ce n’est pas normal, je sais… » ; elle pleure. « Je me retrouve tout à coup deux couteaux à la main, dont l’un est celui que j’ai l’habitude de cacher parce qu’il est très coupant. Mon corps est paralysé, je suis immobile dans la cuisine. Ma fille arrive et me demande ce que je fais, et moi je pense : « Je vais te tuer ». Je m’avance vers elle, on sonne à la porte et la petite va ouvrir : c’est la voisine qui me trouve figée, immobile, absente. »

On éloigne l’enfant et on accompagne Valentina à l’hôpital. Elle refusera de voir sa fille pendant deux semaines et, à son retour en famille, elle demande à sa mère de rester quelque temps chez elle. « Je voulais que quelqu’un soit là pour protéger ma fille… et si j’avais une nouvelle attaque de folie ? ».

Le choix de ce matériel clinique a été déterminé par le désir de mettre en évidence des aspects particuliers du lien de couple dans des situations familiales où une forme de violence est agie par la mère contre l’enfant. Dans ce cas, le dispositif a concerné uniquement la femme car Marco, le mari, bien qu’invité plusieurs fois, a toujours refusé de prendre part au projet thérapeutique. D’après notre expérience, il n’y a pas le plus souvent, à aucun niveau, une prise en charge par le mari de la problématique violente ; le mari est, dans ce sens, en collusion avec l’attitude des médias et de la plupart des opérateurs sanitaires qui, comme nous l’avons souligné plus haut, concentrent leur attention essentiellement sur la femme.

De notre point de vue – en partant de la prémisse qu’il n’existe pas de psychisme en dehors du lien avec l’autre, que le lien est une structure complexe qui inclut le sujet, l’objet et leur interaction mutuelle (Pichon-Rivière, 1979), qu’il est évident que le sujet ne peut pas être seulement un sujet qui se relationne, mais est à son tour un produit des relations, nous pensons – comme nous l’avons dit plus haut – que ces situations doivent être considérées dans l’optique du lien de couple. Un dispositif de couple serait donc souhaitable, quoique souvent impossible à réaliser.

Toutefois, même dans un dispositif individuel, l’analyste doit être à l’écoute non seulement des contenus intrapsychiques du patient, mais aussi de ses liens ; il doit se concentrer sur les zones de rencontre, d’union, de conflit du couple où le partenaire n’est pas seulement considéré comme le fruit d’un ensemble de projections, mais est surtout « l’autre », un sujet avec lequel on interagit, un autre que soi (Berenstein, 2000). Le lien peut avoir sa pathologie particulière qui ne correspond pas entièrement à la pathologie intrapsychique de chacun des sujets.

Dans ces cas, la difficulté du partenaire de prendre part à un processus thérapeutique doit être considérée comme l’expression même de la présence de défenses intrapsychiques et interpersonnelles très rigides et incontournables face au risque d’entrer en contact avec des aspects de fragilité primaire et d’activer des éléments persécutoires liés au « non familier » de l’autre.

Valentina a vécu dans un environnement familial émotionnellement très dégradé. Son père avait trompé plusieurs fois sa femme qui était devenue une alcoolique. Un climat familial très violent s’était instauré. Le père avait quitté sa famille quand Valentina avait dix ans. A la suite de cela et du fait qu’elle était l’aînée, elle avait développé un aspect adultomorphe, prenant en charge ses deux sœurs plus jeunes et sa mère. Elle parle également de sa peur pour la vie de sa mère, qu’elle imaginait toujours de trouver morte en rentrant à la maison.

Marco, nous raconte Valentina, a perdu son père quand il était petit à la suite d’une maladie et a développé une relation de dépendance très intense avec sa mère.

Du fait de la présence, aussi bien chez l’un que chez l’autre, de besoins de dépendance non résolus, le lien de couple s’est organisé selon une stricte polarité où Marco était entièrement dépendant d’une Valentina entièrement disponible à accueillir. Cette organisation les protégeait tous les deux contre leurs aspects internes de besoin et témoignait, en même temps, d’une difficulté à se subjectiver.

L’envie d’avoir un enfant naît de Valentina et son mari l’accepte passivement. La grossesse, régulière jusqu’à six mois, oblige ensuite Valentina au repos après la survenue de contractions. L’enfant naît au début du septième mois avec une césarienne pratiquée d’urgence. Valentina risque de mourir des suites de deux hémorragies et la petite, hospitalisée aux soins intensifs, doit lutter pour vivre.

« Pendant toute la durée de mon séjour à l’hôpital, c’était moi qui devais trouver les mots pour réconforter Marco et le soutenir… sachant à quel point la douleur lui était insupportable, je lui ai même dit de ne venir me voir qu’un jour sur deux. »

Le traitement a pu mettre en évidence que le fait de considérer son partenaire si inadapté et fragile permettait à Valentina de placer sur lui une partie de son soi infantile et nécessiteux et d’en prendre soin. Marco, orphelin de père, est décrit par sa femme comme étant très lié à sa mère qui, devenue veuve, avait fait de lui son point de repère absolu. Chez les deux partenaires, le vécu de perte – mort ou abandon du père – ne peut pas être élaboré du moment que les adultes mêmes n’ont pas été en mesure de le faire. Tant l’un que l’autre ont été appelés très tôt à jouer un rôle adultomorphe qui ne tenait pas compte de leurs besoins affectifs.

Si, d’une part, le besoin intérieur de se défendre contre l’expérience douloureuse semble s’organiser, chez Marco, en une dynamique d’évitement de la souffrance, de l’autre l’angoisse d’abandon mobilise, chez Valentina, des défenses de type omnipotent qui nient les besoins de dépendance.

Ni l’un ni l’autre n’ont pu internaliser des figures parentales capables de rêverie.

Durant le traitement, Valentina entre en contact avec un aspect d’elle-même jusque-là inacceptable puisque chargé d’agressivité, en révélant les nombreuses occasions où elle a désiré la mort de sa mère et de sa fille.

Si, d’une part, Valentina satisfaisait ses besoins de dépendance à travers les soins à sa fille et faisait taire, avec une formation réactive, l’agressivité vis-à-vis de cette dernière qui l’obligeait à recontacter ses besoins maternels et son manque intérieur, de l’autre l’immuable répétitivité des demandes de l’enfant la remplissait d’insatisfaction et de colère, en la faisant sentir inadéquate.

Le choix de couple était basé sur le fantasme d’un lien de dépendance de type maternel, où Marco occupait la place de l’enfant dont il faut s’occuper et Valentina celui de la mère capable, de manière omnipotente, de satisfaire n’importe quel besoin. En choisissant Marco, à ses yeux si fragile et dépendant, Valentina se mettait à l’abri, grâce à un contrôle intense, de la crainte de l’abandon et de la violence, éléments caractérisant sa famille d’origine. Se sentant choisi et investi de manière si exclusive, Marco retrouvait une relation primaire avec sa mère, précédente au traumatisme de la perte du père.

La naissance de l’enfant fait irruption dans ce lien : Valentina, confrontée à un vécu d’impuissance, se sent à la fois « endommagée » par l’arrivée prématurée et fracassante de l’enfant, et « endommageante » à cause des difficultés de la petite à sa naissance. Valentina est particulièrement vulnérable aux influences, sollicitations et interférences du monde extérieur ; elle vit, à partir de ce moment, une condition de solitude et de difficulté à partager ses sentiments avec qui que ce soit, du fait de l’impossibilité de se représenter comme ayant des besoins et dans la tentative de protéger la qualité du lien qu’elle a créé avec Marco. Le fait de refuser de le voir comme un interlocuteur possible de sa douleur est lié à la difficulté de le penser comme étant séparé d’elle et, donc, capable d’une souffrance propre. Marco, d’autre part, perd la relation privilégiée et exclusive qu’il avait avec sa femme.

Valentina a de plus en plus de mal à établir un niveau de syntonisation adapté à sa fille. L’absence d’un réseau relationnel avec lequel partager ses soucis, le fait de ne pas se sentir une mère suffisamment bonne et d’exclure Marco comme interlocuteur possible l’ont amenée à développer une perception où tout devenait culpabilisant et les soins à son enfant claustrophobiques.

Deux ans après le début du traitement, elle fait les rêves suivants : « Je suis en classe, je dois faire une traduction, je ne me souviens pas dans quelle langue ; je n’ai pas de dictionnaire parce que mes parents ne m’en ont pas acheté un.

Je suis très inquiète et je demande au professeur d’en emprunter un. Il m’envoie à la bibliothèque, je trouve le dictionnaire, mais je ne sais pas l’utiliser. J’ai honte, je l’ouvre au hasard et je fais semblant de lire. Le professeur retire les copies, ma feuille est blanche. Je me réveille angoissée.

La nuit d’après, je fais un autre rêve : « Je suis en classe, mais cette fois j’ai mon dictionnaire ; à un moment donné, un adulte s’assied à côté de moi – je ne sais pas qui c’est – et, un mot après l’autre, il m’aide à faire ma traduction. La chose bizarre c’est que personne ne lui dit de partir, même pas le prof. Cette fois, mon devoir est bien fait. »

Ces deux rêves, racontés dans la même séance, peuvent être lus comme un seul rêve et marquent un changement de registre important dans la relation transférentielle avec le thérapeute et dans la relation avec le mari.

La patiente associe à son enfance, quand elle était obligée de faire ses devoirs au milieu des cris et des disputes de ses parents ; elle n’était tranquille nulle part et ni son père, ni sa mère ne s’étaient jamais souciés d’aller parler avec ses professeurs et encore moins de vérifier si elle faisait ses devoirs ou pas.

Elle acquiert la conscience que ce manque d’aide a laissé des traces profondes, telles que l’impossibilité de faire confiance aux autres et d’accéder à ses besoins de soins les plus primitifs : le langage de la tendresse et des affects ne lui a pas été transmis. Dans son vécu d’enfant, personne ne s’est syntonisé avec elle en « traduisant » ses besoins, le plaisir d’exister. Une enfant qui a construit sa survie en recourant à des stratégies basées sur le manque de soutiens, en l’absence d’un dictionnaire qui réorganise et donne un nom à ses angoisses. Cahn dit : « Doit être considéré comme échec de la subjectalisation ce qui, du monde dans lequel s’insère et vit le sujet, ne lui a pas été signifié, autorisé ou rendu déchiffrable de son être, de ses pulsions propres, de son identité, de sa place dans la succession des générations. » (Cahn, 2002).

De son deuxième rêve, elle dira qu’il était agréable d’être aidée, même si cette personne semblait transparente aux yeux des autres. Elle associe l’aide au psychothérapeute, en soulignant qu’elle n’aurait jamais cru être capable de faire confiance à quelqu’un et que ce qui l’a le plus frappée, c’est la possibilité que quelqu’un connaisse ses pensées, ses états d’âme, mieux qu’elle-même. Elle associe, en outre, que l’adulte qui l’aide dans sa traduction et qui semble être encore transparent aux yeux des autres peut être Marco. Elle ajoute également que Marco s’intéresse avec une certaine régularité au contenu des séances.

« Je fais deux séances par semaine » », dit-elle. Valentina se définira le « dictionnaire » de Marco. Il semble, d’une part, que le mari – qui au début n’avait pas voulu s’impliquer dans le traitement – a pu accéder à un niveau d’élaboration de sa position vis-à-vis de sa fille et de Valentina en se nourrissant indirectement de ce que sa femme « traduisait » pour elle-même et pas seulement dans le processus psychothérapeutique ; mais aussi, d’autre part, que par sa proximité, il a aidé Valentina à traduire ses sentiments en paroles. Il semble que la fonction subjectalisante de la thérapie pour Valentina s’est transformée progressivement en une fonction intersubjectalisante entre les partenaires. Le lent processus de subjectivation permet d’aboutir à une plus grande différenciation, avec la prise en charge par chacun de sa propre problématique ; ceci permet à Marco d’adhérer ensuite à un travail psychothérapeutique sur la parentalité, sollicité par le service de neuropsychiatrie infantile en raison des difficultés scolaires de sa fille.

Conclusion

Nous pensons que le lien interpersonnel dans ce couple a eu, au début, une fonction défensive contre une douleur psychique perçue comme étant menaçante pour chacun. Cette douleur était liée au sentiment de manque intérieur d’une fonction de rêverie maternelle et d’une fonction paternelle protectrice, manques qui avaient entravé chez chacun la construction du soi en empêchant la subjectivation.

Chacun devant donc permettre à l’autre de réaliser dans le couple le lien indifférencié avec l’objet primaire, il ne pouvait être perçu comme autre que soi et reconnu dans sa différence. Cette organisation défensive a été menacée par la grossesse, la naissance et les difficultés qui se sont manifestées ensuite durant la croissance de l’enfant, avec    l’émergence    de        sentiments     agressifs, essentiellement inconscients au début. L’enfant, en effet, a fait émerger le manque : pour lui, parce que la fonction maternelle de Valentina lui a fait défaut et que les difficultés de sa femme à s’occuper de son enfant ont porté atteinte à l’image maternelle qu’elle avait à ses yeux ; pour elle, parce qu’elle sentait qu’il ne lui assurait pas la « couverture protectrice » dont elle avait besoin pour exercer sa fonction maternelle. Ces manques, par ailleurs, les mettaient chacun en contact avec les carences primaires liées aux figures maternelles et avec la perte de la fonction protectrice paternelle.

Les besoins infantiles exprimés à plusieurs reprises par la petite, qui semblent ne pas avoir trouvé une réponse satisfaisante, ont été tenus à distance par le père et ont acquis, au fil du temps, un caractère persécutoire pour la mère. C’est dans ce contexte que se situe l’acte violent vis-à-vis de l’enfant, sollicité par une menace contre la continuité de l’être perçue par tous les deux et agi par la mère.

Le travail analytique a cherché à montrer, en partant de l’analyse du transfert et du contre-transfert, la manière dont le monde intérieur de Valentina utilisait celui de son mari et à imaginer comment ce dernier utilisait probablement le sien.

Avec le temps, la thérapie permet au couple de se rapprocher : une nouvelle modalité de lien est introduite dans la mesure où Valentina n’exerce plus une fonction uniquement maternelle car elle reçoit elle-même écoute et accueil de Marco. En s’informant sur les séances, ce dernier crée une situation de partage et de resignification de ce qui est arrivé dans leur relation. Un processus de subjectivation se réamorce : ce processus permettra ensuite à Marco d’adhérer à un projet thérapeutique qui l’amènera à assumer sa fonction parentale. Une fonction intersubjectalisante s’est ainsi activée dans le couple.


Bibliographie

Cahn R., La fin du divan, Paris, Odile Jacob, 2002.

Carel A., in Richard F., Wainrib S., Cahn R., Roussillon R., Chabert C., Kaës R., Carel A., Penot B., La subjectivation, Paris, Dunod, 2006.

Nicolò A., Lo psicoanalista di fronte al lavoro con la coppia e la famiglia: brevi note sulla formazione, in Uno spazio per i genitori, Borla, Roma.

Wainrib S., Un changement de paradigme pour une psychanalyse diversifiée, in Richard F., Wainrib S., Cahn R., Roussillon R., Chabert C., Kaës R., Carel A., Penot B., La subjectivation, Paris, Dunod, 2006.

Winnicott D.W., La haine dans le contre-transfert, in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969, pp. 48 à 58.

Winnicott D.W., Lettres vives, Paris, Gallimard, 1989.

Winnicott D.W., Le bébé et sa mère, Paris, Payot, 1992.


Psychologue, psychanalyste, membre ordinaire de la SPI, experte en psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent SPI, IPA. Elle tient des séminaires sur l’adolescence pour les élèves en formation de la SPI. Elle enseigne « La théorie et la technique psychanalytiques du couple » au Cours de spécialisation en Psychothérapie de l’enfant, de l’adolescent et du couple ASNE-SIPSIA à Rome. Elle est également professeur de « Théorie et technique psychanalytiques du couple conjugal » du Master pour conseillers familiaux de l’Université de Teramo. Rédacteur de la revue « Interazioni ».

∗∗ Psychologue clinicienne, psychanalyste, membre associé de la SPI; responsable de l’Unité opérationnelle pour la prévention du malaise psychique et l’éducation à la santé mentale, Département de Santé mentale ASL RM D, Rome. Rédacteur en chef de la revue « Interazioni », « professeur à contrat » de Psychologie clinique du cours en Sciences infirmières, Université de Tor Vergata, Rome; « professeur à contrat » de Psychologie sociale du Master de Santé publique, Université de Tor Vergata; professeur de « Théorie et technique du couple parental » du Master pour conseillers familiaux de l’Université de Teramo.

[1] On trouve le vertex d’observation du point de vue du lien dans la théorisation de divers auteurs (Bion, Winnicott, Aulagnier, Berenstein, Green, Kaës, PichonRivière, Puget, Racamier, Modell). D’après la théorie du lien, le sujet ne peut pas être seulement un sujet qui se relationne ; il est, à son tour, un produit des relations dans la mesure où il n’y a rien du sujet qui ne soit le fruit de l’interaction entre individus et groupes. Dans le lien, on à faire à des sujets auxquels la question se pose de quelle place donner à l’autre dans la relation d’objet.

Revue Internationale de Psychanalyse du Couple et de la Famille

AIPPF

ISSN 2105-1038